Le
17 avril 1793 vers 11 heures du matin à Indret, Julien Binet, un
laboureur de Bouguenais, est condamné à mort, avec confiscation de
ses biens « au profit de la République » et fusillé,
sur place, pour « faire un exemple ».
Suite
au soulèvement populaire du 10 mars 1793, un poste républicain de
la garde nationale nantaise a été constitué au lieu-dit la
Hibaudière qui surplombe la fonderie de l’île d’Indret sur la
rive sud de la Loire. Les insurgés, inexpérimentés, mal équipés,
l’attaquent une première fois le 25 mars. Quelques coups de feu
suffisent à les disperser mais le capitaine d’artillerie Favreau,
qui dirige la fonderie demande des renforts. Une cinquantaine de
soldats viennent alors compléter la garnison qui s’installe au
château d’Aux.
C’est
une place stratégique, en aval de Nantes, qui domine l’ancienne
manufacture royale, offrant avec ses bâtiments et ses murailles, des
facilités de protection et de logement.
Dans
la région, la guérilla s’est généralisée, organisée en
paroisses, et inquiète les républicains, dont fait partie le
capitaine Favreau.
C’est
dans ce contexte qu’intervient la capture de Julien Binet le 15
avril 1793.
Une
commission militaire qui se désigne elle-même « pour
accompagner la force armée qui a marché sur les brigands »
est aussitôt constituée et interroge le 16 avril « le quidam
de la taille d’environ 5 pieds 1 pouce (1
m 55) habillé
d’une grande culotte et d’un gilet bleu »
L’interrogatoire
Le
« quidam » déclare qu’il s’appelle Julien
Binet 31 ans et qu’il est laboureur au village des Chaudières (en
aval du bourg de Bouguenais proche de Saint Jean de Boiseau).
Il
est né en fait le 17 décembre 1759, il vient donc d’avoir 33 ans,
et a vu le jour à la Roche Balue, tout à côté, en bordure de
Loire, avec pour parrain, et c’est assez étonnant ou prémonitoire,
Jacques Boudaud, notaire et procureur, qui sera fusillé à ce même
château d’Aux, un an plus tard, pour avoir fait partie du comité
insurrectionnel. Sa marraine est également une « notable »
Françoise Pavageau fille de Bonaventure Pavageau notaire, greffier
de la juridiction de Bouaye, et veuve de Mathurin Peillac fils du
« sieur de la Cave ».
Il
a été arrêté dit-il par la garde nationale alors qu’il se
rendait à la Motte, (un
village près de chez lui) armé
d’un fusil et d’un pistolet, armes qu’il reconnaît lui
appartenir.
Il
avoue implicitement faire partie des insurgés parce qu’il précise
que c’est un nommé Lapierre garde au château d’Aux (1)
qui « les forçait à se rassembler » mais qu’il
n’avait pas l’intention de mal faire. D’ailleurs il n’a
participé qu’à deux rassemblements au village de la Motte de 7
heures du soir à 8 ou 9 heures du matin. (la
Motte était sur le passage d’une éventuelle patrouille entre le
château d’Aux et le bourg de Bouguenais).
Quand
on lui demande où il s’est procuré ses munitions et pourquoi ses
armes étaient chargées, il répond qu’il a acheté la poudre à
Aguesse à Bouguenais (un
Pierre Aguesse sera fusillé au château d’Aux en avril 1794, son
fournisseur ? ),
qu’on lui a donné le plomb à la Motte et « que c’était
pour tirer sur un mauvais chien qu’on disait être dans le
village ».
On
lui fait remarquer qu’il portait une boîte de poudre à
canon (interdite
à la revente).
Il répond que c’est Guillaume Guadet de la Motte (peut-être
Guillaume Gadais, 1742-1818) qui
le lui a donnée.
Il
explique ensuite à son interrogateur que la balle de plomb « faite
maison » lui a été remise lors de sa garde mais il ne se
souvient plus par qui et que la balle qui paraît être
« artificielle » (usinée ?) d’environ
du même calibre, il l’a trouvée en bêchant la terre.
Connaît-il
un certain René Ménager ?
« Que
oui », il habite la Motte et ils ont monté la garde ensemble
pendant deux nuits.
Puisqu’il
était de garde on le questionne sur la provenance de leurs
provisions : du vin et de la viande.
Le
vin était fourni « tantôt par l’un tantôt par l’autre »
dit-il et le veau leur a été donné par le domestique du citoyen
Dubern, de Nantes qui a une maison au quartier du Marchix (Pierre
Dubern, fabricant d’indiennes )
Connaît-il
François Albran ?
« que
oui », il est de la Motte et c’est leur officier (François
Albran changera de camp, deviendra guide de l’armée républicaine
au château d’Aux et sera assassiné par des inconnus en décembre
1794, voir « les procès des guides du château d’Aux »).
On
lui présente alors une liste, où se trouve son nom, des habitants
du canton de Roche Balue « qui veulent se battre pour la bonne
religion et contre les ennemis de notre salut ».
Il
répond que c’est possible puisqu’il a été deux fois aux
rassemblements.
A
la demande de dénoncer ses chefs, il désigne Lapierre (voir
note en bas de page ) commandant
en chef, puis les capitaines : Gabriel Heurlin, François
Lebrun, François Ordonneau (mort
à Pont Rousseau le 29 juin 1793 jour de l’attaque sur
Nantes) originaires
de la Motte, Joseph Piesseau (70
ans, tué dans les rangs des rebelles à Corcoué/Logne en septembre
1794) et
Jean Quilleau de la Guérinière.
A
une autre question il répond également qu’il n’a jamais été
en détachement.
L’interrogateur
a priori bien renseigné lui rétorque qu’il « ne dit pas la
vérité » puisqu’il a été aux Sorinières (un
camp disputé par les insurgés et les républicains) il
y a huit jours.
Julien
Binet l’admet mais précise qu’il n’y était pas lorsque la
garde nationale s’y trouvait.
Il
indique toutefois que le commandant de ce rassemblement était le
sieur de la Sécherie de Saint Philbert de Bouaine (en
Vendée),
qu’il les a harangués et leur a demandé de se procurer des
vivres. Ils étaient environ 3 000 dont les deux tiers étaient armés
de fusils, les autres de fourches ou de brocs et logeaient dans les
villages voisins. Il y est resté cinq jours, avec son fusil.
Lorsqu’on
l’interroge sur des pillages il indique qu’il s’est trouvé à
l’enlèvement de deux barriques de vin.
Connaît-il
René Rousseau ?
« que
oui », il est domestique de monsieur Touzet de la Motte et a
été de garde avec lui.
Rousseau
ne s’est-il pas trouvé à des pillages avec René Ménager ?
Julien
Binet répond qu’il a été avec René Ménager à l’enlèvement
des deux barriques de vin mais qu’il ne se souvient pas de René
Rousseau
C’est
la fin de ce premier interrogatoire. On le lui relit. Il confirme
qu’il a dit la vérité qu’il n’a rien à rajouter. Il ne sait
pas signer et trace une croix au bas du document. Le greffier du
tribunal militaire improvisé écrit autour : « marque de
Julien Binet ».
Cependant,
peut-être provoquée par une intervention extérieure, il existe une
« suite des interrogations de Julien Binet » non datée,
qui complète les premières questions.
Notre
laboureur précise donc qu’il est célibataire, fermier de Jean
Albran (fusillé
en février 1794 au château d’Aux, frère de François Albran dont
nous avons déjà parlé) et
qu’il tient des vignes « à tiers » du citoyen Dubern
de Nantes.
A
une question sur Lapierre, garde-chasse du sieur d’Aux, il indique
qu’il l’a vu deux fois en habit de garde national, avec une
cocarde tricolore et à d’autres occasions en habit de couleur avec
la cocarde blanche.
Il
précise qu’il était « simple fusilier » dans sa
compagnie.
Connaît-il
le particulier arrêté avec lui, armé d’un fusil qui s’est
sauvé de peur ?
Julien
Binet ne donne pas le nom de son compagnon mais indique que le fusil
était celui de Gabriel Heurlin (cité plus haut)
On
lui relit ce nouvel interrogatoire et il précise encore qu’il ne
sait pas signer mais on ne trouve pas sa marque (une croix) sur le
document.
Le
jugement
La
commission, composée de cinq militaires (un lieutenant, un sergent,
un caporal et deux fusiliers, de la région) réunie le lendemain 17
avril poursuit alors le procès de « Julien Binet laboureur […]
arrêté les armes à la main et en poches » en faisant
comparaître deux témoins, des gardes nationaux de Nantes qui
déposent après avoir prêté serment : Braunay, imprimeur en
indiennes, 19 ans, et Jean Besiau, maçon, 23 ans.
-
Braunay raconte qu’il a arrêté Julien Binet le 15 avril vers
midi. Il a récupéré le fusil qu’il avait jeté sur le toit d’une
maison et l’a fait marcher devant lui pour le conduire devant la
force armée.
-
Jean Besiau déclare qu’il a vu le citoyen Bellemin retirer de la
poche de Binet deux balles et onze « bidons ». Ne
sachant signer il trace une croix dans la phrase même relatant sa
déposition.
-
Bellemin, caporal de la garde nationale nantaise, souhaite alors
faire une déposition contre le prévenu. Il prête serment et
raconte que lorsqu’il a fouillé Binet il a trouvé un pistolet
dans sa poche droite et une poire pleine de poudre à canon dans la
gauche.
D’après
les dépositions de ces témoins, puis les « réponses
sommaires » de Julien Binet, à qui la parole est donnée, et
en vertu de l’article 2 du décret du 19 mars 1793 (2), la
commission militaire reconnaît et déclare « le dit Julien
Binet atteint et convaincu d’avoir été pris les armes à la main
et prévenu de faire partie des attroupements contre
révolutionnaires »
« En
réparation » la commission militaire le condamne à la peine
de mort et décide de le conduire de suite sous bonne garde à Nantes
pour être livré « à l’exécuteur des jugements
criminels ». Le jugement rendu « au château de l’isle
d’Indret » doit être mis à exécution dans les 24 heures et
les biens de Julien Binet confisqués au profit de la nation.
Les
cinq militaires composant la commission signent le document.
Des
remords ???
Mais
le même jour, avant ou après l’exécution, ils rédigent, et
signent, une attestation pour certifier « qu’il n’est pas
de notre faute si le dit Binet n’a pas monté à Nantes pour y
subir son jugement » indiquant ainsi qu’il a été fusillé
sur place, vraisemblablement par la troupe.
En
effet ils écrivent que le capitaine Favreau, directeur de la
fonderie d’Indret a voulu « faire un exemple », leur
affirmant que les habitants le voulaient (3) et qu’il leur a dit
« verbalement » qu’il fallait faire exécuter le
jugement « à coups de fusils ».
La
commission lui a demandé s’il « prenait cette manière
d’exécution pour son compte ». Il a répondu « que
oui » mais, prudents, ou pris de remords, les cinq militaires
l'ont prévenu qu’ils allaient en dresser procès-verbal.
En
ce jour du 17 avril 1793, la commission formée de militaires locaux,
s’en tient donc à une répression légale, même d’exception,
mais le capitaine Favreau use de son pouvoir, de son grade (le
président de la commission « n’est que »
lieutenant) pour exiger un exemple et demande donc de faire
exécuter Julien Binet sur place « à coups de fusils »
et non pas par l’exécuteur des jugements criminels de Nantes, ce
qui est illégal.
Illégalité
dont ont bien conscience les membres de la commission et qui
constitue l’une des premières transgressions de la légalité
révolutionnaire, pourtant expéditive, relevée dans un acte
officiel à Bouguenais.
En
outre que la commission se soit réunie sur l’île d’Indret, le
domaine du capitaine Favreau, et non pas au camp républicain de la
Hibaudière, au château d'Aux comme elle le fera ultérieurement,
pourrait également indiquer l’influence qu’aurait exercée le
capitaine.
De
ce procès, on peut retenir trois traits marquants :
-
le formalisme juridique de la commission militaire locale, présidée
par un lieutenant de la garde territoriale (bataillon de la place du
département), a priori soucieux de respecter les lois de la
République, pour la quelle il se bat,
-
les réponses naïves, sans mensonges, juste parfois élusives de
Julien Binet qui paraît un homme simple, sincère, sans remords
apparent, même s’il sait probablement qu’il risque sa vie,
-
le rôle plus politique de Charles Favreau (4 ) qui n’hésite pas à
employer des méthodes illégales dans un contexte pourtant répressif
sinon pire, pour que la République – ou l’opinion qu’il s’en
fait – triomphe.
Notes :
-
(1) dans ses mémoires (p 38-39), de la Championnière un des
lieutenants de Charette, dresse un portrait à charge de Lapierre
« un des premiers pour la force et un des plus courageux »,
mais indiscipliné, pillard, auteur de plusieurs crimes. Après avoir
commandé les paroisses de Bouguenais et de Bouaye il semble avoir
agi pour son compte à la tête d’une petite bande. Enrichi, selon
de la Championnière, il chercha refuge à Noirmoutier où, début
janvier 1794, il fut fusillé, comme 1 200 combattants vendéens
environ, sur ordre des représentants du peuple, malgré la promesse
de vie sauve donnée auparavant par le général Haxo.
-
(2) le décret du 19 mars 1793 de la Convention nationale met « hors
la loi » les insurgés et « ceux qui auraient pris ou
prendraient la cocarde blanche ou tout autre signe de rébellion ».
L’article
2, auquel fait référence la commission militaire ci-dessus, précise
que ces hors la loi : « s’ils sont pris ou arrêtés
les armes à la main, ils seront dans les 24 heures livrés à
l’exécuteur des jugements criminels et mis à mort après que le
fait aura été reconnu et déclaré constant par une commission
militaire formée par les officiers de chaque division employés
contre les révoltés. Chaque commission sera composée de 5
personnes, prises dans les différents grades de la division soldée
ou non soldée ».
L’article
7 indique que la peine de mort, prononcée dans les cas déterminés
par la présente Loi emportera la confiscation des biens.
L’article
6 ne manque d’intérêt non plus, puisqu’il précise que « les
prêtres, les ci-devants nobles, les ci-devants seigneurs, les
émigrés, les agents et domestiques de toutes ces personnes, les
étrangers, ceux qui ont eu des emplois ou exercé des fonctions
publiques dans l’ancien gouvernement ou depuis la révolution ... »
etc. « … subiront la peine de mort ».
Un
grand pas en avant….
-
(3) Plusieurs familles de « patriotes » se sont
réfugiées à Indret. Plus tard, ne pas s’être réfugié sera
considéré comme « suspect » donc passible, au
mieux de l’enfermement à Nantes, au pire d’être exécuté sur
place.
-
(4) Charles François Léger Favreau (1760-1825) entré à 19 ans au
régiment d’artillerie de Besançon est promu capitaine
d’artillerie de marine en juillet 1792. Il servira la république,
participera à Thermidor sera nommé général de brigade, prendra sa
retraite en 1801 … et sera fait chevalier de Saint-Louis par Louis
XVIII.
Sources :
-
AD 44 L 1508
-
AD 85 Dictionnaire des Vendéens, contemporains de la guerre de
Vendée