Carrier
et sa mission à Nantes
...suite
Troisième
partie : l’œuvre économique
Dans
cette troisième partie, Gaston Martin distingue :
1
– La situation économique de Nantes en octobre 1793
2
- Les mesures de ravitaillement, la lutte contre les accapareurs.
3
- Résultats matériels, moraux et sociaux de la politique économique
de Carrier
1-
La situation économique de Nantes en octobre 1793.
L’auteur
décrit « la déplorable situation économique de la cité »
à l’automne 1793 : le commerce maritime est au plus bas à cause
du blocus anglais, de l’embargo mis au départ des navires, de la
mauvaise volonté de l’armement, du change défavorable et de la
réglementation des prix.
Le
mouvement du port indique-t-il, est devenu presque nul en 1793 et la
seule voie d’approvisionnement, parfois elle-même interrompue, est
la Loire. Les ouvriers, les marins désœuvrés trouvent alors dans
les comités, les autorités révolutionnaires des postes aux
salaires assurés. Cela « contribue
à créer cette espèce de classe douteuse, paresseuse et entretenue
aux frais de l’État.. »
qui souhaite que cela perdure, dit-il.
Le
petit commerce lui, s’adapte et en profite, raréfie les produits
ou les jette sur le marché, suscite des rumeurs, spécule ;
pour satisfaire la demande et survivre, chacun se débrouille :
« le
cordonnier vend de l’huile, le cloutier du savon, le perruquier du
sucre » reprend
Martin,
citant une note anonyme retrouvée parmi des pétitions. La situation
« déchaîna
cette nuée de spéculateurs, d’agioteurs, de faux marchands, que
Carrier eut tant de mal à rendre un peu moins entreprenants »
mais qui peuple, affirme-t-il -sans toutefois le démontrer- les
rangs de la société populaire et des administrations
révolutionnaires.
On
devine ainsi, à la lecture de sa thèse, que Gaston Martin met en
évidence les ressorts d’un antagonisme qu’il juge fondamental,
irréductible, entre Carrier missionné par la Convention nationale
« auprès de l’armée » d’une part et les
révolutionnaires locaux, attachés à leurs emplois et à leurs
trafics, d’autre part.
Malgré
les difficultés économiques incontestables il y a toutefois
continue-t-il, beaucoup d’argent qui se cache à Nantes. Il prend
pour exemple madame Hummel dont a déjà parlé, qui « dépense
pour sa table et l’entretien de sa maison en 1793, environ 5 000
livres ».
En
l’an 2 (d’octobre 1793 à fructidor) on arrive à un chiffre
plus proche de 10 000 livres, pour les dépenses de nourriture qui
sont bien détaillées, plus celle du « ménage ». Mais
le budget global du couple, si on y intègre les dépenses
« diverses » avoisine les 20 000 livres, comprenant a
priori les gages des domestiques et les travaux à façon, somme
effectivement conséquente, équivalente à la solde d’un
lieutenant général (un
général de division touche 24 800 livres par an).
Il
y a sans doute de l’argent à Nantes, comme dans d’autres cités,
mais encore faut-il pouvoir disposer des produits nécessaires à la
vie courante. Le ravitaillement de la ville s’est compliqué, comme
dans tout l’ouest, avec l’insurrection des campagnes à partir de
mars 1793. Pour l’assurer « ...toutes
les ressources prises à l’ennemi sont conduites à Nantes »
écrit Gaston Martin. Si l’ennemi, pour cet auteur n’est pas
défini alors précisément, pour Jean Baptiste Carrier ce sera
l’ensemble de la population de la Vendée compris dans son sens
géographique le plus large, patriote ou non.
Gaston
Martin précise, concernant les ressources destinées à Nantes
: « sont
détruites seules celles qu’on ne peut emmener, et rien n’est
plus sage, puisqu’il est hors de doute que leur conservation ne
servirait qu’à approvisionner l’adversaire... ».
Laissons-lui la responsabilité de cette phrase. La destruction
systématique des récoltes, -la Convention rajoutera les biens
immobiliers et mobiliers, les infrastructures ( moulins, fours), les
bois et forêts- a pour but de chasser voire d’éliminer, par la
faim, le froid, la maladie, la peur, la population présente
soupçonnée, dans son ensemble, de non conformité politique
(religieuse ou ethnique pour d’autres conflits).
Carrier
lui-même, pour le peu de temps qu’il restera à l’armée, mettra
la main à la pâte. Brondes, l’un des commissaires des guerres
rattaché à l’armée de l’Ouest dont nous avons déjà parlé,
témoignera lors du procès : « Carrier
[…] a fait incendier l’église de Thyphone (Tiffauges),
il y a lui-même mis le feu, cependant l’ennemi avait été battu
la veille, il n’y avait plus que les paisibles habitants qui
n’avaient pris aucune part à la rébellion ».
Carrier se justifiera en disant que Thyphonne (Tiffauges)
était « un
repaire de brigands, situé sur une grand hauteur » (BTCR
n° 16 -1794)
et qu’ils étaient quatre représentants à en avoir donné
l’ordre, essayant ainsi d’atténuer sa propre responsabilité.
« Nantes
est donc une ville assiégée »
affirme Gaston Martin pour expliquer, en partie, les difficultés
d’approvisionnement. Assiégée, n’est pas le terme exact, hormis
fin juin 1793, lors de l’attaque coordonnée des insurgés, mais il
poursuit en affirmant que, puisque chacun veut s’assurer des
risques de famine à tout prix, « c’est
une occasion unique pour des capitalistes peu scrupuleux de réaliser
d’énormes bénéfices... ».
Il
cite, pour illustrer ces « énormes bénéfices » un
courrier des sociétés populaires de Nantes (de fait la société
Vincent la Montagne, seule rescapée de l’épuration) en date du 31
octobre 1793, au Conseil exécutif provisoire de Paris (Aulard
t 8 p 163).
Ces révolutionnaires locaux pratiquent selon lui un chantage à
l’approvisionnement en proposant des farines ou fèves de Saint
Domingue, à condition de traiter de gré à gré, donc d’être
exemptés du maximum. Le conseil (ministère) renvoie la question à
la commission des subsistances et on ignore la suite. Sans autres
précisions sur la transaction proposée (quantités en jeu, prix
achat et vente envisagés, conditions de transport, intermédiaires
etc...) il est pour le moins aventureux de parler d’un chantage.
D’autres exemples plus convaincants de ces opérations de
« capitalistes peu scrupuleux » auraient donc été
nécessaires pour étayer son affirmation.
Mais
il justifie, avec ces « accaparements » les colères du
représentant au bénéfice de « ceux
qui se battaient sans souliers et sans pain pour défendre des
brigands la ville de Nantes et tonner contre ces affameurs du
peuple ». C’est
une image sans doute, puisque une armée « sans souliers et
sans pain à Nantes » ne serait pas à porter au crédit de
Carrier responsable de leur équipement (selon l’auteur) et le
député du Cantal n’avait pas besoin de beaucoup de prétextes
pour s’emporter, pour tonner contre les « affameurs du
peuple» ou tout autre de ses opposants.
Notons
d’ailleurs qu’il n’y a pas que les « capitalistes »
qui ont pu encourir les foudres du représentant.
Le
23 octobre, peu après son retour à Nantes, il fustige devant la
commission départementale les riches égoïstes, les spéculateurs
avides, les vampires qui ont sucé le sang du peuple, jusqu’au
moment où on lui répond que la veille encore la commission
administrative près de l’armée avait vendu, au dessus du maximum,
des bestiaux saisis, gratuitement on peut le supposer, chez les
brigands. Gaston Martin ajoute que Carrier « fait
arrêter les bouchers coupables et découvre que ce sont les
commissaires des prises aux armées qui leur ont vendu le bétail
au-dessus du cours fixé ». Carrier
n’a pas fait d’enquête ultérieure puisque l’information sur
les commissaires est donnée lors de la séance et A. Lallié, dans
sa biographie, ne rapporte pas ces arrestations de bouchers (Carrier
p. 67).
Gaston Martin, ayant probablement lu A. Lallié, aurait donc pu
donner les références de ces incarcérations, si elles ont
réellement eues lieu, pour compléter son récit.
Il
reste que les ventes (ou les achats) au-dessus du maximum existaient
donc dans les administrations militaires. On ignore si elles ont
disparues ensuite.
Gaston
Martin apporte une autre « preuve » de cet accaparement
réalisé par « quelques gros négociants » en s’appuyant
sur une note des représentants Gillet et Ruelle du 6 octobre qui
justifiait la destitution des corps administratifs nantais par le
fait qu’ils « avaient
entre les mains l’approvisionnement de la cité ».
Il est difficile de déduire autre chose de cet arrêté que ce qu’il
était : une épuration politique visant les fédéralistes.
D’autant qu’on retrouve encore de « gros négociants »
lors du séjour de Carrier à Nantes missionnés pour les
subsistances : Monneron, Bonnamy, Godin (que Carrier lui-même
mandate pour l’achat de blé), Vilmain, ainsi que des fournisseurs
aux armées tels qu’Angélique Caron et son futur mari Pierre
Christophe Prale.
Martin
poursuit toutefois contre les « accapareurs » affirmant
que « quelques
uns des témoins les plus haineux seront des commerçants arrêtés
pour accaparement ».
Il relève le cas de la veuve Mallet « dont
l’arrestation […] ne se justifiait par rien d’autre que la
présence clandestine, en son arrière boutique de 70 000 livres de
tabac ».
Reprenons
donc cet exemple donné par Gaston Martin.
Vingtième
témoin entendu à son procès « la
veuve Malet, marchande de tabac, ne dépose rien contre Carrier »
(AD
85 AN W 493 – lot 13 029),
il n’y a donc pas de propos haineux. Elle est entendue par contre
lors du procès du comité révolutionnaire (BTCR
n° 70- 1794).
Détenue un an au Bon Pasteur elle dit être « la
victime de la barbarie du comité, arrêtée sans motifs et
dépouillée de tout par la compagnie Marat »
et mise en liberté par le Comité de sûreté générale à son
arrivée à Paris. Une escouade de la compagnie Marat, dirigée par
Richard, lui enlève, dit-elle, « or
et argent, 700 livres en assignats et 70 000 livres de tabac »
plus
sa batterie de cuisine, par « réquisition ». Cinq
semaines après elle est libérée par Perrochaux et Bologniel, puis
réincarcérée au bout de deux jours pour avoir, suppose-t-elle,
réclamé ses biens et sous le prétexte de visiter sa sœur enfermée
au Bon Pasteur. Elle décrit à cette occasion les conditions de
détention abominables des femmes dans cette prison, où les malades,
les mourantes sont laissées avec les autres détenues et rend
hommage à Thomas, officier de santé, membre de la société
populaire Vincent la Montagne, puis à Bô qui a remplacé Carrier.
Interrogé à son sujet par le président du tribunal, Bachelier
répond que les 70 000 livres de tabac ont été vendues par le
district, que la veuve Mallet était « fortement
soupçonnée d’aristocratie » et
« avait
un cousin parmi les brigands ».
Chaux ajoutera que « l’arrestation
de la veuve Malet est tout à la fois juste et légale, parce qu’elle
est une contre révolutionnaire et parente d’un brigand ». La
légalité sous la responsabilité de Carrier durant son séjour à
Nantes est donc assez particulière et il n’est aucunement
question, comme Gaston Martin l’affirme, de la présence de tabac
« clandestine, en son arrière boutique ».
Gaston
Martin évoque ensuite, et de nouveau, les frères Thoinet qui
« émigrèrent,
en emportant 60 000 livres de valeur, au moment même où une
perquisition faisait trouver chez eux 300 000 livres de farine... ».
Ils n’émigrèrent pas, mais se cachèrent, soupçonnés de
fédéralisme, à partir de fin novembre, et furent arrêtés alors
qu’ils rejoignaient le piquet de cavalerie nantaise, où ils
faisaient leur service depuis deux ans, pour aller combattre aux
côtés du général Haxo (AD
85 dictionnaire des vendéens).
Il n’est pas question non plus de ces 300 000 livres de farine lors
du jugement du comité révolutionnaire mais de vins, d’alcool et
de grains « mis en réquisition », puis vendus par le
district, réquisition que Chaux justifie ainsi : «
ils étaient des aristocrates qui entretenaient des intelligences
avec les rebelles de la Vendée et leurs dépouilles
appartenaient de droit à la république ».
Les barriques de vin, de grains ont été prises non pas à Nantes
mais à Liré et les scellés enlevés à plusieurs reprises, au gré
des visites pour « réquisition ». Répétons-le, Thomas,
prendra leur défense et conclura « ils
avaient de grands torts, ils étaient riches, car ils jouissaient
d’une fortune de 150 000 livres » (BTCR
n° 69 -1794). Si
300 000 livres de farine étaient cachés (outre les grains?) il
aurait été souhaitable que Gaston Martin donne davantage des
précisions à ce sujet (lieu, circonstances).
Notons
enfin, que Vilmain (le négociant), l’un des tuteurs de leurs
enfants ne déposera rien, non plus, lors de son interrogatoire
contre Carrier (AD
85 AN W 493 – lot 13 021).
Là encore on cherche en vain les propos haineux.
Gaston
Martin illustre sa description de la situation économique par le
prix du pain à 4 sous 6 deniers la livre en septembre 1793, donc
avant l’arrivée de Carrier, « pain
de méteil très médiocre, gluant et noirâtre, qui soulève des
protestations unanimes » dit-il,
en se référant aux « Archives curieuses de la Ville de Nantes
de F.J. Verger ». Mais son commentaire en bas de page sur
l’auteur, est pour le moins paradoxal : « ne
doit pourtant être lu qu’avec précaution, ne cite pas ses sources
et est un copiste négligent ».
Pourquoi le citer alors ? Nous avons vu que J. Gasnier, dans un
courrier de fin novembre 1793, donc 2 ou 3 mois après la vente de ce
« pain de méteil » parle d’une composition avec 2/5
froment et 3/5 seigle, ce qui constitue a priori une amélioration de
la qualité. Mais on relève, fin décembre, la condamnation à mort
d’un boulanger, (déjà pris pour fraude sur les poids), ayant
vendu du pain « de farines de fèves et autres » au même
prix que le pain de froment. (
Lallié, la justice révolutionnaire… p 109). En
dernier lieu, Pierre Mergaut, un huissier décrit, sans qu’on en
connaisse la période, mais lors du procès du comité nantais, un
« mauvais pain noir » fait de fèves et de jarosses.
(BTCR
n° 82 -1794).
La
qualité du pain, à défaut d’une enquête plus complète, semble
donc variable selon peut-être les semaines, les arrivages et/ou les
lieux de vente ou réseaux d’approvisionnement.
Vient
alors, dans les pages 216 et suivantes de sa thèse, l’examen par
Gaston Martin du livre de comptes de madame Hummel pour compléter sa
description de la situation économique de Nantes. Il écrit :
« ...l’impression
qui se dégage est […] dans la bourgeoisie aisée, celle d’une
vie absolument normale, au pain près ».
Il relève « l’extrême
variété des produits, dont le nombre reste constant et le prix
presque invariable ».
Seul le fromage se fait rare, mais les produits coloniaux (épices,
thé, café) restent disponibles, il n’y a donc ni famine ni
disette, conclut-il.
Il
est particulièrement difficile de tirer des enseignements de ces
livres de comptes, (disponibles
à la Médiathèque de Nantes cote Ms 232)
mais on remarque que la jeune femme est prévoyante et peut se
constituer des réserves lorsque l’occasion se présente. De mars
1793 (elle
se marie le 4 et commence ses comptes aussitôt)
à août/septembre 1794, on constate des pics important d’achat,
pour le riz (314 livres en mai 1793), le vin et vinaigre (240 livres
en juin, 288 en novembre), le café (21 livres en décembre, 92
livres en mai/juin) mais également, dans des variations toutefois
beaucoup moins marquées, pour les légumes, le beurre, les sucreries
et la viande.
Le
pain, sans en connaître donc la qualité, est à 3 sous la livre à
partir d’octobre, (au lieu de 4 et demi auparavant) en application
du maximum. On ignore également la composition retenue pour son
ménage (avec des domestiques, des parents) puisque les quantités
achetées varient chaque mois : novembre (en poids) : 104
livres, puis 105, 110 (1/2 mois nivôse), 220, 200 (naissance de sa
fille aînée), 146, 110, 141, 163, 137, 133 (fructidor). A noter
qu’il fallait bien sûr disposer d’un certificat de civisme pour
s’en procurer, certificat délivré par le comité de surveillance
qui s’assurait ainsi du contrôle politique de la population et de
redoutables moyens de pression sinon de chantage.
Les
légumes sont notés sans détail : des épinards, des
artichauts, de l’ail, divers légumes, etc... Si avant septembre la
liste de leurs achats comprend une page, on en est à une demie page
jusqu’à prairial (mai/juin), donc un ralentissement probable,
avec, apparemment, la constitution d’une réserve de pommes de
terre en octobre : 69 livres pour patates et oignons à
« Bruneau » et le 6 novembre avec 20 livres de
« patates ».
L’achat
des œufs est réduit durant l’hiver 1793/1794 et passe de 13
livres en octobre à 3 livres en novembre et décembre, 2 livres en
nivôse (mais 1/2 mois) et 5 en pluviôse (janv/fevr).
Le
poisson, contrairement à ce que Gaston Martin indique, se fait plus
rare de novembre à fructidor, avec seulement quelques lignes d’achat
contre une douzaine auparavant et madame Hummel ne donne pas non plus
les quantités, elle note : des moules, des anguilles, des
sardines ou même plus simplement : poisson.
Idem
pour la quantité et la qualité de la viande achetée, nous avons :
du lard, du petit salé, des saucisses, sans précisions, et la
grande majorité des dépenses est son « mémoire à Brelet,
boucher ».
Les
volailles connaissent une baisse significative à partir de nivôse
(1/2 mois) : 3 livres (9 en octobre, 15 en novembre, 10 en
décembre), puis à partir de pluviôse : 5, puis 9, et aucune
dépense de germinal à fructidor (mars à août env.) sauf 5 livres
en messidor.
On
a l’impression d’un ralentissement, d’une
pénurie sur certains produits, amortie par les réserves constituées
puisque madame Hummel a les moyens financiers d’être prévoyante.
Aller au-delà, et parler « d’une vie absolument normale »
quant au prix et au nombre des aliments, paraît relever de la simple
conviction de l’auteur.
Auteur
qui note toutefois, et avec raison semble-t-il pour cette période,
un « lourd malaise économique » suite à « un
bouleversement trop rapide de la répartition des fortunes ».
Bouleversement
qui ne doit pas être toutefois la seule cause de ce malaise,
compte-tenu de la guerre en cours qui ravage la Vendée. Certains
bourgeois, déclassés, doivent se contenter de la solde (3 livres
par jour) et du « pain de munition » de la garde
nationale alors que les fonctionnaires du comité révolutionnaire
touchent 10 livres par jour. Ces nouveaux privilèges entraînent des
jalousies, des médisances, continue-t-il, et certains « traitent
en ennemis mortels les prisonniers de Vendée et les soldats dont les
rations viennent encore diminuer leur maigre part ».
Nous avons vu que pour ces derniers cette affirmation ne repose sur
aucun élément probant mais Gaston Martin insiste de nouveau sur
l’hypothèse de « la
spéculation sans limites et le nombre excessif des intermédiaires »
ainsi
que sur le fléchissement de la morale publique pour expliquer
l’hostilité de Carrier aux courtiers, revendeurs, agioteurs.
Le
représentant, écrit-il, employa toute son énergie pour « entraver
le mécontentement, assainir la cité, lui rendre la tranquillité
perdue »,
vaste programme donc.
Ce
qui nous amène au chapitre second de cette troisième partie :
2
- Les mesures de ravitaillement, la lutte contre les accapareurs.
Une
des premières mesures ordonnée par Carrier fut de tenter un
recensement général des céréales panifiables existant dans le
district indique Gaston Martin. Il reproduit, page 223, un tableau
datant du 25 octobre 1793, soit quelques jours seulement après le
retour, le 20 ou 21, du représentant à Nantes. Encore était-il
avec d’autres collègues, donc rien n’est moins sûr que ce
travail, qui devait demander un certain délai, ait été effectué
sur sa seule initiative. Il aurait été souhaitable de l’indiquer
et ne pas en attribuer le mérite seul à Carrier.
On
comprend du tableau que Nantes n’a rien recensé. Réduite à
l’extrême disette, la ville s’approvisionne par des réquisitions
sur les « brigands » précise Gaston Martin.
On
pourrait le suivre lorsqu’il affirme que le total recensé est
« très
insuffisant pour assurer la subsistance de 150 000 habitants
environ » soit
peut-être la population du district, mais y inclure « une
grosse partie de l’armée de Vendée » paraît
bien exagéré. L’armée de l’Ouest, avec ses commissaires des
guerres, son administration d’intendance générale, se nourrit sur
le pays occupé ou traversé, donc largement en dehors du district de
Nantes qui comprenait les cantons de Nantes, Bouaye, Bouguenais,
Nort, Chantenay, la Chapelle/Erdre, Saint Sébastien et Thouaré.
Ainsi
le 16 novembre 1793, Dujard, commissaire des guerres à l’armée de
l’Ouest prévient Carrier, de Nantes, qu’il a fait partir pour
Rennes 100 bœufs et 100 moutons et que 50 bœufs sont prêts d’être
arrivés (AD
85 AN T 492 -39).
Le
6 décembre, dans son compte-rendu d’opérations, le général
Guillaume indique qu’ils ont pris du grain et des bœufs (AD
85 AN T 492 – 42).
Le
13 suivant, les responsables d’achat des hôpitaux militaires de
Nantes ordonnent à un gendarme de Ponchâteau de leur faire passer
de la farine, des grains, et autres denrées. Ils ont l’accord du
régisseur des hôpitaux et demande le visa supplémentaire de
Carrier. (AD
85 AN T 492 – 44)
Le
3 janvier 1794 le général Jacob écrit à Carrier « quant
à faire passer les subsistances au général Haxo je m’en suis
occupé avec les commandants de la force armée du poste de Port
Saint Père » (AD
85 AN T 492 -50).
Le
13, c’est le chef d’état- major du général Tily, de Legé, qui
adresse à Nantes six caissons de blé et 400 livres de suif. Il
s’étonne que « les
corps administratifs n’envoient pas des commissaires civils pour
enlever tous ces grains et fourrages qui sont en très grande
quantité et dont Nantes manque absolument »
et
il propose à Carrier de lui réserver 44 bœufs pris sur les
« brigands »
(AD 85 AN T 492 -51).
L’armée,
non seulement s’alimente mais alimente Nantes et de sa propre
initiative sans que le représentant soit intervenu. La réputation
de Carrier « fournisseur de l’armée » paraît donc,
encore une fois, largement usurpée.
Gaston
Martin décrit ensuite les efforts qu’il a entrepris pour créer
des approvisionnements extérieurs et trouver des produits de
remplacement. Le représentant en mission, ou la municipalité, le
district, on ne sait, suivant en cela les ordres de la Convention,
essayèrent, mais a priori vainement, de faire rechercher de nouveaux
terrains de cultures céréalières. Partout, les commissaires
envoyés « se
heurtèrent à la défiance ou à la mauvaise volonté des paysans,
tous plus ou moins hostiles au nouvel état des choses... p 223).
Par
contre, c’est bien Carrier, selon Gaston Martin, qui prit un arrêté
pour ordonner « la
réquisition dans les 24h [...] sous peine d’avoir les maisons
rasées »,
du son disponible à Nantes pour la fabrication du pain. Il situe
l’arrêté de réquisition « du début de brumaire ».
Or Carrier n’est seul à Nantes, après son aller-retour à Angers,
que le 5 novembre (voir
son courrier du même jour),
soit le 15 brumaire, il est donc possible qu’il y ait erreur de
date, ou alors de signataire, pour cet arrêté signalé par Gaston
Martin. Toujours est-il que l’entrepôt et les collecteurs ne
furent désignés qu’une semaine après, par la municipalité
poursuit-il et il ne semble pas qu’il y ait eu la moindre sanction
pour ce retard. On peut s’interroger alors sur le degré
d’anticipation de la mesure, puisque le député du Cantal avait
l’habitude «
de travailler sur pièces, de ne point décider intuitivement, mais
après un lent examen des dossiers dans le silence du cabinet... »
(voir p 40).
Carrier
continue pourtant ses efforts afin d’approvisionner Nantes nous
apprend Gaston Martin. Il n’est pas le seul, nous l’avons vu, et
toute la France, durant cet hiver 1793/1794 est à la recherche de
subsistances. La compétition est rude.
« Carrier
tout naturellement, fut donc amené à demander à la Vendée de
combler le déficit. […] Dès qu’un dépôt de céréales est
découvert, le représentant fait faire une réquisition de voitures
pour l’enlever et le conduire à Nantes... ».
Aucun
document n’est apporté à l’appui de cette affirmation et si on
se souvient de l’état des charrois décrit par Guimberteau le 6
janvier, on pourrait douter de la mise en place régulière de ces
réquisitions. Rappelons également le courrier du chef d’état-major
du général Tilly, cité plus haut, qui signalait le 13 janvier la
grande quantité de grains et de fourrages restant à prendre. De
plus, et là encore, d’autres intervenants semblent garder
l’initiative. Par courrier du 6 février Dujard, commissaire des
guerres, lui demande l’autorisation de prendre des voitures
construites pour des particuliers « après une adjudication au
rabais » puisque l’armée est prête à en manquer (mais
on ne sait pour quelle mission).
(AD
85 AN T 492 – 52).
Carrier donnera son accord sur le courrier même, sans signer, en
reprenant les termes de Dujard.
La
réquisition par Carrier des dépôts de céréales sitôt leur
découverte semble donc plus aléatoire que systématique.
Toujours
à propos de l’approvisionnement, Gaston Martin cite la lettre de
Carrier à Haxo du 13 décembre 1793. Il y voit, dans l’ordre de
tout réquisitionner en Vendée, outre l’avantage de nourrir Nantes
(on peut penser que l’armée, prioritaire se sert au passage) « un
intérêt certain […] à mettre hors d’état de combattre une
région à peu près toute entière en révolte »,
ce qui est quand même pour le moins discutable, moralement ou
idéologiquement, nous l’avons vu, d’autant que Carrier lui
demande, selon « les
ordres de la Convention nationale […] d’en exterminer les
habitants » (AD
85 AN W 493 5).
(Il
s’agit là d’une copie, aux archives parlementaires il est noté
« tous les habitants » voir séance du 21 11 1794). Mais
nous y reviendrons.
S’il
faut assurer des subsistances à Nantes, il est nécessaire, bien
sûr, d’en organiser la distribution et Gaston Martin relève
qu’une des premières mesures de Carrier fut d’ordonner
l’application du maximum. La pertinence de ce dispositif
d’encadrement de la plupart des prix a été longuement débattue
dans les années suivantes, par des personnes tout à fait
qualifiées, et il n’est pas question de le faire ici. Notons
seulement que Carrier en a une interprétation très personnelle.
Dans son discours à la commission départementale citée plus haut,
il proclame : « que
la hache enfonce les magasins qu’on se refusera d’ouvrir, que le
peuple, la loi à la main, s’approvisionne librement... » son
souci de la légalité pourtant souligné par Gaston Martin a donc
des limites, ou des exceptions momentanées.
Martin
affirme de même que la proclamation du maximum, ce qui est un
paradoxe, a « pour
conséquence immédiate la dissimulation des denrées et la vente
clandestine à tout prix et hors des boutiques habituelles ».
Cela
concerne, d’après lui, surtout les petits marchands au détail.
Pour les gros spéculateurs, la délation, auprès du comité
révolutionnaire, a été l’arme la plus efficace dit-il. Elle
permit de découvrir les 70 000 livres de tabac de la veuve Mallet et
les 300 000 livres de farine des frères Thoinet. Nous avons vu ce
qu’il en était réellement.
Gaston
Martin décrit ensuite le dispositif d’encadrement du commerce avec
l’affichage des prix, la composition et la vente réglementée du
pain, la surveillance exercée par des « commissaires
bienveillants ». Les références des textes organisant ces
activités nous manquent, mais pour le pain il s’agit d’un arrêté
de la municipalité indique Gaston Martin, on cherche donc l’« œuvre
utile » du représentant à ce sujet.
Il
écrit également que Carrier ne cessa jamais « de
donner une attention particulière à l’organisation des convois ».
A ceci près que Marceau lui indique précisément ce qu’il doit
faire pour protéger un ravitaillement début janvier (voir
partie 1), ce
qui ne dénote pas de sa part une confiance absolue dans les
compétences du représentant. De plus, un témoignage (non daté)
recueilli par la commission des 21 rapporte que malgré la remarque
d’un volontaire, Carrier donna seulement quinze hommes d’escorte
à un autre convoi. Le chargement fut pris et 12 gardes tués. Cette
« attention particulière » ne repose donc, une fois
encore, que sur la conviction de l’auteur.
Poursuivant
sur l’œuvre économique de Carrier, Gaston Martin rappelle les
décrets pris fin janvier 1794, donc 15 jours avant son départ,
alors que « harassé de fatigue » le député du Cantal
va s’en remettre aux soins des officiers de santé. Il ne cite
alors qu’un de ces arrêtés qui, selon lui, « prescrivait
l’interdiction d’achat de prises aux revendeurs et revendeuses et
négociants qualifiés ».
Cette
phrase résume assez mal les trois ordres donnés que nous
retrouverons un peu plus loin dans son récit.
Le
premier du 29 janvier est « un
ordre donné au comité révolutionnaire de Nantes relatif à
l’arrestation à faire de tous les courtiers et autres individus »
Le
second du 30 janvier est relatif, entre autres, à l’arrestation
« tant
des interprètes que des acheteurs et acheteuses, revendeurs et
revendeuses de denrées de première nécessité sans exception... »
Le
troisième du 31 janvier, recommande de nouveau au comité
révolutionnaire « de
faire arrêter sur le champ et sans exception, tous les acheteurs et
acheteuses, revendeurs et revendeuses des denrées de première
nécessité, à peine de forfaiture et de complicité avec les
accapareurs […] l’arrestation de tous les interprètes ».
(AD
85 AN F7 4563).
Il
n’est donc pas question de se limiter aux « prises »,
ainsi que l’écrivait Gaston Martin, prises qui auraient été
faites sur les brigands, les suspects ou par les bateaux corsaires
mais cela concerne l’ensemble des produits de première nécessité.
On peut donc se demander quelle a été l’efficacité de ces
mesures plutôt susceptibles de désorganiser le commerce, déjà
réduit à Nantes. François Lenoir, un négociant, président de la
commission militaire du même nom, nommé par Carrier et Francastel
le 30 octobre, témoignera que, suite aux arrêtés pris par Carrier
« ces
arrestations étaient des plus arbitraires, je puis le certifier par
le grand nombre de détenus que j’ai jugés et acquittés, n’ayant
contre eux aucune preuve de délits » (BTCR
n° 97 – 1794). Les
arrêtés en effet, indiquaient les personnes à arrêter mais pas
les délits à leur reprocher.
Martin
affirme pourtant que l’objectif de « réserver
la totalité des marchandises de prise aux particuliers et supprimer
la nuée des intermédiaires officieux »
a été atteint -sans aucune démonstration donc et avec cette
référence erronée aux « prises »- selon
« l’application
du principe révolutionnaire admis par toute la Convention :
le
bien-être de la collectivité prime le droit individuel ».
Sans
doute, et Gaston Martin pour illustrer ce principe révolutionnaire,
s’en remet à une citation de Jean Baptiste Carrier lui-même :
« Il
faut que le despotisme de la liberté en consolide les bases ».
Cet
aphorisme, « le
despotisme de la liberté »
attribué à Marat, méritait d’être souligné.
Gaston
Martin prolongeant son raisonnement, juge que Carrier « au
seul point de vue économique » semble
avoir eu raison.
Le
jeune Jullien l’approuva, ce qui n’est pas a priori une référence
en la matière, mais surtout qu’aucune administration locale
(municipalité, district, département) n’hésita à contresigner
ces arrêtés, preuve donc, selon lui, de leur pertinence.
Pour
ces administrations on peut penser que l’attitude du représentant
ne favorisait pas la contradiction. Renard, le maire, nommé le 18
octobre 1793, dira « ...pendant
la mission de Carrier, la peste, la famine, le terreur, tous les
fléaux désolaient cette commune, si l’on rencontrait son, frère
on n’osait l’aborder, on n’osait s’entretenir avec lui, de
peur de se voir supposer de mauvaises intentions » (BTCR
n° 2 – 179). Lorsqu’il
vint trouver Carrier pour réclamer du pain pour la commune (qui en
manquait ?), et après avoir forcé sa porte, faute d’être
reçu, le représentant lui dit que la sentinelle avait eu le tort de
ne pas lui passer sa baïonnette à travers le corps (pièces
remises... p 30).
Gaston
Martin se réfère ensuite, et de nouveau, au livre de compte de
madame Hummel où il ne retrouve, suite aux arrêtés cités plus
haut, ni augmentation des prix ni raréfaction des produits. On se
demande comment tirer de pareilles conclusions tant les éléments
d’appréciation sont fragmentaires dans ces carnets,
particulièrement entre pluviôse (janv/févr) et les mois suivants.
Il n’y a pas de quantité indiquée comme nous l’avons déjà
signalé, que ce soit pour le lait (payé à la « Gaudet »
en majorité), les légumes, les œufs, le poisson, ou la viande.
Madame Hummel achète du sucre sur le seul mois de janvier/février à
16 sous, puis 27 sous puis 30 sous, la livre et en messidor à 20 ou
25 sous, la livre. Seules les volailles ont des prix à l’unité :
en nivôse 1 oie vaut 3 livres, en pluviôse 1 poulet : 1 livre,
1 chapon : 1 livre 15 sous, en ventôse 1 poularde : 2
livres 10 sous, ensuite il n’y a plus d’achat de volailles
pendant plusieurs mois, jusqu’en messidor (juin/juillet).
Pourtant
Gaston Martin affirme que Carrier « a
arrêté le mouvement qui l’entraînait
(Nantes)
vers la famine et l’anarchie ». Il
aurait été souhaitable
sans
doute de faire des comparaisons
avec
la situation économique d’autres villes, à la même époque,
Angers ou Rennes, Vannes Lorient, avant de poser ce qui n’apparaît,
encore une fois, que comme une conviction de l’auteur.
L’incertitude,
toutefois, demeure dit-il, avec la guerre de Vendée et la
« mentalité
commerçante » vite
affolée sans doute et donc spéculative d’après ce que l’on
comprend.
Les
intérêts économiques vont alors grouper contre Carrier « tout
ce qu’il leur reste de force pour l’amener à capituler ».
Gaston
Martin s’interroge ainsi sur une éventuelle conspiration qui
aurait permis « aux
négociants nantais de récupérer la direction de la cité ».
Il admet cependant qu’il est difficile de l’affirmer. De plus
« il
est également possible que certains documents probants aient disparu
des archives locales, très pillées durant la Restauration. Mais à
l’heure actuelle on ne trouve nulle trace... ».
La démonstration est bien bancale et le pillage des archives un
argument peu crédible.
Il
est certain, continue-t-il pourtant que, contrairement à d’autres
ports atlantiques, Bordeaux, Le Havre, «
Nantes est boycottée ». Ce
ne peut être le résultat de la terreur, dit-il, puisque celle-ci
« n’a
été sentie que rétrospectivement ».
La
terreur n’a pas été « sentie » rétrospectivement,
elle a été « dénoncée » rétrospectivement.
Concernant
le « boycott » de Nantes, sans doute plus réel, François
Vilmain
témoignera
au procès de Carrier que « les
capitaines de navires venaient suivant l’usage à Nantes pour les
assurances, ils voyaient les magasins fermés, ils apprenaient que
les négociants étaient incarcérés et prenaient bien vite la fuite
dans la crainte du même sort. De là sont venus la disette et la
misère » (BTCR
n° 17 -1794).
Mais
Gaston Martin développe ce thème du complot : « il
n’est pas téméraire d’admettre que les commerçants à tout le
moins, après s’être entendus entre eux pour raréfier les
arrivages avaient fixé, d’un consentement commun, les prix qu’ils
pratiqueraient ».
Il
n’y a, bien sûr, aucune preuve.
Il
poursuit cependant avec les trois arrêtés cités plus haut et, en
particulier avec le troisième, ordonnant au comité révolutionnaire
de Nantes d’arrêter les acheteurs etc... « sous
peine de forfaiture et complicité avec les accapareurs.. ».
Il voit la preuve, dans cette menace, d’une forte tension entre
Carrier et « l’organe
le plus puissant de l’administration locale » ce
qui est possible, mais il ajoute qu’« il
n’est pas douteux que nombre des membres du comité révolutionnaire
étaient de ces acheteurs clandestins de denrées de première
nécessité ».
Sans
noms, sans faits précis, une fois encore, cette accusation est vide
de sens.
Notons
également que ce n’est pas uniquement le comité nantais qui subit
ce genre d’invective du représentant « sous peine de
forfaiture... ». Carrier semble se créer lui-même nombre
d’inimitiés. Le 12 décembre il donne un ordre aux autorités de
Rennes « sous
leur responsabilité collective et individuelle et sur leur tête.. »,
le 15 il profère des menaces pour ceux qui s’opposeraient à un
ordre de réquisition «
à peine d’être regardés et punis comme ennemi de la
république »,
le 22 concernant l’embargo de naviguer sur la Loire, il « déclare
ennemis de la république tous les marins et autres qui pourraient
s’opposer.. », le
24 les autorités de Redon doivent obéir sous peine
« d’être regardé comme persécuteur des républicains »,
le 5 janvier 1794 (vraisemblablement à Bonnaire) il insiste :« je
mets sous ta responsabilité et sur ta tête tous les évènements
qui peuvent résulter de tout retard »
(voir
courriers de JB Carrier parties 2 et 3).
Gaston
Martin justifie la sévérité des ordres de Carrier à l’encontre
des interprètes, des agents de change et des courtiers par une
hostilité générale des jacobins à leur égard et tente une
analogie sur plus d’un siècle de distance, qui demanderait à être
explicitée, avec les « intermédiaires du commerce »
qui eurent un rôle aussi décrié « depuis la grande guerre ».
Il indique également que ces courtiers, interprètes, etc... avaient
« en
fait le monopole du gros commerce et faussaient à leur gré les
cours ».
Faute
de références, nous devons a priori le croire sur parole.
Au
passage, relevons l’une de ses remarques, qui ne manque pas de sel,
à l’égard de G. Lenôtre, auteur des « noyades de Nantes ».
En bas de la page 251, dans le renvoi concernant l’un des arrêtés
pré cité il écrit en effet : « M
Lenôtre a supprimé dans le texte de cet arrêté les mots « de
denrées de première nécessité » et toute la fin, depuis « à
peine de forfaiture ». Il n’a ainsi nulle peine à
stigmatiser l’absurdité de ce texte. Mais ce truquage des
documents, est-ce bien de l’histoire… même anecdotique ? ».
Pour
Gaston Martin ces trois arrêtés constituent la « clôture
des mesures économiques dont l’ensemble constitua l’offensive de
Carrier contre le négociantisme nantais. C’est la partie de son
œuvre qui a été le plus diversement appréciée ». On
aurait pu penser à une autre partie de son œuvre plus diversement
appréciée. Cependant Gaston Martin relève que les « historiens
contemporains » font de ces arrêtés, évidemment dictatoriaux
dit-il, une arme contre le représentant et contre toute la politique
de la Convention et qu’ils ne mentionnent aucune des manifestations
populaires – de soutien comprenons-nous- lors du séjour du
représentant à Nantes. Il cite Carrier lui-même affirmant
qu’après la reprise de Toulon et la bataille de Savenay, :
« Tout
un peuple immense est venu chez moi, tout Nantes était dans
l’allégresse ». Il
en veut pour confirmation la correspondance de J. Gasnier, qui évoque
ces manifestations « presque
dans les mêmes termes »
mais sans en indiquer la date. Reprenons donc les deux extraits des
lettres de ce nantais qui pourraient correspondre aux évènements
mentionnés. Le 21 novembre il décrit sans enthousiasme excessif la
fête de la raison et ajoute « Le
soir on a illuminé les maisons ».
Le 2 janvier 1794, il note : « on
a célébré le jour de la décade, la fête pour la prise de
Toulon ; toute la ville a été illuminée ».
Il
n’est pas question d’un peuple immense chez Carrier, d’une
allégresse générale, de farandoles et autres réjouissances, et
les illuminations peuvent être de l’initiative des habitants bien
sûr, mais aussi des autorités.
3
- Résultats matériels, moraux et sociaux de la politique économique
de Carrier.
Gaston
Martin, dans ce chapitre, met de nouveau en avant les réalisations
du représentant, mais essentiellement par opposition avec toutes les
difficultés économiques que Nantes a connues par la suite. Il
s’interroge donc : « N’est-il
pas juste de dire que c’est quand il a gouverné la ville qu’elle
a été le mieux approvisionnée et au moindre prix ? ».
L’approvisionnement
de Nantes n’a pas été réalisé, comme on l’a vu, par Carrier,
présent seulement trois mois et demi sur place mais par un ensemble
d’intervenants, y compris militaires, et cela au prix du pillage
systématique des territoires insurgés peu après les récoltes.
Territoires qui subiront encore jusqu’en avril 1794 les ravages des
colonnes infernales de Turreau (le général), ce qui ne contribuera
sans doute pas à l’approvisionnement ultérieur de la ville dans
un contexte économique national difficile.
Gaston
Martin poursuivant sa réflexion sur le malaise économique qui a
engendré des « mouvements
véhéments […] à Paris au cours de l’année 1795 »,
remarque que « l’exécution
des chefs sans-culottes -ou même leur étrange acquittement –
suspend sur toute la population ouvrière et jacobine la menace de
terribles représailles, au moindre mouvement de révolte ».
Cette affirmation aurait demandé de plus amples développements pour
être bien comprise, en particulier concernant la menace de
« terribles représailles » et ceux qui les auraient
exercées.
Gaston
Martin voit ensuite une contradiction entre les deux reproches faits
à Carrier : celui d’avoir « assassiné » le
commerce nantais et celui de se désintéresser de
l’approvisionnement de la cité.
Le
premier reproche serait porté par « les
132 négociants envoyés à Paris avec Villenave , les grands
commerçants nantais»,
qui critiquent son attitude révolutionnaire, les mesures de
coercition, le maximum, les menaces etc... Ce groupe, arrêté par le
comité révolutionnaire de Nantes, mi novembre 1793 n’est pas
composé de « 132 négociants » comme l’écrit Gaston
Martin. En reprenant la liste donnée dans les compte-rendus du
tribunal criminel révolutionnaire, on y trouve une quarantaine de
« négociants » mais aussi des nobles, des prêtres, des
médecins, des fonctionnaires, un instituteur (Villenave) donc des
opposants politiques et des suspects arrêtés comme tels, selon les
motifs donnés par le comité lui-même (voir
1 ère partie).
Des négociants, en outre, il en reste à Nantes et non des moindres.
Où sont les Schweighauser, les Cossin de Chourses, les Bouteiller,
Riedy, Drouin, Lincoln ? Et quelle fortune possèdent ceux qui
ont été arrêtés ? Sont-ils de « grands commerçants »,
des armateurs, des colons, des banquiers, des capitalistes ?
Gaston Martin ne le précise pas.
Le
second reproche, celui de se désintéresser du sort de la cité
viendrait des témoins Giraud (directeur des postes), et Orieux (un
huissier) « bien
qu’au fond très hostiles au jacobinisme ». Selon
quel document ?
Puis
Gaston Martin insiste de nouveau sur la « mission militaire »
de Carrier.
La
lettre à la Convention du 2 novembre signée conjointement par
Turreau, Francastel, Bourbotte et Carrier répartit pourtant les
rôles assez clairement. « Carrier
restera à Nantes, il y opérera révolutionnairement et surveillera
en même temps la partie de nos troupes qui y est stationnée »,
donc,
a priori, la garde nationale et les personnels sous le commandement
de Boivin, commandant de la place et éventuellement de Vimeux,
responsable de la Loire Inférieure. Le Comité de salut public le
nommera ensuite, le 29 décembre, avec 58 autres conventionnels, afin
d’établir le gouvernement révolutionnaire et prendre toutes les
mesures de salut public. Il aura avec Prieur (de la Marne) la charge
de la Loire Inférieure et du Morbihan. Charge que Carrier, un mois
plus tard, jugera d’ailleurs impossible « sur
la rive gauche de la Loire »
tant que sa santé ne sera pas rétablie et qu’il restera un seul
brigand (Aulard
t 10 p 520).
Opérer
« révolutionnairement » et surveiller les troupes à
Nantes, dont on peine à estimer le nombre et la qualité, variables
sans doute (3 000 peut-être par roulement pour la garde nationale)
sont donc les missions essentielles du représentant. Mais Gaston
Martin écrit qu’il se refuse à intervenir pour la ville,
respectueux de la légalité et des attributions de ses collègues,
sauf Tréhouard, dit-il, au profit donc des intérêts militaires.
Carrier assure seulement aux nantais un pain quotidien, sur quelques
jours d’avance. « L’effort paraît admirable »
conclut-il.
Cela
n’engage bien évidemment que lui.
Quatrième
partie
Les
grandes mesures terroristes
Dans
cette quatrième partie l’auteur distingue :
1-
la légende et l’histoire dans l’Etude des noyades de Nantes.
Essai d’analyse statistique
2
– les noyades et le rôle personnel de Carrier
3
-Autres exécutions capitales. Carrier et les tribunaux
révolutionnaires. Les exécutions sans jugements
4
– L’opinion publique de Nantes pendant la grande terreur. Carrier
et la Cité
1-
la légende et l’histoire dans l’Étude des noyades de Nantes.
Essai d’analyse statistique.
« Pendant
que Carrier se débattait dans les difficultés de
l’approvisionnement et de la conduite des opérations militaires »,
Nantes
a été le témoin de « lamentables
tueries nées de la guerre civile »,
Carrier devenant ainsi le bourreau d’un nombre infini d’innocentes
victimes écrit Gaston Martin. Toutefois, note-t-il, très peu de
nantais furent condamnés et aucun n’a été exécuté, « en
dehors de ceux qui furent convaincus de participation à la révolte
vendéenne ou au mouvement fédéraliste ».
Ces exceptions sont rassurantes.
Quant
aux difficultés d’approvisionnement, dans lesquelles Carrier se
débattait, on peut les admettre pour une part, mais pour la conduite
des opérations militaires elle reste insignifiante ou marginale
(voir partie 1).
« Il
faut donc repousser la légende d’exécutions sans contrôle de
nobles, d’artisans, d’ouvriers jetés à l’eau au hasard des
caprices du proconsul » poursuit-il.
Légende
peu partagée car ce ne sont pas ces catégories de victimes qui
furent reprochées à Carrier et ce, dès le début, et on ne les
retrouve pas dans les ouvrages (Lallié, Fleury) qui lui ont été
consacrés par la suite (ou
alors il serait nécessaire d’en donner les références).
En
novembre 1794 la quatrième accusation établie par la Convention est
« d’avoir
fait noyer ou fusiller un très grand nombre de brigands qui
s’étaient rendus à Nantes sur la foi d’une amnistie ». La
sixième est : « d’avoir
ordonné ou toléré diverses noyades d’hommes, d’enfants et de
femmes dont plusieurs enceintes ». (AN
85 AN W 493). Ce
sont donc surtout ces dernières victimes, les enfants et les femmes
enceintes, et le procédé particulier, par noyade, qui ont choqué
l’opinion publique. La demande d’un ordre écrit émanant des
exécutants tels que Goullin, Affilé, Chaux, démontre qu’ils
avaient bien conscience de transgresser un interdit moral majeur.
Noyades
que Gaston Martin explique d’ailleurs se dérouler dans
l’indifférence sinon le soulagement des nantais, bien qu’il soit
difficile d’interpréter l’absence de réaction populaire en ces
mois de dictature.
Il
récuse ensuite deux « développements » :
l’histoire de la Loire empoisonnée et celle des mariages
républicains.
La
Loire empoisonnée repose sur deux témoignages lors du procès du
comité révolutionnaire, dont celui de Jean Baptiste Lacour (Jean
Baptiste de La Court de la Bigne, adjudant général de la garde
nationale de Nantes, administrateur du district, nommé par Gillet et
Ruelle, 1741-1817). Il
répond au président du tribunal Dobsent que la municipalité
a fait placarder une affiche interdisant de boire de l’eau de la
Loire et de manger du poisson de cette rivière. (BTCR
n° 3 -1794). La
réalité de cette interdiction dont on ignore la durée et la
période n’est pas confirmée par un arrêté, introuvable. Mais
l’argument avancé par Gaston Martin est plus curieux. Il s’en
remet au livre de compte de madame Hummel. « Elle
achetait du saumon qui ne peut provenir d’autre part que du bassin
même où avaient lieu les noyades »
ce qui demanderait quand même à être prouvé, et « elle
continue les mêmes emplettes au cours des mois de nivôse et de
pluviôse – p 268 ».
A cette période, décembre compris, madame Hummel achète moins de
poissons que d’habitude (voir plus haut) : du saumon (une fois
en décembre pour 2 livres 10 sous) -frais, fumé, venant de quel
lieu de pêche, on l’ignore- de la raie, des moules, du turbot, des
huîtres, 2 harengs (5 sous), de la morue qui ne sont pas précisément
des produits de rivière et du « poisson » sans autre
précision. Gaston Martin aurait pu mentionner également que madame
Hummel achète de l’eau, dont on ignore la provenance, 25 à 35
« charges » par mois de mars 1794 à juillet/août 1794,
et ce, avec une consommation qui paraît régulière.
Les
« mariages républicains » constituent une autre
accusation -mais indirecte -, la septième, contre Carrier. Il lui
est reproché d’avoir donné des pouvoirs illimité à Lamberty
« qui
s’en est servi pour des noyades de prêtres et autres personnes,
pour des mariages qu’ils appelaient républicains... ».
Cette accusation de « mariages républicains » n’a pas
été retenue dans les attendus de culpabilité mais a été reprise,
par la suite dans divers récits, parfois au conditionnel.
L’expression ressort peut-être des euphémismes employés à
l’époque par les révolutionnaires nantais impliqués dans les
noyades. Il est en effet question de « baignoire nationale »
et « d’aller à l’île Chaviré » (pour Cheviré),
« au château d’Aux » ou aller « boire à la
santé des calotins » plutôt que de « noyades »
expression trop culpabilisante.
Mais
des témoins affirment avoir vu, sur les berges de la Loire, des
cadavres d’hommes et de femmes nus, or les victimes, dépouillées,
étaient souvent liées deux à deux pour les empêcher de nager.
Nicolon, chirurgien, officier de santé dépose avoir vu « sur
les bords de la Loire, les cadavres nus d’un homme et d’une femme
attachés ensemble parmi les cadavres épars sur les bords de ce
fleuve » (BTCR
n° 84-1794),
Baudet, constructeur de navires : « j’ai
vu sur les rives de la Loire, jusqu’à Paimboeuf, une infinité de
cadavres, dont beaucoup de femmes nues.. ».
Un autre témoin non nommé mais « déjà cité »
affirme : « j’atteste
avoir vu sur les bords de la Loire, des cadavres nus de femmes vomis
par le fleuve, j’ai vu des monceaux de cadavres d’hommes dévorés
par les chiens et les oiseaux de proie, j’ai vu dans des gabarres
submergées des cadavres encore attachés et surnager à moitié »
(BTCR
n° 77- 1794). Dubois-Crancé
un jacobin, général de brigade, visitant la fonderie d’Indret,
dira qu’il «
a eu sous les yeux le spectacle déchirant d’une foule de
fossoyeurs rangés le long de la rivière et qui n’étaient occupés
qu’à enterrer des monceaux de cadavres »
(BTCR n° 59-1794).
Ces
visions d’horreur, révélées lors du procès du comité
révolutionnaire, contribueront bien évidemment à prévenir
l’opinion publique contre Jean Baptiste Carrier lorsqu’il sera
mis, à son tour, en accusation.
Gaston
Martin à propos des mariages républicains affirme que l’objectif
était de « créer
contre le représentant et le parti jacobin [….] une horreur
inexpiable ».
Mais il écrit également que ces noyades « considérées
comme un mode -inusité mais légal- d’exécution régulière
pourraient […] n’être que de ces inévitables et tragiques
drames qu’entraînent toujours les guerres civiles. C’est cela
qu’il fallait à tout prix éviter, en pleine réaction
thermidorienne ».
La formulation de la phrase est particulièrement ambiguë et
demanderait, a minima, une explication sur les termes « inusité
mais légal ».
Gaston
Martin poursuit avec la comptabilité, controversée, du nombre de
noyades et, partant, du nombre de victimes. Il prend pour exemple,
afin de les réfuter, procédé classique mais spécieux, les
chiffres très importants (22 660), donnés par « M. de Rovigo
dans une Chronique de France - Nantes », qu’on a de la difficulté
à trouver, même avec un moteur de recherche connu, pour dresser la
liste des différents chiffres avancés par Michelet, Velasque,
Fleury, Lallié...
Lui-même
situe la fourchette entre 900 et 2 800.
Les
exécutions extra-légales et/ou qui heurtent la morale la plus
généralement partagée sont rarement documentées de manière
irréfutable, y compris de nos jours, et ceux qui les ont commises,
tolérées ou excusées ne sont pas les derniers à contester les
chiffres, sinon à les « recontextualiser », et même à
accuser l’adversaire d’avoir commencé.
Gaston
Martin essaye donc de détailler sur plusieurs pages les différentes
immersions et le nombre probable de victimes, ce qui paraît assez
vain.
Au
cours du procès du comité révolutionnaire plusieurs chiffres ont
été avancés :
-
François Coron, ex procureur, soldat de la compagnie Marat indique
qu’il a eu connaissance de 4 000 noyés (BTCR
n° 73 – 1794)
-
Martin Naudille (ou Naudine) inspecteur de l’armée de l’Ouest,
régisseur des fourrages, rapporte une conversation entre Lamberty,
Carrier et des généraux, où le représentant confirma le chiffre
de 2 800 « passés dans la baignoire nationale » donné
par Lamberty qui montrait la rivière. (BTCR
n° 79 1794)
-
Moutier (prob. Pierre 1744-1816), un forgeron habitant Chantenay,
évalue le nombre de noyés à 9 000 (BTCR
n° 80 1794)
Le
nombre minima, serait donc de 2 800 et le maximum plusieurs milliers.
Certains auteurs ont essayé d’avancer des évaluations, mais,
selon leur sensibilité idéologique apparente, ils se situent plutôt
dans une fourchette basse ou haute, assignant ainsi une appartenance
politique à Carrier.
Malgré
ses « évidentes répulsions révolutionnaires » soulignées
par Gaston Martin, Alfred Lallié a écrit une étude très détaillée
à ce sujet. Il est utile de s’y reporter. Notons au passage que
les « répulsions révolutionnaires » de cet
auteur paraissent quand bien mesurées. Dans l’introduction
d’un de ses ouvrages il écrit: « Quelques
années avaient suffi pour détruire le rêve des hommes de 89,
l’espoir d’un régime où la liberté, la paix, et la confiance
auraient assuré le bonheur public » (La
justice révolutionnaire à Nantes..., p VI).
On
peut trouver pire révulsions.
2
– les noyades et le rôle personnel de Carrier
Après
avoir donné une estimation plutôt basse du nombre de noyades et de
noyés, Gaston Martin se demande quel fut rôle de Carrier. Il
rappelle tout d’abord que le député du Cantal a été accusé
d’autres crimes : fusillades sans jugement, exécutions de
masse, pour affirmer que « nombre
de ces mesures ne furent prises que par ordre de la Convention et
qu’elles étaient peut-être imposées par les circonstances ».
Il
écrit également que « c’est
surtout de la préparation préméditée des noyades que Carrier
porte la responsabilité - p 281».
Il souligne le mot « préméditée ». Or c’est inexact,
la responsabilité de Carrier portait bien sur les noyades, comme
mode d’exécution, qu’elles aient été « préméditées »
ou non.
Nous
ne parlerons pas ici des circonstances évoquées par l’auteur pour
les autres « mesures », circonstances qui sont toujours
l’auto absolution courante des pires exactions. Mais, puisqu’il
les évoque, on pourrait mettre effectivement à la charge de Carrier
bien d’autres forfaits ou crimes : la situation sanitaire des
prisons par exemple, en particulier celle de l’entrepôt des cafés,
véritable mouroir, ou les pleins pouvoirs donnés à des groupes de
prédateurs, la mise à sac de la Vendée, la terreur imposée à
Nantes, etc...
Si
Carrier a nié avoir donné le moindre ordre de noyades, « Socrate »
Chaux rapporte une une de ses demandes ambiguë, qui sera confirmée
par David Vaugeois.
Lors
de son séjour à Paris avec Goullin, en avril 1794, Carrier lui
aurait demandé d’insérer « dans
chaque jugement que l’on rendrait, les noms d’un certain nombre
d’hommes, qui avaient été noyés et que l’on devait insérer
une dizaine de ces noms dans chaque jugement ». Vaugeois
demandera la parole à la suite de cette déposition :
« j’atteste, dit Vaugeois, la vérité des faits articulés
par Chaux, je déclare que Carrier m’a tenu le même propos et
j’ajoute qu’il m’a menacé de me faire guillotiner si je
jugeais Lamberty » (BTCR
n° 92 – 1794).
Cette tentative de dissimulation plutôt maladroite a pu conforter la
conviction des juges sur sa responsabilité directe.
Gaston
Martin pointe à cet égard « l’atmosphère de partialité et
de haine » dans la quelle s’est déroulée le procès de
Carrier et son renvoi devant le tribunal par les « 500
membres de la plaine […] qui seuls demeuraient en séance ».
Si beaucoup de conventionnels ont préféré s’abstenir (249),
nombre de jacobins ou de « montagnards » assistèrent aux
séances et motivèrent leur vote : Thirion, Lequinio, Couturier
(qui
dira que le mode de destruction des brigands : noyades,
fusillades, etc. ne peut être jugé que sur l’intention criminelle
ou non, un détail, donc …),
Duhem, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Albitte, Bourbotte pour
ne citer qu’eux. Il suffit de reprendre l’appel nominal aux
archives parlementaires lors de la séance du 23 novembre 1794 pour
constater que les membres de la « plaine » ne demeuraient
pas seuls « en séance ».
L’argumentaire
de Carrier, que reprend Gaston Martin, consiste à affirmer que les
noyades étaient déjà pratiquées avant son arrivée à Nantes, et
qu’ensuite elles ont été commises à son insu par le comité
révolutionnaire. Il ajoutera au cours de son procès qu’elles ont
été pratiquées ailleurs : Angers, Saumur, Château-Gontier,
les Ponts de Cé.
Le
premier point, d’antériorité, est difficile à démontrer et
Gaston Martin le souligne lui-même, aucun témoignage ne vient
confirmer des noyades collectives avant octobre 1793.
Il
repousse en outre l’idée que Carrier aurait eu l’idée des
submersions avant d’arriver à Nantes (la préméditation donc). En
effet, l’un de ses courriers au Comité de salut public (07 10
1793), peut prêter à confusion. Le représentant indique qu’avec
Pocholle, il fait « conduire
tous les êtres malfaisants que nous avions d’abord désignés à
une déportation radicale, au Mont Saint Michel ».
Certains auteurs, dont A. Lallié ont repris cette expression de
« déportation radicale » pour soupçonner Carrier
d’avoir eu la tentation d’imiter le procédé de vieilles barges
chargées de déchets et coulées dans la baie de Saint Malo, ville
où il est passé, pour se débarrasser des prisonniers.
Gaston
Martin voit dans la traduction de l’expression « déportation
radicale » en « noyade » une interprétation
(malveillante) du texte, alors qu’il s’agissait, dit-il, d’une
translation à Cayenne comme la loi le prévoyait.
Cette
loi, du 23 avril 1793 ordonnait la déportation des prêtres
réfractaires en Guyane. Elle n’a pas pu être appliquée à cause
du blocus anglais et la plupart de ces déportés sont restés en
rade à l’île d’Aix où 547 sur 829 sont morts du typhus. Que
Carrier et Pocholle aient envisagé un voyage à Cayenne plusieurs
mois après la publication du texte avec les difficultés de
navigation prévisibles est donc douteux ou d’un optimisme
étonnant.
Plus
ambiguë, dans sa lettre du 2 octobre à la Convention, Carrier
annonce : « nous
combinons une grande mesure qui produira ici le plus salutaire
effet.. ». Nous
n’avons pas plus de précision sur cette grande mesure qui laisse
place à toutes les suppositions compte-tenu des « mesures »
ultérieures.
Accordons-lui
l’absence de preuve, et de réalisation, avant Nantes.
Gaston
Martin poursuit dans ce chapitre sa démonstration des submersions
« à l’insu » de Carrier.
Concernant
la première noyade du 16 novembre, celle des prêtres réfractaires
emprisonnés dans la « Gloire », il en avisa la
Convention le lendemain, dit-il, la présentant comme un « évènement
d’un genre nouveau ».
Puisque c’est Lamberty qui l’organisa, toujours selon Martin, le
représentant pouvait donc, naïvement, croire à un accident.
Il
semble extrêmement difficile de suivre ce raisonnement considérant
le nombre de témoignages apportés lors de son procès démontrant
la volonté réitérée de Carrier de noyer ou de « foutre
à l’eau » (Goullin, Lavigne, Giraud..) et sa confirmation du
chiffre de 2 800 noyés à des militaires de passage. Son absence de
réaction (colère, enquête) suite à cet « accident »,
sans parler de sa lettre à la Convention, montre en outre que cela
ne l’a pas inquiété outre mesure.
Gaston
Martin émet également des doutes sur le déroulement du dîner qui
s’ensuivit quelques jours plus tard. Il est pourtant attesté par
plusieurs participants : Sandroc, Foucault, Robin, Gauthier. La
moralité des uns et des autres, pointée par Martin, n’enlève pas
grand-chose, en tous cas pas davantage que celle de Carrier lui-même,
à la sincérité de leurs dépositions.
Certains
participants témoignèrent qu’on y parla librement de fusillades,
noyades. Foucault et Gauthier indiquent que Carrier montra la lettre
qu’il avait adressé à la Convention en ironisant sur le côté
« accidentel » de la submersion des prêtres. (
AD 85 AN W 493 lot 13 pour Gauthier)
Le
retard apporté à la mise en cause de Carrier dans ces noyades, que
souligne également Gaston Martin, ne prouve rien d’autre que le
poids de la terreur révolutionnaire alors exercée, qui s’atténua
avec Thermidor. La position de « représentant du peuple »,
doté des pleins pouvoirs, mettait Carrier hors de portée des
accusations des citoyens ordinaires. Phelippes-Tronjolly lui-même,
ancien fédéraliste, ne pouvait l’attaquer que par le biais
du comité révolutionnaire, au nom de la légalité en cours, d’où
les lettres qu’il lui écrivit les 4 avril et 22 mai 1794.
C’est
d’ailleurs au nom de cette même légalité révolutionnaire que le
comité a réglé ses comptes avec Lamberty et Fouquet, arrêtés
respectivement le 10 et 16 février 1794, jugés, puis condamnés à
mort le 14 avril. Ils l’ont été non pas pour les noyades,
prévarications ou violences, mais : « atteints
et convaincus du crime de contre révolution en soustrayant à la
vengeance nationale » plusieurs
femmes, dont l’épouse de Giroult de Marcilly, un chef rebelle,
qualifiée de « seconde Marie Antoinette », et déjà
condamnée.
Enclenchement
fatal puisqu’à leur suite, les membres du comité révolutionnaire
nantais eux-mêmes, incapables de fournir les comptes de leurs
« réquisitions » ont été mis en prison le 12 juin, sur
place, par Bô et Bourbotte. Pour faire bonne mesure toutefois, leur
dénonciateur, Phelippes Tronjolly a été lui aussi arrêté mais
envoyé aussitôt au tribunal révolutionnaire de Paris seul habilité
à juger les crimes « politiques ».
Mettre
en cause Carrier n’a été possible qu’après la chute de
Robespierre, avec enfin la libération de la parole et la prise de
conscience, par les conventionnels eux-mêmes, des horreurs commises.
Le
nouveau dénigrement de Phelippes Tronjolly par Gaston Martin qui
commente ses lettres d’avril et mai adressées à Carrier, vaut la
peine d’être cité en entier :
« Sans
doute, le motif précis de la palinodie de Tronjolly nous échappe et
on ne voit pas très bien pourquoi, parlant ainsi, il devait ensuite
se retourner furieusement contre le représentant . Est-il pourtant
trop téméraire d’admettre chez ce spécialiste de la trahison,
une attitude dictée par le groupe Villenave, dont l’amitié
devenait précieuse et près de qui il fallait, à tout prix, se
faire pardonner la défection de septembre 1793, après le mouvement
fédéraliste ? - p 291». Sans
commentaires.
Plus
sérieusement, Gaston Martin, relatant le rôle de Carrier dans les
noyades, souligne qu’il n’y a pas eu d’ordre écrit de sa main,
que les inculpations ont été faites de longs mois après, qu’une
seule déposition dénonce sa présence sur place (témoignage de S.
Despoix) et que les dénonciations viennent de ses coaccusés.
Aucune
de ces remarques n’exonère le représentant de sa responsabilité.
Les exemples historiques sont nombreux où un dirigeant politique ou
militaire, accusé de crimes de guerre, n’ayant pas donné d’ordre
écrit, invisible sur le lieu du massacre, a été inculpé des mois
sinon des années après, et a été condamné ensuite par une cour
de justice considérant, entre autres, les déclarations de ses
complices ou de ses subordonnés.
Gaston Martin
reprend alors un argumentaire qu’il a déjà employé à propos de
Carrier : il « motive
ses actions et signe ses volontés »,
assume ses responsabilités, ainsi dans sa lettre à Haxo du 13
décembre 1793, dont nous avons déjà parlé, il ordonne l’exécution
des habitants (même s’il se rétracte par la suite). Il n’aurait
donc pas manquer de le faire pour des noyades... Simple supposition,
mais la référence au courrier à Haxo est intéressante, puisque
Carrier prend quand même le soin d’écrire : « ...ce
sont les ordres de la Convention nationale »
puis « ...
je vais incessamment t’en faire passer l’ordre »,
ordre qu’on ne retrouve pas et qui, sans doute n’a jamais existé.
On
peut se reporter également, pour son habitude de « signer ses
volontés», à ses premières dénégations horrifiées lors du
procès des « notables » nantais ou à ses refus de
donner des ordres par écrit à Goullin et aux autres exécutants.
Carrier
n’est pas stupide de plus, homme de loi, il connaît les limites de
son pouvoir. Il sait que les écrits demeurent et il a bien
conscience que les noyades représentent une transgression, légale
et morale, majeure.
Autre
argument avancé (comme Carrier à son procès) : le comité
révolutionnaire, Lamberty et consorts, ne se seraient pas contentés
de la parole du représentant pour commettre de tels forfaits. Mais
plusieurs lui ont demandé un ordre écrit, nous l’avons vu, et
s’ils s’exécutent même sans l’avoir obtenu, c’est que la
période n’incite pas à la désobéissance et que certains,
probablement, approuvent ces méthodes, sinon les tolèrent.
Gaston
Martin écrit enfin que si Carrier a connu les noyades, ce n’est
« que
tardivement », mais
cette affirmation ne repose sur rien et « qu’il
crut toujours qu’elle n’avaient été faites que pour exécuter,
de façon plus rapide, moins dangereuse aussi pour la salubrité
publique, des prisonniers régulièrement condamnés » est
improbable.
Excepté
l’auteur, personne d’autre et Carrier lui-même, n’a soutenu
cette naïveté.
Il
est question ensuite, dans ce chapitre consacré au rôle de Carrier
dans les noyades qui « vont
prendre une ampleur effroyable », de
la responsabilité -outre Lamberty et consorts- du comité
révolutionnaire, « dont
toute la ville était complice ».
Tout pousse en effet à vider les lieux de détention : les
complots réels ou supposés, la nourriture apportée aux détenus
qui affluent par centaines et surtout les épidémies qui fauchent
également soldats et patriotes.
Les
risques de contagion apparaissent rapidement fin 1793 dans les
prisons surpeuplées. Gaston Martin indique donc que « Carrier
fait nettoyer avec la pompe à eau [pompe à incendie] les locaux
contaminés ». C’est
le représentant lui-même qui l’affirme à la Convention le 22
novembre : il a constitué une commission de santé, ordonné
des fumigations, lui seul ayant eu l’idée de faire nettoyer chaque
recoin de Nantes avec des pompes à eau et l’épidémie cessa. Mais
lors de son procès il situe la mise en place de cette commission en
mars, alors qu’il a déjà quitté Nantes depuis plus d’un mois
(BTCR n° 6 -1794). On
se demande donc à quelle époque se situe cette opération d’hygiène
publique, car de plus, pour mettre en œuvre des pompes à eau,
encore faut-il que les locaux soient vides, donc après des
translations massives de prisonniers vers d’autres lieux de
détention, ou, plus rapide, des exécutions systématiques.
Or
l’état des prisons a toujours été déplorable lors du séjour de
Carrier.
Laënnec,
le médecin témoigne : « je
ne puis sans frémir, vous tracer le tableau dégoûtant des asiles
des détenus..[…] je compte au moins 10 000 victimes de
l’insalubrité de l’air ». (BTCR
n° 56 1794) alors
que le comité révolutionnaire faisait pourtant payer des taxes
« aux riches » pour la salubrité de l’air. Fonbonne,
directeur général des hôpitaux à Nantes, cherchant une famille
qu’on lui a recommandée enfermée à l’Entrepôt, découvre des
femmes mortes dans la paille, et « une
jeune fille cachée, moitié d’épouvante et de froid, dans les
habillements de sa mère ».
Il la retire de force, la soigne mais elle meurt 8 mois après (BTCR
n° 85- 1794).
Thomas,
officier de santé, membre de la société Vincent la Montagne,
décrit également l’Entrepôt : (extraits) : « je
trouvai en entrant dans cette affreuse boucherie, une grande quantité
de cadavres épars ça et là, je vis des enfants palpitants ou noyés
dans des baquets pleins d’excréments, mon âme était brisée... »,
puis l’Eperonnière et la Marilière: «
...il n’y avait dans ces prisons ni lit, ni paille, ni vaisseaux,
les détenus manquaient de tout »
et
le compte-rendu précise que, à un moment de sa déposition, le
témoin continue « avec
une voix altérée ».
(BTCR
n° 66 - 1794)
Fin
décembre début janvier lorsque la commission Bignon s’installe à
Nantes, David Vaugeois, l’accusateur public obtient l’autorisation
de faire transférer des femmes enceintes à Saint Charles (prob.
la chapelle du même nom)
mais
la supérieure lui fait remarquer qu’elle n’a ni matelas ni
couvertures. Malade, il ne retournera qu’un mois plus tard pour les
chercher, elles auront disparues. (BTCR
n° 6 - 1794).
Début
février 1794 (il
va voir en effet Carrier à Doulon),
Laubry, médecin affecté à l’Entrepôt a « trouvé
les détenus dans un état de misère et de délabrement difficile à
peindre ».
Le
26 mai 1794, trois mois après le départ de Carrier l’épidémie
ne semble toujours pas enrayée. Thomas demande au comité
révolutionnaire « de
la paille, des paillasses et des baquets à chaux pour les malades
détenus à l’hospice révolutionnaire ; je dois dire que cet
hospice était dans un dénuement total, l’épidémie faisait des
ravages horribles dans toutes les maisons d’arrêt ».
(BTCR
n° 65).
Chaux lui demandera avec cynisme de signer une dénonciation contre
Phelippes Tronjolly en échange de ce matériel essentiel. Thomas
refusera.
Le
24 juin 1794 Bô et Bourbotte, face à l’insalubrité et au nombre
de victimes, prendront un arrêté pour établir une commission
« chargée
de prendre une connaissance exacte de l’état de la situation de
ces prisons et maisons d’arrêt »
(AD 85 AN AFII 269).
L’efficacité
des mesures prises par Carrier, si elles ont réellement été prises
contre les épidémies semble donc bien réduite.
Mais
Gaston Martin voit dans l’effroi de « la peste menaçante »
la raison profonde qu’aurait eu le comité révolutionnaire, « la
racaille des bas policiers »
de procéder aux « grandes
noyades de nivôse ».
Carrier, dit-il, croyant « ...qu’on
n’applique ce procédé d’exécution qu’aux brigands pris les
armes à la main »
et que « les
noyades était le mode légal le plus pratique d’assurer
l’extermination des brigands dans les conditions prescrites par la
Convention ».
Homme
de loi, il est impensable que Carrier l’ait cru un seul instant. A
contrario, Gaston Martin décèle dans le comité révolutionnaire,
Lamberty et sa bande, des « instincts
à la fois barbares et intéressés ».
Chaux, Grand-maison, Bachelier et consorts prétend-t-il, laissèrent
des fortunes. Chaux s’enrichit effectivement, probablement avec les
biens nationaux, mais pour les autres cela reste, encore une fois, à
démontrer, au moins pour l’enrichissement personnel.
Gaston
Martin insiste ensuite sur un « point
essentiel sur lequel on ne saurait trop insister, alors que le
Comité massacra sans considérations de sexe ni de catégories,
Carrier exécuteur d’ordres en soit implacables eut toujours le
double souci de la légalité absolue et un fond d’humanité ».
Le
souci de la légalité de Carrier et son « fond d’humanité »
nous ont parus jusque là très relatifs, mais il faut d’abord
relever qu’il n’y a pas que le comité qui « massacra ».
On doit y rajouter Lamberty et sa bande, directement sous les ordres
du même Carrier, pour ce qui concerne les noyades.
Ensuite,
Gaston Martin aurait pu rajouter « sans distinction d’âge »
puisque des enfants, et parfois des nourrissons, furent noyés.
Guillaume
Laënnec, médecin, dépose : « j’ai
été le témoin oculaire des noyades qui se sont faites de jour et
je puis dire que hommes, femmes enceintes, filles, enfants, tout
indifféremment était noyé, fusillé, massacré. »
(BTCR n° 57 - 1794)
Philippe
Helin, porte-faix, précise pour une noyade: « le
bâtiment était chargé d’environ 50 femmes, on les faisait monter
l’un (sic)
après l’autre pour les précipiter dans l’eau, ainsi que des
enfants et des jeunes gens de 15 ans » (BTCR
n° 95 -1794).
Gaston
Martin, pour illustrer probablement l’humanité de Carrier, évoque
un registre « constamment tenu » des enfants détenus à
l’Entrepôt et remis aux citoyens nantais. Trois ou quatre cents
furent ainsi délivrés, dit-il, en décembre/janvier sur ordre du
représentant. Plusieurs témoins (Trotereau,
BTCR n° 19- 1794, Bignon et Chaux BTCR n° 58 -1794) ont
parlé en effet parlé d’enfants (300 selon Trotereau et Chaux)
amenés par ordre de Carrier à l’Entrepôt et qui ont disparus
ensuite. Remis donc à des citoyens ? Mais à la référence
donnée (AD
44 - L 275)
par Gaston Martin on ne trouve que des listes d’enfants mâles
remis à des patriotes ou au ministre de la marine qui avait besoin
de mousses.
Jean-Clément
Martin, beaucoup plus précis, indique : « cette
distribution d’enfants dits « de la Vendée » a lieu à
la fin de 1793 et au début de 1794. Elle concerne 139 enfants entre
le 26 pluviôse et le 11 nivôse an 2 (dates
prob. inversées)
et 63 ou 64 entre le 7 et le 17 nivôse ». Il
note que les familles devaient être rémunérées mais « les
versements ne semblent pas avoir été effectués »
(La guerre de Vendée p 212)
Gaston
Martin avance également l’arrêté du 1 er janvier pris par
Bourbotte, Turreau et Carrier, à l’initiative de ce dernier
affirme-t-il, qui interdit le jugement des enfants au-dessous de 16
ans et autorise la remise à des patriotes des moins de 12 ans.
On
peut se demander pourquoi Carrier, « plus
porté à la bonté qu’à la cruauté » a
pris cette mesure « humanitaire » si tard et pourquoi il
a eu besoin de l’aide de ses collègues.
Gaston
Martin signale qu’un second arrêté, signé de Carrier, le 12
janvier a été nécessaire pour que la mesure soit appliquée. Le
comité révolutionnaire demandera 3 jours plus tard à la Mairie
d’ouvrir un registre sur lequel les citoyens s’engagent à
nourrir les enfants donnés (Alfred
Lallié, les noyades de Nantes, p 75), constatant
probablement l’échec des mesures précédentes indiquées par
Jean-Clément Martin.
En
dernier lieu, la portée de cet arrêté a été toute relative selon
Carrier lui-même. Dans la suite de son rapport sur sa mission en
Vendée, p 9, il écrit : « cet
arrêté a été exécuté puisque plusieurs citoyens de Nantes en
ont encore chez eux, mais presque tous sont morts avant ou depuis la
distribution, atteints de la maladie qui a conduit un nombre infini
de brigands au tombeau ».
Gaston
Martin décrit ensuite la scène déjà relatée (voir partie 1)
entre Carrier et Savary à propos de l’affiche du comité demandant
la reconduite des enfants à l’Entrepôt. Selon lui le « comité
s’inclina à contre-cœur, mais ne pardonna pas cette mesure
élémentaire d’humanité ».
On
pourrait mettre également cette mesure élémentaire d’humanité
sur le compte de la pusillanimité de Carrier face au représentant
de Kléber, auréolé de ses victoires et général de caractère.
Gaston Martin affirme ensuite que les noyades « étaient
à peu près terminées. […] c’est que vraisemblablement, elles
avaient perdu alors tout prétexte légal pour continuer - p 303
».
Il
est donc nécessaire de rappeler que les noyades n’ont jamais eu
d’existence légale. Que Gaston Martin fasse référence à cette
possibilité est particulièrement dérangeant.
Mais
reprenons le fil de son explication. Il met en avant qu’il ne
restait sans doute plus beaucoup de prisonniers à Nantes début
janvier, et donc que le risque de contagion était moindre. Ce n’est
pas tout à fait exact selon le tableau des condamnations prononcées
par la commission « Bignon ».
En
janvier 1794, (du 12 au 30 nivôse), il y eut 1 635 condamnations à
mort (Lallié,
La justice révolutionnaire – statistiques). Ce
n’est donc pas que le risque de contagion était moindre, mais
essentiellement que la commission siégeant presque tous les jours à
l’Entrepôt, sa présence offrait moins de facilités aux
extractions et que les prisonniers disparaissaient dans les carrières
de Gigant.
Il
est également plus difficile de suivre Gaston Martin lorsqu’il
écrit que la population a eu « une
attitude à la fois haineuse et apeurée qui a pu lui faire
réclamer les pires mesures contre un adversaire -du reste
impitoyable » et
plus loin « c’est
la population à peu près entière qui, dans une crise d’épouvante
et de haine, jette au fleuve ses adversaires, enfin réduits ».
Il
semble que cela soit une parabole, pour la population qui jette
elle-même les prisonniers à l’eau, mais surtout cela exonère
Carrier qui « a
toujours cru que ce sont des ennemis qu’on frappe et régulièrement
condamnés ». En
effet, dit-il, « pas
un ordre ne vient infirmer cette doctrine ».
Vu, en effet, l’empressement que le représentant mettait à donner
des ordres écrits (et à signer ses courriers) ainsi que sa prudence
d’homme de loi, il n’est pas étonnant de n’en retrouver aucun.
Gaston
Martin conclut ce chapitre en affirmant que ces noyades furent « non
seulement son œuvre propre, mais celles des citoyens de la ville en
qui l’histoire, mal renseignée, s’obstine à voir non les
bourreaux, mais les victimes ».
La
responsabilité incombe d’abord à celui qui possède les moyens de
coercition donc à Jean Baptiste Carrier et faire de l’ensemble des
citoyens de Nantes des bourreaux n’est pas envisageable.
« On ne règne pas
impunément »
disait un de ses collègues.
3
-Autres exécutions capitales. Carrier et les tribunaux
révolutionnaires. Les exécutions sans jugements.
Gaston
Martin rappelle tout d’abord quelques unes des accusations retenues
-par la Convention nationale- à l’encontre de Carrier (voir plus
haut), en particulier les ordres d’exécutions sans jugement.
Pour
lui, cette inculpation par les conventionnels de 1794-95 répudie
« la
fameuse formule de Salut Public : le Gouvernement sera
révolutionnaire jusqu’à la paix ».
Si on comprend bien, la caractéristique d’un gouvernement
révolutionnaire est d’exécuter sans jugement. Pourquoi pas ?
Un de ses collègues, ex montagnard, Clauzel lui fera cependant
remarquer, à la Convention le 22 novembre, que sur le champ de
bataille ce sont les lois de la guerre (quoique…)
mais qu’ensuite les prisonniers doivent être jugés. A Nantes,
Carrier disposait du tribunal criminel pour les « brigands »,
amenés par centaines des campagnes alentours. Les deux ordres donnés
précisément étaient donc aussi stupides qu’illégaux. Il s’en
rendra bien compte, les niant dans un premier temps.
Gaston
Martin discute également des pouvoirs donnés à la Compagnie Marat,
pouvoirs de police, dit-il, encadrés et restreints, soumis au comité
révolutionnaire. On comprend à le lire que ce serait presque un
acte de résistance de Carrier qui ne céda pas aux « objurgations
de Vincent la Montagne […] la toute puissante société ».
Si puissante qu’il la fermera quand même trois jours et exigera
qu’on en dépose le registre à son domicile, sans que personne
n’ose protester.
Mais,
pour Gaston Martin « ce
qu’on poursuit dans Carrier, c’est la manière dont à Nantes il
appliquera les décrets de la Convention relatifs à la répression
de l’insurrection vendéenne ».
Pour lui en effet, lorsque Carrier demande dans son courrier à Haxo
d’exterminer les « habitants » de la Vendée, et bien
qu’il prétende ensuite qu’il voulait dire « brigands »,
(voir plus haut) c’était bien le vœu de la Convention d’éradiquer
« tout
ce qui était resté dans le territoire révolté ».
Carrier n’aurait donc fait que réaliser le non-dit voire l’impensé
de ses collègues. Il en veut pour preuve ses lettres lues à la
tribune, publiées au moniteur, ses pouvoirs renouvelés fin
décembre, la poursuite de sa mission sans être rappelé.
On
pourrait presque suivre Gaston Martin à ce propos, sauf que le
député du Cantal a été un peu trop loin. Tuer à mitraille des
prisonniers, les fusiller après une promesse (militaire) de vie
sauve, les guillotiner à la chaîne, sont certes transgressifs de la
simple morale (humaine, sociale, religieuse, comme on voudra) mais
moins que de les noyer en masse, enfants et femmes enceintes compris.
Gaston
Martin s’interroge également sur une amnistie qui aurait été
donnée après Savenay « et
qui aurait amené la reddition de nombreux brigands exécutés
ensuite par le feu ou par l’eau » (qui
constituera probablement la base de la quatrième accusation portée
contre lui par la Convention).
Il semble que cette amnistie soit celle que le général Moulin
(Jean-François) ait accordée entre le 19 et le 22 décembre, mais
avant Savenay, à plusieurs centaines de combattants vendéens ayant
déposé les armes et qui provoquera la colère du représentant. Il
le convoquera, le battra à coups de plat de sabre et le jettera en
prison. Moulin n’en sortira qu’avec des attestations de Prieur,
Turreau, Bourbotte sur la « pureté de son civisme ».
Il
affirme ensuite et la phrase entière mérité d’être citée, que
« Tout
porte à croire que les morts de Chantenay ou de Miséri étaient des
combattants traqués et en partie aussi les débris de ces hordes de
femmes, de très jeunes gens, de vieillards plus acharnés contre les
isolés que les combattants même, qui suivaient à travers le pays
l’armée blanche, bien plus semblable à une migration de peuple
primitif qu’à une troupe militaire organisée ».
On
attend, en vain, une quelconque démonstration à ce propos dont le
ton est, pour le moins, dévalorisant.
Gaston
Martin s’attarde ensuite sur les deux ordres déjà évoqués des
condamnations à mort, sans jugement ou sur le champ, signés par
Carrier les 17 et 19 décembre 1793.
Il
indique, pour les justifier, qu’une simple « reconnaissance »
était exigée en pareil cas et il donne pour référence
l’intervention de Gay-Vernon (ci
devant Gay de Vernon)
lors de la mise en accusation du représentant : « la
loi ordonne bien que le tribunal fera la reconnaissance […] nous
n’avons pas de preuve que la reconnaissance n’ait pas été
faite. Il peut se faire que la loi ait été exécutée » .
Or cette loi du 10 juin 1794, (la loi de prairial) est postérieure
aux ordres d’exécution et n’exige pas une « simple
reconnaissance », et encore fallait-il un tribunal. C’est
Couthon, qui dans son rapport demande que « le
délai pour punir les ennemis de la Patrie ne doit être que le temps
de les reconnaître ».
Les
deux ordres de Carrier étant nominatifs, motivés, on comprend donc
que pour Gaston Martin ils pouvaient constituer une
« reconnaissance » de fait et qu’ils anticipaient, non
pas une loi, mais une volonté exprimée plus tard lors de la
« grande terreur ».
Une
preuve supplémentaire de cette anticipation serait, comprenons-nous,
les « 4 000 jugements rendus par la commission « Bignon »
tout aussi expéditifs.
Nous
avons vu celle-ci à l’œuvre (voir
article sur les « fusillés du château d’Aux ») et
si la procédure est sommaire, elle ne se résume pas à un ordre
écrit donné par une seule personne.
Gaston
Martin, fait, à cette occasion, un parallèle avec les fusillés de
la Commune de 1870, pour souligner, peut-être, la malheureuse
banalité des exécutions de prisonniers de guerre. Ni le nombre, ni
le genre (femmes, enfants) ne sont comparables et rien ne peut
justifier une réciprocité quelconque, à plus forte raison
lorsqu’on combat pour les droits de l’homme.
Il
revient ensuite longuement sur le contexte et l’authenticité des
deux documents produits, écrivant qu’il « est
actuellement presque impossible d’établir la vérité sur ce
point ». Ces
pièces sont disponibles aux AD 85 (AN
W 493 lot 25),
et on reconnaît la signature de Carrier sur l’un des deux ordres,
l’autre étant une copie conforme. Il est toujours possible que sa
signature ait été surprise, des faux commis, que les noms soient
inventés, les personnes non exécutées, que tout ceci relève d’un
gigantesque complot abracadabrantesque, mais le doute paraît bien
trop infime pour être retenu.
Gaston
Martin, en dernière hypothèse, qu’il tient pour acquise, se
réfère aux pleins pouvoirs que le Comité de salut public a donné
à Carrier, puisqu’il l’avait « autorisé
à prendre toutes les mesures de Salut public ».
D’autres s’en sont servis, dit-il, Francastel par exemple. Il a
raison, on pourrait même en trouver d’autres (Fouché, Lebon,
Lequinio, Hentz…) et il est effectivement possible que Carrier ait
payé, au nom de l’ensemble de ses œuvres, pour nombre de ses
collègues. Mais quand on prend de telles mesures, on en est
responsable, bien évidemment et Lebon le paiera lui aussi, mais un
peu plus tard, de sa tête.
Les
exécutions publiques sur la place de Nantes, celle du Bouffay, par la
guillotine (qui
resteront minoritaires par rapport aux autres modes d’exécutions)
servaient, continue-t-il, à punir les coupables et à provoquer
l’effroi des hésitants. Il tempère d’ailleurs ces exemples
puisque « là
encore, les nantais ne figurent qu’en très petit nombre parmi les
victimes qui sont toutes à peu près des complices des brigands dont
la participation à la révolte est expressément avouée ou
contrôlée par des témoignages - p 318 ». Voilà
qui est, encore une fois rassurant. Gaston Martin indique ensuite
qu’il y a eu environ 200 guillotinés durant le séjour de Carrier,
hors les 2 exécutions collectives qu’il a ordonnées, probablement
donc tous les condamnés à mort du tribunal révolutionnaire et de
la commission « Lenoir » qui siégeaient à Nantes (la
commission Bignon, militaire, fusillait) .
Ce chiffre de 200 correspond en effet au tableau établi par A.Lallié
pour cette période (257).
Les
attendus des jugements, laissés à l’écriture du tribunal, mais
souvent argumentés et détaillés, sont disponibles chez le même
Lallié, (A.
Lallié, La justice révolutionnaire à Nantes…). On
peut s’y reporter pour constater les motifs retenus qui
conduisaient à l’échafaud.
Concernant
les délais accordés pour des grossesses supposées, Gaston Martin
écrit : « les
chirurgiens commis à cet effet ont été d’une extrême
circonspection dans tous les cas douteux et ont très largement
octroyés les délais demandés. Enceintes ou non les condamnées
bénéficièrent souvent de cette humanité ». On
veut croire notre auteur, qui reste quand même très discret sur ses
sources.
On
atteint toutefois une description quasi romanesque dans les lignes
qui suivent : « presque
tous les condamnés ont effet pris part à l’affaire de
Machecoul…[…] beaucoup d’entre eux s’étaient réfugiés à
Nantes. […] ils y vécurent cachés sous des noms d’emprunt et
parfois des métiers obscurs.. p 319 ».
De
quels documents dispose-t-il pour de pareilles affirmations ?
Il
dresse ensuite le portrait d’un Carrier impatient, menaçant, mais
plus dans ses propos que dans ses actions, et constate « qu’en
bien des cas les condamnés ne sont ni des martyrs, ni des héros,
[…] mais des illuminés en révolte contre la loi du pays et dans
le bas peuple surtout capables d’abominables cruautés ».
On
attend, avec intérêt, des développements, des exemples, qui ne
viendront pas.
La
suite, dans ce chapitre, concerne un groupe de 80 cavaliers venus se
rendre et proposer la reddition d’autres rebelles, mais fusillés
sans jugement par ordre du représentant et qui constitue la
cinquième accusation retenue contre lui. Gaston Martin voit dans
cette reddition un piège tendu, alors que seuls trois cavaliers
retournaient porter la réponse des autorités, les autres restant en
otages. C’est une nouvelle fois une hypothèse, avec la citation,
pour conclure, de Carrier lui-même « Il
y avait déjà longtemps qu’on ne faisait plus de prisonniers
brigands au moment où je suis arrivé à l’armée ».
Une
autre affirmation, parmi beaucoup d’autres, de Gaston Martin est à
reprendre concernant les exécutions capitales. « Cette
répression terrible assura le triomphe momentané de la république »
assure-t-il. Or il s’agit de « sa » conception de la
république. Il n’est pas certain que cette définition soit
partout et encore aujourd’hui la même. Mais, plus inquiétant, il
semble justifier les condamnations à mort expéditives. Parlant de
celles prononcées par la commission militaire révolutionnaire
« Bignon », il écrit : « Relâchés,
ces 4 000 brigands n’auraient-ils pas apporté à Charette un appui
qui eût tout remis en question ? Il n’était du reste
pas davantage possible de les conserver à Nantes […] en pleine
épidémie de choléra » et
plus loin il ajoute : «
Il n’est pas possible d’accepter de les considérer comme
innocentes, du point de vue de la Convention » et
pour conclure ce chapitre, Gaston Martin souligne que la condamnation
de Jean Baptiste Carrier « devint
une condamnation politique ».
Ce
n’est pas seulement sa condamnation qui était politique, mais
l’ensemble de son procès, comme nous l’avons vu.
4
– L’opinion publique de Nantes pendant la grande terreur. Carrier
et la cité
Au
commencement de ce dernier chapitre de la quatrième partie de sa
thèse, Gaston Martin indique, avec raison, que la Convention, à son
retour à Paris, ne manifesta pas de réprobation à Carrier. La
plupart des faits les plus condamnables étaient pourtant déjà
connus, au moins du Comité de salut public et de Robespierre
lui-même.
Mais la dictature révolutionnaire, où l’unanimité est souvent de
rigueur, et la presse muselée, ne favorisaient pas, non plus,
l’expression des critiques. Un mois après son retour, les
principaux hébertistes étaient guillotinés, une dizaine de jours
plus tard ce fut au tour des dantonistes. Le député du Cantal opéra
d’ailleurs une retraite prudente suite à son discours aux
Cordeliers où il appelait à l’insurrection. Le 6 mars suivant,
aux Jacobins, il crut bon de préciser « Mais
on n’a point parlé de faire des insurrections, excepté dans le
cas où on y serait forcé par les circonstances. Si on fait une
motion contre la convention je donne ma tête ». (Journal
de la Montagne n° 116).
Gaston
Martin perçoit ensuite, page 330, une contradiction entre les deux
attitudes de la Convention, à quelques mois d’intervalle. Il ne
lui a pourtant pas échappé qu’un évènement majeur était
intervenu le 27 juillet 1794 puisqu’il indique que « le
pouvoir passe des Robespierristes à la coalition du Marais et des
mécontents divers ».
A Nantes même dit-il, ses collègues Prieur (de la Marne) et Bô,
trouvent une « Vendée
réduite à l’impuissance ».
Mais on devine alors une critique à l’égard de ces représentants
et le probable acte de décès d’une lutte de classes qu’il
entrevoyait : les « accapareurs et les spéculateurs »
sont libérés un par un « ils
reviennent sûrs de l’impunité désormais. Ils parlent haut, ne
craignant plus pour leurs richesses, ils se sentent à nouveau
maîtres de la ville »,
puis : « les
bourgeois nantais n’ont ni oublié ni pardonné les restrictions
imposées à leur désirs de gains illicites, la menace de
l’arrestation […] les impôts forcés pour l’achat de blé, les
dîmes levées sur leur linge et leurs chaussures... ».
Il
aurait été souhaitable que Gaston Martin donne les références de
ces libérations d’accapareurs, de leurs gains illicites, de ces
impôts forcés, des dîmes levées, et qu’il démontre que la vie
a augmentée « dans
des proportions effroyables de 300 % dans le trimestre qui suit
le départ de Carrier ».
Il
affirme ensuite que « l’agitation un peu fébrile qui agitait
Nantes » durant l’hiver 1793-1794, donc sous le gouvernement
de Carrier n’était pas de la peur, mais une avidité de vivre,
« de jouir du moment qui passe » en faisant un parallèle,
étonnant, incongru mais loin d’être anodin, avec « certaines
villes voisines du front » au cours de la guerre de 14-18.
Il
soutient en outre que ce « sont
des bourgeoises qui furent le plus acharnées contre les prêtres
réfractaires incarcérés sur la Gloire »,
ce qui demanderait quand même à être vérifiée. Sa démonstration
sur l’indifférence, voire l’hostilité sinon la haine de la
majorité des nantais à l’égard des vendéens faits prisonniers
puis exécutés, sauf les enfants, est plus convaincante, mais que
« Nantes,
dans son immense majorité approuva, non pas Carrier qui laissait
faire, mais Goullin et le Comité » est
moins crédible si on s’en rapporte aux témoignages ultérieurs
rapportés dans les bulletins du tribunal criminel révolutionnaire.
Dans
ses démonstrations suivantes Gaston Martin insiste, à raison, sur
le traumatisme causé par l’enfouissement des cadavres par des
volontaires ou des réquisitionnés locaux, qui contribua
probablement à un revirement de l’opinion publique.
Fusiller est une chose, enterrer des centaines de corps parfois
plusieurs jours après, mutilés, à demi dévorés par les chiens
errants, dans un charnier déjà saturé de cadavres en
décomposition, en est une autre.
Par
contre il prolonge sa description indulgente d’un Carrier absorbé
par ses tâches, ignorant les massacres à Nantes, coupable admet-il
d’un manque de surveillance, mais trop brusque, emporté en
paroles, et qui n’a pas eu dans ses missions précédentes de
comportements sanguinaires. Il sera mis, continue-t-il, en accusation
par une Convention « épurée » qui saisit « avec
un empressement qui sue la peur et la honte, l’occasion de se
refaire une virginité bourgeoise ».
Si la « virginité bourgeoise » est de s’indigner des
noyades de femmes et d’enfants, des exécutions sans jugement, ce
serait plutôt une qualité à mettre à son crédit.
Mais
on a là, semble-t-il, pages 340 et 341, l’essentiel de sa thèse :
« A
Nantes, un comité révolutionnaire forcené, une ville enfiévrée,
un entourage plus que dangereux, transformèrent à son insu en acte
tous ses discours.. »
puis « Carrier
[…] accablé par la besogne sans cesse renaissante de
l’approvisionnement de Nantes approuva sans conteste toutes les
mesures régulières qui devaient assurer l’extermination des
brigands […] Mais rien : pas un ordre […] pas une lettre, à
peine quelques témoignages […] ne permet d’en déclarer Carrier
coupable pour innocenter le vrai responsable : le comité
révolutionnaire »
Tout
ceci est une redite ainsi que la suite immédiate, qui concerne,
elle, le procès.
Puis
Gaston Martin termine sur cette conclusion : « il
faut à la réaction thermidorienne une tête de marque pour faire
connaître à la France qu’elle a définitivement maté la
République populaire ». Il
y aurait également à entamer un débat, mais qui n’a pas sa place
ici, sur ce sujet.
Cinquième
partie
La
fin de la mission
Nous
avons deux chapitres dans cette cinquième partie :
1-
Les causes d’animosité de Nantes contre Carrier. L’affaire
Tréhouard. Les affaires Garnier (du Pouliguen) et Champenois.
L’attitude de Vincent la Montagne
2
La mission de Julien et le rappel
1-
Les causes d’animosité de Nantes contre Carrier. L’affaire
Tréhouard. Les affaires Garnier (du Pouliguen) et Champenois.
L’attitude de Vincent la Montagne.
Gaston
Martin réfute en introduction la peur qu’aurait inspirée Carrier
à Nantes par l’absence de pamphlets, de caricatures, de libelles
clandestins durant son séjour. « Cette
absence de documents satiriques est déjà une forte présomption de
l’indifférence de l’opinion générale ».
On pourrait reprendre cet argument à l’inverse et dire que la
terreur était telle que personne n’osait caricaturer le
représentant ou le comité révolutionnaire.
Il
suffit de reprendre les motifs établis contre les « notables »
nantais le 5 janvier 1794 pour comprendre que la liberté
d’expression pouvait coûter cher. Rappelons-en quelques uns :
« 30
- Duchêne interprète incendiaire des clubs ennemis, 38 – François
Briand dit Dumarais…. Aristocratisant dans l’ombre et chaussant
au grand jour le cothurne patriotique, 43 – Poidras, correspondant
de l’aristocratie et distributeur de pamphlets liberticides, 44 –
Villenave secrétaire du guillotiné Bailly et guillotinable comme
lui pour les menées, les intrigues et les écrits fédéralistes,
etc... » (AD
85 AN F7- 4422-6).
Ces
« notables » nantais, dont plusieurs sont morts en cours
de route, n’ont eu la vie sauve que grâce à la lenteur de la
procédure, renvoyée sur le tribunal révolutionnaire de Paris où
exerçait Fouquier-Tinville.
Mais,
sur place, à Nantes, le tribunal révolutionnaire condamne aussi à
mort pour des propos, des écrits non conformes, (vrais ou supposés).
Nous avons quelques attendus de ces condamnations à la guillotine :
le 14 novembre 1793, un artiste peintre nantais Remy Furcy
Descarsins, a écrit dans une lettre à sa fille : « les
hommes d’à présent sont des monstres, les Chaux, les Goullin,
périront de ma main dès que je serai libre » ;
le 8 janvier 1794, René Bricard journalier de Louisfert a crié dans
un cabaret : « Vive
le roi et non la loi » ;
le 21 janvier, Julien Mercy, jardinier à Donges, brigand, a été
trouvé porteur des « actes
des apôtres et des étrennes monarchiques ».
Gaston
Martin note, concernant l’absence de critiques à l’égard du
représentant, qu’il « n’y
a pas à faire état du silence des journaux locaux. Ce pourrait très
bien être cette fois, la crainte légitime de blesser le maître de
l’heure ».
Probablement, tant les répercussions pourraient être dramatiques.
Autre preuve, dit-il, J. Gasnier dans l’une de ses lettres
« annonce
avoir une commission pour un des 132 négociants […] Cette démarche
exclut toute hypothèse de lettres muettes par crainte de censure
occulte. C’est vraiment parce qu’on n’a rien à dire sur
Carrier qu’on n’en parle pas davantage ».
Mais J. Gasnier dans son courrier du 26 décembre n’émet aucune
critique, aucun propos séditieux :« Je
vous prie de lui faire tenir et, s’il a besoin de quelque chose ;
de lui fournir, de même qu’à d’autres, si je savais ceux qui
auraient besoin, et leurs noms ».
Le
même écrira plus tard, le 25 octobre 1794, comme nous l’avons
déjà vu « personne
n’osait ni parler, ni s’entretenir ».
Autres
témoignages et non des moindres, celui de Lenoir, président de la
commission militaire du même nom qui dira au procès du comité
révolutionnaire : « Carrier
avait mis la terreur à l’ordre du jour à un tel point qu’aucun
membre des administrations n’osaient se présenter chez ce
représentant ».
(BTCR
n° 97-1794) et
celui de Vaugeois, accusateur de la commission militaire
révolutionnaire, au procès du représentant, en sa présence :
« la
désolation et la mort étaient attribués à Carrier et à ses
agents, […] Carrier était inaccessible, […] il fallait aller
trois ou quatre fois pour pénétrer jusqu’à lui » (BTCR
n° 6 - 1794)
Gaston
Martin soutient également que les nantais s’intéressaient peu à
Carrier, d’autant qu’il était « absent
de Nantes plus fréquemment que ne semble le croire M. Lallié ;
à Ancenis, à Angers, au quartier général d’Haxo». Mais
il ne donne aucune date, même approximative, de ces séjours
extérieurs qui n’apparaissent même pas au fil de ses courriers.
Renfermé,
peu habitué aux mondanités, ne sachant se montrer amical, Carrier
aurait donc eu des relations essentiellement avec les autorités
constituées. Considérant ses colères imprévisibles, et les
témoignages qui précèdent on peut s’interroger sur leur
continuité et leur efficacité dans la gestion de la cité.
Gaston
Martin décrit alors le représentant « toujours
préoccupé de l’armée, toujours entouré de militaires.. »,
mais
surtout en opposition fondamentale avec le comité révolutionnaire
et en particulier Chaux et Goullin qui feront tout pour demander son
rappel, puis l’accableront pour se défausser à leur procès.
Opposition
fondée d’abord sur l’opposition des caractères : « Ce
rude et rustre auvergnat n’a point de goût pour les échines
courbées, il se sert de ces laquais.. ».
Cette observation est certes intéressante, mais semble, quand même,
ressortir plus de la subjectivité que de la réalité historique.
Autre
appréciation discutable de Gaston Martin à propos du « violent
antimilitarisme » de « la plèbe de Vincent la
Montagne ». On ne sait s’il parle ainsi de l’ensemble de la
société populaire ou uniquement de ses adhérents les plus démunis.
Mais cela demanderait à être soutenu de quelques exemples.
Gaston
Martin affirme ensuite que Carrier a « collaboré utilement
avec les généraux » qu’il a toujours apporté des jugements
lucides sur les « choses et les hommes de la guerre » ce
qui est très relatif, nous l’avons vu.
Enfin,
pour expliquer son rappel à la Convention, il met en cause
essentiellement le compte-rendu du jeune Jullien à Robespierre
« écrit
sous la dictée de Vincent la Montagne » précise-t-il
sans autre indication plus crédible.
Sa
démonstration débute par l’affirmation que Carrier a, pour les
« chefs de colonne », (de divisions, de postes, de
détachements?) une sympathie agissante. Qui sont-ils ? Il ne
les nomme pas. Haxo, Kléber, Marceau, Dufour, Westermann ?
Peut-être. Moulin, Bonnaire, Beysser ? Sans doute pas. Il écrit
que leurs officiers d’état-major sont toujours bien accueillis,
mais sans preuve aucune, (nom, lieu, date), et que Carrier ne manque
pas d’adresser aux généraux ses « directions »
(directives?) quand ils sont, « comme
Haxo, directement sous ses ordres ».
Haxo n’est pas directement sous ses ordres, mais sous ceux du
général en chef de l’armée de l’Ouest et on a vu ce qu’il en
était de ses directives et autres « initiatives
intelligentes ». « Eux,
lui en sont reconnaissants »,
affirme-t-il. Pour des vêtements, des congés, sûrement, et pour un
soutien éventuel contre d’autres représentants ou le ministre de
la guerre, Bouchotte, mais pas beaucoup plus.
Ensuite
Gaston Martin affirme que la « faveur
marquée qu’il donna aux généraux, n’est pas pour plaire au
Comité » et
que « ce
grief est un des plus amusants »
que porte le jeune Jullien contre lui à Robespierre, d’autant que
le jeune homme , écrit-il, « en
pare le récit de toutes les séductions d’un style mal
débarbouillé du pathos scolaire », remarque
personnelle et condescendante, pour le moins inutile.
Il
donne plus loin, page 354, une citation de la lettre de Jullien
pour dire qu’elle contient « tous
les reproches […] qu’une plèbe envieuse fait, à toute occasion,
à, des chefs d’armée... », puis
quelques lignes plus loin « ce
qui en émane, c’est la bêtise jalouse de tous ces boutiquiers
jacobins ».
Cette lettre (ignoble donc) serait la cause déterminante du rappel
de Carrier.
Pourtant,
un conflit avait déjà opposé Carrier à l’un de ses collègues
du Morbihan, Tréhouard (le crapaud), à propos des pouvoirs donnés
à Le Batteux, mi-décembre 1793. Il n’eut pas de suite immédiate
bien que Tréhouart ait écrit au Comité de salut public le 26
décembre pour relater l’évènement et les termes particulièrement
vifs employés par Carrier, avec le soutien, déjà, du jeune
Jullien. Cette querelle rebondira et sera l’une des accusations
portées contre lui par la Convention (n° 8).
« Une
nouvelle affaire vint tout gâter vers fin frimaire » poursuit
Gaston Martin. Dans une lettre, dont un extrait sera remis au Comité
de salut public, Jean Victor Goupilleau relate à son frère, un
conventionnel,
le 16 décembre 1793, une séance particulièrement houleuse de la
société populaire Vincent la Montagne. Garnier, un ancien capitaine
d’un bataillon de Nantes, « couvert de blessures » a
été affecté au Pouliguen. Son poste étant supprimé, il obtient
la promesse d’une nomination prochaine au grade de capitaine, avec
une lettre de recommandation de son commandant pour Carrier. A
Nantes, le représentant le rabroue deux fois puis, lorsqu’il le
reçoit, le traite « durement » et garde ses papiers.
Garnier s’en plaint à la société, qui décide d’envoyer une
délégation. Ne trouvant pas Carrier à son domicile, ils lui
écrivent. Celui-ci fait alors irruption à la séance du 15
décembre, menace, injurie, dissout la société, comme nous l’avons
déjà vu, et exige le registre de ses délibérations. (AD
85 AN AFII 268 lot 07).
Le
21 novembre 1794, il se justifiera à la Convention en prétendant
que ce capitaine avait déserté son poste et que la dissolution de
la société avait été convenue avec les patriotes (on ignore
lesquels). La version de Goupilleau, écrite le lendemain des faits,
détaillée, mesurée, paraît toutefois plus crédible que celle du
député du Cantal.
Gaston
Martin, lui, reprend celle de Carrier et indique que le capitaine en
question avait quitté son poste sans autorisation. C’est admettre
la « désertion » qui ne repose sur rien, pas même sur
une traduction devant la justice militaire si tel était vraiment le
cas.
La
dissolution brutale de la société populaire, base militante des
jacobins, accompagnée d’insultes et de menaces était une grave
erreur politique. Carrier s’en rendra compte et autorise la
réouverture de la société trois jours après en quelques lignes,
ce qui apparaîtra, selon Gaston Martin, comme une faiblesse. Une
réconciliation intervient rapidement, en présence de Lequinio, mais
Vincent la Montagne continue à demander des comptes au représentant,
qui, « épuisé
par le métier harassant qu’il menait »
annonce au Comité de salut public qu’il va prendre du repos.
Intervient
alors « l’épisode Champenois », un officier municipal
de Nantes, qu’il fait arrêter, amener de force chez lui puis
libérer après explications, vives semble-t-il. Carrier retourne à
la société populaire le 2 février, et toujours selon Goupilleau,
les traite d’un « tas
de gredins, de gueux, de scélérats, de contre révolutionnaires »
puis
se calme enfin. Mais ce courrier est un réquisitoire sur l’attitude
du représentant vis à vis des « bons patriotes »:
il est presque inabordable pour eux, accorde ses préférences à des
femmes, des muscadins, a menacé le maire, frappé un adhérent,
fermé la société ; il reçoit mal les délégations, et même
les généraux ne communiquent pas avec lui. Il annonce que deux
délégués, un médecin et un commerçant, sont partis à Paris
porter leurs doléances au Comité de salut public et aux jacobins
(Précis
Dugast-Matifeux, p 38).
Après
ces deux incidents avec la société populaire Vincent la Montagne,
le jeune Jullien arrive à Nantes.
2
– La mission de Jullien et le rappel
Gaston
Martin évoque tout d’abord les « très
jeunes gens à qui volontiers Robespierre distribua des missions de
confiance » pour
s’interroger si ce n’était pas, pour eux, un moyen d’échapper
à la réquisition. Mais il ajoute, concernant Jullien, âgé d’à
peine 20 ans, qu’il y a « quelque
chose de déplaisant et d’assez laid à entendre ce gamin appeler
« eunnuques » les Marceau et Kléber.. ». Sauf
que Jullien ne cite pas de nom, la phrase exacte est : « on
sait qu’il [Carrier]
est
dans un sérail, entouré d’insolentes sultanes et d’épauletiers
lui servant d’eunnuques, on sait qu’il est accessible aux seuls
gens d’état-major... ».
Gaston
Martin fait donc dire à la lettre ce qu’elle ne contient pas. Les
« épauletiers » en question peuvent être tous ceux qui
portent un uniforme et qui fréquentent le représentant :
Lamberty, Fouquet, Sullivan, les adjudants de la compagnie Marat, les
officiers publics et peut-être même les commissaires (un
inventaire complet des fonctionnaires militaires et civils portant
des épaulettes à cette époque serait sans doute pertinent...).
Il
émet ensuite l’hypothèse que Carrier, de bonne foi, l’aurait
confondu avec Jullien de Toulouse, un proscrit. Difficile à admettre
surtout qu’il ne se rend compte de son erreur qu’à partir du
moment où le jeune homme lui tient tête, qu’il le savait présent
à Saint Malo mi-novembre (cf sa lettre du 11 novembre et celui de
Prieur de la veille) et qu’il aurait intercepté un de ses
courriers (mais
les versions de Jullien vont varier à ce sujet et sur le déroulé
même de son séjour à Nantes).
Les
rapports de Jullien, à Robespierre, Barrère et son père,
contribuèrent, enfin, au rappel de Carrier sur les bancs de la
Convention. Gaston Martin a raison, semble-t-il, lorsqu’il affirme
qu’il ne l’a pas demandé, en tous cas, on n’en retrouve pas
trace.
Il
décrit ensuite les adieux du représentant, mais avance que ceux qui
ont provoqué son départ, par l’intermédiaire de Jullien sont
« les
signataires des ordres de noyer sans jugement, les bourreaux
d’enfants et de femmes ». Le
seul ordre de noyade précis, sans équivoque, que l’on peut
trouver, est celui donné le 23 février 1794 à Pierre Macé,
capitaine du « Destin » (voir
article « les noyés du Destin ») par
l’adjudant-général Lefèvre.
Il
ne semble pas qu’il intervienne pour le départ de Jean Baptiste
Carrier puisque celui-ci est déjà retourné à Paris. D’autres
nous ont peut-être échappés mais Gaston Martin ne se réfère à
aucun document qui auraient pu nous permettre de les identifier.
Conclusion
Dans
cette conclusion, Gaston Martin pose tout d’abord que les juges du
tribunal révolutionnaire, condamnant conjointement Carrier, Pinard
et Grand-Maison, voulaient réunir dans la même opprobre les trois
hommes, entachant ainsi la mémoire du député du Cantal (on
évitera toute référence religieuse).
C’est
tout à fait possible mais il s’agit là encore d’une
interprétation et lorsqu’il écrit que Carrier a été « mis
à mort, à ne s’en rapporter qu’aux termes de l’arrêt :
pour avoir favorisé la contre révolution », cela
ne correspond pas à la réalité du jugement.
Le
jury devait répondre à 2 questions, pour Carrier comme pour
l’ensemble des accusés :
-
d’abord s’il est convaincu des crimes qu’on lui reprochait, et
les « mariages républicains » ont été rayés de
l’attendu, mais la réponse a été positive pour les dix
accusations retenues contre lui par la Convention,
-
ensuite, la formule étant à peu près identique pour tous, s’il
est convaincu « de
l’avoir fait méchamment (sciemment
est rayé)
avec des intentions criminelles et contre révolutionnaires »
(AD
85 AN W 493 lot 15),
formule politique, introduite pour exonérer de leur responsabilité
la plupart des terroristes. La réponse est alors positive.
Le
tribunal a donc considéré qu’il était coupable des dix crimes
énumérés et qu’il n’avait pas l’excuse de la « pureté »
de ses intentions en les commettant, ce qui est un très différent
d’un unique délit de « contre révolution ».
Gaston
Martin précise ensuite qu’il ne souhaite entamer aucune
controverse « sur
la légitimité des répressions atroces »
et qu’il ne veut pas prendre parti entre ceux qui ne voient dans
ces répressions que des crimes, et les vendéens des martyrs, et
ceux qui estiment que la République serait morte si elle n’avait
pas détruit, par tous les moyens, « des brigands fanatisés ».
Prétendre
qu’il y a controverse et la poser uniquement en ces termes c’est
déjà prendre parti. On peut trouver des crimes abominables lors de
cette répression, ne pas considérer tous les vendéens comme des
martyrs, soutenir l’établissement de la république mais ne pas
admettre « tous les moyens » pour y parvenir.
Il
use de cette même opposition concernant Carrier, en citant d’une
part Lenôtre « il
(Carrier) vivait dans une sorte d’oisiveté sinistre et lubrique,
mêlant dans sa pensée farouche des projets de massacre et de
bestiales jouissances »
et d’autre part Claretie : «
ce misérable Carrier, ivre de fanatisme […] avec la conscience
farouche d’un être barbare qui croit avoir fait son devoir.. ».
Il
accorde toutefois sa préférence, semble-t-il à cette dernière
définition et entreprend une description d’un Carrier saisi d’un
« enthousiasme
presque dévot »
pour ses idées, sans ambition personnelle, avec « quelque
chose de l’âme des grands inquisiteurs », qui
ne conçoit pas que des vies humaines puissent mettre en balance les
« immortels principes » de la révolution.
Qu’il
ait parfois « un
simple mouvement d’humanité » est
plus difficile à concéder mais que « cette
horreur personnelle du meurtre »
soit la cause d’avoir été « si
mal renseigné sur les crimes du comité révolutionnaire »
n’est
pas crédible. Gaston Martin note lui-même que Carrier juge
nécessaire une œuvre d’extermination, ensuite qu’il approuve,
sans les ordonner (mais on peut en douter fortement selon tous les
témoignages recueillis) les noyades comme un moyen prompt, plus
hygiénique et moins répugnant, de mise à mort de condamnés
(souligné
par Gaston Martin).
Mais
condamnés par qui ?
Citant
Marc de Vissac, (et non de Nissac), il ajoute que cet auteur « a
évidemment confondu quand il parle de supplices raffinés, les
bourreaux et les martyrs, en reprochant aux bleus et à Carrier des
hideurs que seuls les blancs avaient depuis six mois ressuscités
à Machecoul et ailleurs ».
Parmi
toutes les horreurs commises, qu’il serait fastidieux sinon
pénibles d’énumérer, et qui ne sont pas commises par des
« blancs », citons seulement celles dénoncées par
Thomas du comité révolutionnaire de Nantes au procès de
Carrier, : « J’ai
vu, après la prise de Noirmoutier […] brûler vifs des hommes, des
femmes, des vieillards enfermés dans leurs maisons, j’ai vu 150
soldats maltraiter, violer des femmes, des filles de 14 à 15 ans,
les massacrer ensuite et jeter de bayonnettes en bayonnettes de
tendres enfants qui étaient à côté de leurs mères étendues sur
le carreau.. » (BTCR n° 12 -1794)
Pour
faire bonne mesure, on pourrait se reporter également aux mémoires
de Louis Monnier, (particulièrement
à la page 83, Mémoires sur la guerre de Vendée 1793-1799, BNF), ou
aux
récits de Lucas de la Championnière (ed
Elibron Classics),
au rapport de Lequinio début avril 1794, ou au courrier de Benaben,
commissaire civil du Maine et Loire relatant la prise du Mans,
difficilement racontable, en sachant qu’il y en a bien d’autres
(voir
Alain Gérard, les archives de l’extermination).
Gaston
Martin toutefois, revenant à « l’exécution
après la victoire de quatre à cinq mille prisonniers »
considère que « cet
épisode lamentable d’une guerre civile qui fut toujours atroce a
été admirablement monté en machine de guerre contre la révolution
et la convention terroriste ».
Cette
justification n’est pas acceptable, bien sûr. Le silence ne
profite qu’aux bourreaux.
Gaston
Martin maintient en outre que les noyades « n’ont
pas été des noyades de nantais »
et « qu’elles
ne furent qu’un mode d’exécution surajouté à d’autres modes
trop lents ou trop dangereux pour la santé publique »,
excusant
ainsi Carrier qui « avait
abandonné, sous la foi de ses collègues, la police de la cité ».
La
suite prolonge le résumé de sa thèse : Jean Baptiste Carrier a
ravitaillé l’armée, puis la ville, il a « nourri,
équipé, armé, durant six mois 100 000 hommes dispersés sur trois
départements »,
c’est son « unité de doctrine » qui a aboutit aux
grandes victoires, c’est grâce à lui que Kléber et Marceau ont
été maintenus à leur postes, c’est de son bureau où
aboutissaient les renseignements de ses espions, que sont partis les
officiers d’état-major réglant la marche des colonnes etc...
Gaston
Martin lui concède cependant un échec : il n’a pas réussit
à faire l’union des nantais, et peut-être écrit-il, qu’« il
est plus facile de diriger une armée de cent mille hommes, que deux
cents bourgeois et artisans dévorés de l’ambition de jouer les
grands personnages ».
Carrier
a-t-il jamais dirigé une armée de cent mille hommes ?
Non
bien sûr, mais Gaston Martin assure qu’il « sauva
Nantes de la Vendée, malgré elle »
et plus loin, que « des
services éminents ont été oubliés »,
parce qu’ils « risqueraient
d’inciter à un régime économique, insupportable à tous ceux qui
possèdent, négocient ou trafiquent ». Les
« services éminents » rendus par Jean Baptiste Carrier,
oubliés ou non, n’incitent pas au régime économique que Gaston
Martin semble nous proposer.
Et
on arrive à la conclusion de son ouvrage au terme de presque 400
pages : « Pour
sauver ses concitoyens coupables, Nantes a chargé l’« étranger »
venu apporter la révolution dans ses murs […] Nantes,
révolutionnaire, s’est refait une innocence, à la manière dont
les anciens se déchargeaient des crimes collectifs de leur ville :
en immolant le bouc émissaire. La victime a été Carrier ».
Une
victime ?
Représentant
de la Convention nationale, (on n’ose dire représentant du
peuple), doté de pouvoirs illimités, Jean Baptiste Carrier était
un criminel, condamné comme tel,
et
un incompétent.
Remarques :
Cette
thèse de doctorat « Carrier et sa mission à Nantes »
est citée dans plusieurs ouvrages, livres ou articles, en
particulier pour l’approvisionnement de Nantes que le député du
Cantal, envoyé en mission, aurait réalisé durant l’hiver
1793-1794.
On
peut s’en étonner. Les arguments développés par Gaston Martin
sont loin d’être convaincants et la plupart de ses affirmations
semblent davantage résulter d’hypothèses, de convictions, que
d’une étude des textes disponibles, tels le service de
renseignements « innovant », la conduite des opérations
militaires, ou le ravitaillement de l’armée de l’Ouest (et de
Nantes).
Abréviations :
BTCR ;
bulletin du tribunal criminel révolutionnaire
Aulard :
Recueil des actes du comité de salut public et sa correspondance
Lallié :
Carrier, député du Cantal
Pièces
remises… : pièces remises à la commission des 21
Savary :
Guerre des vendéens et des chouans contre la république française
Klèber :
Mémoires