lundi 19 janvier 2026

"Carrier et sa mission à Nantes" de Gaston Martin, partie 2

 





Carrier et sa mission à Nantes



...suite





Troisième partie : l’œuvre économique


Dans cette troisième partie, Gaston Martin distingue :

1 – La situation économique de Nantes en octobre 1793

2 - Les mesures de ravitaillement, la lutte contre les accapareurs.

3 - Résultats matériels, moraux et sociaux de la politique économique de Carrier



1- La situation économique de Nantes en octobre 1793.

L’auteur décrit « la déplorable situation économique de la cité » à l’automne 1793 : le commerce maritime est au plus bas à cause du blocus anglais, de l’embargo mis au départ des navires, de la mauvaise volonté de l’armement, du change défavorable et de la réglementation des prix.

Le mouvement du port indique-t-il, est devenu presque nul en 1793 et la seule voie d’approvisionnement, parfois elle-même interrompue, est la Loire. Les ouvriers, les marins désœuvrés trouvent alors dans les comités, les autorités révolutionnaires des postes aux salaires assurés. Cela « contribue à créer cette espèce de classe douteuse, paresseuse et entretenue aux frais de l’État.. » qui souhaite que cela perdure, dit-il.
Le petit commerce lui, s’adapte et en profite, raréfie les produits ou les jette sur le marché, suscite des rumeurs, spécule ; pour satisfaire la demande et survivre, chacun se débrouille : « le cordonnier vend de l’huile, le cloutier du savon, le perruquier du sucre » reprend Martin, citant une note anonyme retrouvée parmi des pétitions. La situation « déchaîna cette nuée de spéculateurs, d’agioteurs, de faux marchands, que Carrier eut tant de mal à rendre un peu moins entreprenants » mais qui peuple, affirme-t-il -sans toutefois le démontrer- les rangs de la société populaire et des administrations révolutionnaires.

On devine ainsi, à la lecture de sa thèse, que Gaston Martin met en évidence les ressorts d’un antagonisme qu’il juge fondamental, irréductible, entre Carrier missionné par la Convention nationale « auprès de l’armée » d’une part et les révolutionnaires locaux, attachés à leurs emplois et à leurs trafics, d’autre part.


Malgré les difficultés économiques incontestables il y a toutefois continue-t-il, beaucoup d’argent qui se cache à Nantes. Il prend pour exemple madame Hummel dont a déjà parlé, qui « dépense pour sa table et l’entretien de sa maison en 1793, environ 5 000 livres ».
En l’an 2 (d’octobre 1793 à fructidor) on arrive à un chiffre plus proche de 10 000 livres, pour les dépenses de nourriture qui sont bien détaillées, plus celle du « ménage ». Mais le budget global du couple, si on y intègre les dépenses « diverses » avoisine les 20 000 livres, comprenant a priori les gages des domestiques et les travaux à façon, somme effectivement conséquente, équivalente à la solde d’un lieutenant général (un général de division touche 24 800 livres par an).
Il y a sans doute de l’argent à Nantes, comme dans d’autres cités, mais encore faut-il pouvoir disposer des produits nécessaires à la vie courante. Le ravitaillement de la ville s’est compliqué, comme dans tout l’ouest, avec l’insurrection des campagnes à partir de mars 1793. Pour l’assurer « ...toutes les ressources prises à l’ennemi sont conduites à Nantes » écrit Gaston Martin. Si l’ennemi, pour cet auteur n’est pas défini alors précisément, pour Jean Baptiste Carrier ce sera l’ensemble de la population de la Vendée compris dans son sens géographique le plus large, patriote  ou non.

Gaston Martin précise, concernant les ressources destinées à Nantes : « sont détruites seules celles qu’on ne peut emmener, et rien n’est plus sage, puisqu’il est hors de doute que leur conservation ne servirait qu’à approvisionner l’adversaire... ». Laissons-lui la responsabilité de cette phrase. La destruction systématique des récoltes, -la Convention rajoutera les biens immobiliers et mobiliers, les infrastructures ( moulins, fours), les bois et forêts- a pour but de chasser voire d’éliminer, par la faim, le froid, la maladie, la peur, la population présente soupçonnée, dans son ensemble, de non conformité politique (religieuse ou ethnique pour d’autres conflits).

Carrier lui-même, pour le peu de temps qu’il restera à l’armée, mettra la main à la pâte. Brondes, l’un des commissaires des guerres rattaché à l’armée de l’Ouest dont nous avons déjà parlé, témoignera lors du procès : « Carrier […] a fait incendier l’église de Thyphone (Tiffauges), il y a lui-même mis le feu, cependant l’ennemi avait été battu la veille, il n’y avait plus que les paisibles habitants qui n’avaient pris aucune part à la rébellion ». Carrier se justifiera en disant que Thyphonne (Tiffauges) était « un repaire de brigands, situé sur une grand hauteur » (BTCR n° 16 -1794) et qu’ils étaient quatre représentants à en avoir donné l’ordre, essayant ainsi d’atténuer sa propre responsabilité.
« Nantes est donc une ville assiégée » affirme Gaston Martin pour expliquer, en partie, les difficultés d’approvisionnement. Assiégée, n’est pas le terme exact, hormis fin juin 1793, lors de l’attaque coordonnée des insurgés, mais il poursuit en affirmant que, puisque chacun veut s’assurer des risques de famine à tout prix, « c’est une occasion unique pour des capitalistes peu scrupuleux de réaliser d’énormes bénéfices... ».
Il cite, pour illustrer ces « énormes bénéfices » un courrier des sociétés populaires de Nantes (de fait la société Vincent la Montagne, seule rescapée de l’épuration) en date du 31 octobre 1793, au Conseil exécutif provisoire de Paris (Aulard t 8 p 163). Ces révolutionnaires locaux pratiquent selon lui un chantage à l’approvisionnement en proposant des farines ou fèves de Saint Domingue, à condition de traiter de gré à gré, donc d’être exemptés du maximum. Le conseil (ministère) renvoie la question à la commission des subsistances et on ignore la suite. Sans autres précisions sur la transaction proposée (quantités en jeu, prix achat et vente envisagés, conditions de transport, intermédiaires etc...) il est pour le moins aventureux de parler d’un chantage. D’autres exemples plus convaincants de ces opérations de « capitalistes peu scrupuleux » auraient donc été nécessaires pour étayer son affirmation.
Mais il justifie, avec ces « accaparements » les colères du représentant au bénéfice de « ceux qui se battaient sans souliers et sans pain pour défendre des brigands la ville de Nantes et tonner contre ces affameurs du peuple ». C’est une image sans doute, puisque une armée « sans souliers et sans pain à Nantes » ne serait pas à porter au crédit de Carrier responsable de leur équipement (selon l’auteur) et le député du Cantal n’avait pas besoin de beaucoup de prétextes pour s’emporter, pour tonner contre les « affameurs du peuple» ou tout autre de ses opposants.

Notons d’ailleurs qu’il n’y a pas que les « capitalistes » qui ont pu encourir les foudres du représentant.

Le 23 octobre, peu après son retour à Nantes, il fustige devant la commission départementale les riches égoïstes, les spéculateurs avides, les vampires qui ont sucé le sang du peuple, jusqu’au moment où on lui répond que la veille encore la commission administrative près de l’armée avait vendu, au dessus du maximum, des bestiaux saisis, gratuitement on peut le supposer, chez les brigands. Gaston Martin ajoute que Carrier « fait arrêter les bouchers coupables et découvre que ce sont les commissaires des prises aux armées qui leur ont vendu le bétail au-dessus du cours fixé ». Carrier n’a pas fait d’enquête ultérieure puisque l’information sur les commissaires est donnée lors de la séance et A. Lallié, dans sa biographie, ne rapporte pas ces arrestations de bouchers (Carrier p. 67). Gaston Martin, ayant probablement lu A. Lallié, aurait donc pu donner les références de ces incarcérations, si elles ont réellement eues lieu, pour compléter son récit.
Il reste que les ventes (ou les achats) au-dessus du maximum existaient donc dans les administrations militaires. On ignore si elles ont disparues ensuite.
Gaston Martin apporte une autre « preuve » de cet accaparement réalisé par « quelques gros négociants » en s’appuyant sur une note des représentants Gillet et Ruelle du 6 octobre qui justifiait la destitution des corps administratifs nantais par le fait qu’ils « avaient entre les mains l’approvisionnement de la cité ». Il est difficile de déduire autre chose de cet arrêté que ce qu’il était : une épuration politique visant les fédéralistes. D’autant qu’on retrouve encore de « gros négociants » lors du séjour de Carrier à Nantes missionnés pour les subsistances : Monneron, Bonnamy, Godin (que Carrier lui-même mandate pour l’achat de blé), Vilmain, ainsi que des fournisseurs aux armées tels qu’Angélique Caron et son futur mari Pierre Christophe Prale.

Martin poursuit toutefois contre les « accapareurs » affirmant que « quelques uns des témoins les plus haineux seront des commerçants arrêtés pour accaparement ». Il relève le cas de la veuve Mallet « dont l’arrestation […] ne se justifiait par rien d’autre que la présence clandestine, en son arrière boutique de 70 000 livres de tabac ».

Reprenons donc cet exemple donné par Gaston Martin.
Vingtième témoin entendu à son procès « la veuve Malet, marchande de tabac, ne dépose rien contre Carrier » (AD 85 AN W 493 – lot 13 029), il n’y a donc pas de propos haineux. Elle est entendue par contre lors du procès du comité révolutionnaire (BTCR n° 70- 1794). Détenue un an au Bon Pasteur elle dit être « la victime de la barbarie du comité, arrêtée sans motifs et dépouillée de tout par la compagnie Marat » et mise en liberté par le Comité de sûreté générale à son arrivée à Paris. Une escouade de la compagnie Marat, dirigée par Richard, lui enlève, dit-elle, « or et argent, 700 livres en assignats et 70 000 livres de tabac » plus sa batterie de cuisine, par « réquisition ». Cinq semaines après elle est libérée par Perrochaux et Bologniel, puis réincarcérée au bout de deux jours pour avoir, suppose-t-elle, réclamé ses biens et sous le prétexte de visiter sa sœur enfermée au Bon Pasteur. Elle décrit à cette occasion les conditions de détention abominables des femmes dans cette prison, où les malades, les mourantes sont laissées avec les autres détenues et rend hommage à Thomas, officier de santé, membre de la société populaire Vincent la Montagne, puis à Bô qui a remplacé Carrier. Interrogé à son sujet par le président du tribunal, Bachelier répond que les 70 000 livres de tabac ont été vendues par le district, que la veuve Mallet était « fortement soupçonnée d’aristocratie » et « avait un cousin parmi les brigands ». Chaux ajoutera que « l’arrestation de la veuve Malet est tout à la fois juste et légale, parce qu’elle est une contre révolutionnaire et parente d’un brigand ». La légalité sous la responsabilité de Carrier durant son séjour à Nantes est donc assez particulière et il n’est aucunement question, comme Gaston Martin l’affirme, de la présence de tabac « clandestine, en son arrière boutique ».

Gaston Martin évoque ensuite, et de nouveau, les frères Thoinet qui « émigrèrent, en emportant 60 000 livres de valeur, au moment même où une perquisition faisait trouver chez eux 300 000 livres de farine... ». Ils n’émigrèrent pas, mais se cachèrent, soupçonnés de fédéralisme, à partir de fin novembre, et furent arrêtés alors qu’ils rejoignaient le piquet de cavalerie nantaise, où ils faisaient leur service depuis deux ans, pour aller combattre aux côtés du général Haxo (AD 85 dictionnaire des vendéens). Il n’est pas question non plus de ces 300 000 livres de farine lors du jugement du comité révolutionnaire mais de vins, d’alcool et de grains « mis en réquisition », puis vendus par le district, réquisition que Chaux justifie ainsi : « ils étaient des aristocrates qui entretenaient des intelligences avec les rebelles de la Vendée et leurs dépouilles appartenaient de droit à la république ». Les barriques de vin, de grains ont été prises non pas à Nantes mais à Liré et les scellés enlevés à plusieurs reprises, au gré des visites pour « réquisition ». Répétons-le, Thomas, prendra leur défense et conclura « ils avaient de grands torts, ils étaient riches, car ils jouissaient d’une fortune de 150 000 livres » (BTCR n° 69 -1794)Si 300 000 livres de farine étaient cachés (outre les grains?) il aurait été souhaitable que Gaston Martin donne davantage des précisions à ce sujet (lieu, circonstances).

Notons enfin, que Vilmain (le négociant), l’un des tuteurs de leurs enfants ne déposera rien, non plus, lors de son interrogatoire contre Carrier (AD 85 AN W 493 – lot 13 021). Là encore on cherche en vain les propos haineux.

Gaston Martin illustre sa description de la situation économique par le prix du pain à 4 sous 6 deniers la livre en septembre 1793, donc avant l’arrivée de Carrier, « pain de méteil très médiocre, gluant et noirâtre, qui soulève des protestations unanimes » dit-il, en se référant aux « Archives curieuses de la Ville de Nantes de F.J. Verger ». Mais son commentaire en bas de page sur l’auteur, est pour le moins paradoxal : « ne doit pourtant être lu qu’avec précaution, ne cite pas ses sources et est un copiste négligent ». Pourquoi le citer alors ? Nous avons vu que J. Gasnier, dans un courrier de fin novembre 1793, donc 2 ou 3 mois après la vente de ce « pain de méteil » parle d’une composition avec 2/5 froment et 3/5 seigle, ce qui constitue a priori une amélioration de la qualité. Mais on relève, fin décembre, la condamnation à mort d’un boulanger, (déjà pris pour fraude sur les poids), ayant vendu du pain « de farines de fèves et autres » au même prix que le pain de froment. ( Lallié, la justice révolutionnaire… p 109). En dernier lieu, Pierre Mergaut, un huissier décrit, sans qu’on en connaisse la période, mais lors du procès du comité nantais, un « mauvais pain noir » fait de fèves et de jarosses. (BTCR n° 82 -1794).

La qualité du pain, à défaut d’une enquête plus complète, semble donc variable selon peut-être les semaines, les arrivages et/ou les lieux de vente ou réseaux d’approvisionnement.

Vient alors, dans les pages 216 et suivantes de sa thèse, l’examen par Gaston Martin du livre de comptes de madame Hummel pour compléter sa description de la situation économique de Nantes. Il écrit : « ...l’impression qui se dégage est […] dans la bourgeoisie aisée, celle d’une vie absolument normale, au pain près ». Il relève « l’extrême variété des produits, dont le nombre reste constant et le prix presque invariable ». Seul le fromage se fait rare, mais les produits coloniaux (épices, thé, café) restent disponibles, il n’y a donc ni famine ni disette, conclut-il.

Il est particulièrement difficile de tirer des enseignements de ces livres de comptes, (disponibles à la Médiathèque de Nantes cote Ms 232) mais on remarque que la jeune femme est prévoyante et peut se constituer des réserves lorsque l’occasion se présente. De mars 1793 (elle se marie le 4 et commence ses comptes aussitôt) à août/septembre 1794, on constate des pics important d’achat, pour le riz (314 livres en mai 1793), le vin et vinaigre (240 livres en juin, 288 en novembre), le café (21 livres en décembre, 92 livres en mai/juin) mais également, dans des variations toutefois beaucoup moins marquées, pour les légumes, le beurre, les sucreries et la viande.
Le pain, sans en connaître donc la qualité, est à 3 sous la livre à partir d’octobre, (au lieu de 4 et demi auparavant) en application du maximum. On ignore également la composition retenue pour son ménage (avec des domestiques, des parents) puisque les quantités achetées varient chaque mois : novembre (en poids) : 104 livres, puis 105, 110 (1/2 mois nivôse), 220, 200 (naissance de sa fille aînée), 146, 110, 141, 163, 137, 133 (fructidor). A noter qu’il fallait bien sûr disposer d’un certificat de civisme pour s’en procurer, certificat délivré par le comité de surveillance qui s’assurait ainsi du contrôle politique de la population et de redoutables moyens de pression sinon de chantage.
Les légumes sont notés sans détail : des épinards, des artichauts, de l’ail, divers légumes, etc... Si avant septembre la liste de leurs achats comprend une page, on en est à une demie page jusqu’à prairial (mai/juin), donc un ralentissement probable, avec, apparemment, la constitution d’une réserve de pommes de terre en octobre : 69 livres pour patates et oignons à « Bruneau » et le 6 novembre avec 20 livres de « patates ».
L’achat des œufs est réduit durant l’hiver 1793/1794 et passe de 13 livres en octobre à 3 livres en novembre et décembre, 2 livres en nivôse (mais 1/2 mois) et 5 en pluviôse (janv/fevr).
Le poisson, contrairement à ce que Gaston Martin indique, se fait plus rare de novembre à fructidor, avec seulement quelques lignes d’achat contre une douzaine auparavant et madame Hummel ne donne pas non plus les quantités, elle note : des moules, des anguilles, des sardines ou même plus simplement : poisson.
Idem pour la quantité et la qualité de la viande achetée, nous avons : du lard, du petit salé, des saucisses, sans précisions, et la grande majorité des dépenses est son « mémoire à Brelet, boucher ».
Les volailles connaissent une baisse significative à partir de nivôse (1/2 mois) : 3 livres (9 en octobre, 15 en novembre, 10 en décembre), puis à partir de pluviôse : 5, puis 9, et aucune dépense de germinal à fructidor (mars à août env.) sauf 5 livres en messidor.

On a l’impression d’un ralentissement, d’une pénurie sur certains produits, amortie par les réserves constituées puisque madame Hummel a les moyens financiers d’être prévoyante. Aller au-delà, et parler « d’une vie absolument normale » quant au prix et au nombre des aliments, paraît relever de la simple conviction de l’auteur.

Auteur qui note toutefois, et avec raison semble-t-il pour cette période, un « lourd malaise économique » suite à « un bouleversement trop rapide de la répartition des fortunes ». Bouleversement qui ne doit pas être toutefois la seule cause de ce malaise, compte-tenu de la guerre en cours qui ravage la Vendée. Certains bourgeois, déclassés, doivent se contenter de la solde (3 livres par jour) et du « pain de munition » de la garde nationale alors que les fonctionnaires du comité révolutionnaire touchent 10 livres par jour. Ces nouveaux privilèges entraînent des jalousies, des médisances, continue-t-il, et certains « traitent en ennemis mortels les prisonniers de Vendée et les soldats dont les rations viennent encore diminuer leur maigre part ». Nous avons vu que pour ces derniers cette affirmation ne repose sur aucun élément probant mais Gaston Martin insiste de nouveau sur l’hypothèse de « la spéculation sans limites et le nombre excessif des intermédiaires » ainsi que sur le fléchissement de la morale publique pour expliquer l’hostilité de Carrier aux courtiers, revendeurs, agioteurs.
Le représentant, écrit-il, employa toute son énergie pour « entraver le mécontentement, assainir la cité, lui rendre la tranquillité perdue », vaste programme donc.

Ce qui nous amène au chapitre second de cette troisième partie :



2 - Les mesures de ravitaillement, la lutte contre les accapareurs.

Une des premières mesures ordonnée par Carrier fut de tenter un recensement général des céréales panifiables existant dans le district indique Gaston Martin. Il reproduit, page 223, un tableau datant du 25 octobre 1793, soit quelques jours seulement après le retour, le 20 ou 21, du représentant à Nantes. Encore était-il avec d’autres collègues, donc rien n’est moins sûr que ce travail, qui devait demander un certain délai, ait été effectué sur sa seule initiative. Il aurait été souhaitable de l’indiquer et ne pas en attribuer le mérite seul à Carrier.

On comprend du tableau que Nantes n’a rien recensé. Réduite à l’extrême disette, la ville s’approvisionne par des réquisitions sur les « brigands » précise Gaston Martin.
On pourrait le suivre lorsqu’il affirme que le total recensé est « très insuffisant pour assurer la subsistance de 150 000 habitants environ » soit peut-être la population du district, mais y inclure « une grosse partie de l’armée de Vendée » paraît bien exagéré. L’armée de l’Ouest, avec ses commissaires des guerres, son administration d’intendance générale, se nourrit sur le pays occupé ou traversé, donc largement en dehors du district de Nantes qui comprenait les cantons de Nantes, Bouaye, Bouguenais, Nort, Chantenay, la Chapelle/Erdre, Saint Sébastien et Thouaré.
Ainsi le 16 novembre 1793, Dujard, commissaire des guerres à l’armée de l’Ouest prévient Carrier, de Nantes, qu’il a fait partir pour Rennes 100 bœufs et 100 moutons et que 50 bœufs sont prêts d’être arrivés (AD 85 AN T 492 -39).
Le 6 décembre, dans son compte-rendu d’opérations, le général Guillaume indique qu’ils ont pris du grain et des bœufs (AD 85 AN T 492 – 42).
Le 13 suivant, les responsables d’achat des hôpitaux militaires de Nantes ordonnent à un gendarme de Ponchâteau de leur faire passer de la farine, des grains, et autres denrées. Ils ont l’accord du régisseur des hôpitaux et demande le visa supplémentaire de Carrier. (AD 85 AN T 492 – 44)
Le 3 janvier 1794 le général Jacob écrit à Carrier « quant à faire passer les subsistances au général Haxo je m’en suis occupé avec les commandants de la force armée du poste de Port Saint Père » (AD 85 AN T 492 -50).
Le 13, c’est le chef d’état- major du général Tily, de Legé, qui adresse à Nantes six caissons de blé et 400 livres de suif. Il s’étonne que « les corps administratifs n’envoient pas des commissaires civils pour enlever tous ces grains et fourrages qui sont en très grande quantité et dont Nantes manque absolument » et il propose à Carrier de lui réserver 44 bœufs pris sur les « brigands » (AD 85 AN T 492 -51).
L’armée, non seulement s’alimente mais alimente Nantes et de sa propre initiative sans que le représentant soit intervenu. La réputation de Carrier « fournisseur de l’armée » paraît donc, encore une fois, largement usurpée.

Gaston Martin décrit ensuite les efforts qu’il a entrepris pour créer des approvisionnements extérieurs et trouver des produits de remplacement. Le représentant en mission, ou la municipalité, le district, on ne sait, suivant en cela les ordres de la Convention, essayèrent, mais a priori vainement, de faire rechercher de nouveaux terrains de cultures céréalières. Partout, les commissaires envoyés « se heurtèrent à la défiance ou à la mauvaise volonté des paysans, tous plus ou moins hostiles au nouvel état des choses... p 223).

Par contre, c’est bien Carrier, selon Gaston Martin, qui prit un arrêté pour ordonner « la réquisition dans les 24h [...] sous peine d’avoir les maisons rasées », du son disponible à Nantes pour la fabrication du pain. Il situe l’arrêté de réquisition « du début de brumaire ». Or Carrier n’est seul à Nantes, après son aller-retour à Angers, que le 5 novembre (voir son courrier du même jour), soit le 15 brumaire, il est donc possible qu’il y ait erreur de date, ou alors de signataire, pour cet arrêté signalé par Gaston Martin. Toujours est-il que l’entrepôt et les collecteurs ne furent désignés qu’une semaine après, par la municipalité poursuit-il et il ne semble pas qu’il y ait eu la moindre sanction pour ce retard. On peut s’interroger alors sur le degré d’anticipation de la mesure, puisque le député du Cantal avait l’habitude « de travailler sur pièces, de ne point décider intuitivement, mais après un lent examen des dossiers dans le silence du cabinet... » (voir p 40).
Carrier continue pourtant ses efforts afin d’approvisionner Nantes nous apprend Gaston Martin. Il n’est pas le seul, nous l’avons vu, et toute la France, durant cet hiver 1793/1794 est à la recherche de subsistances. La compétition est rude.
« Carrier tout naturellement, fut donc amené à demander à la Vendée de combler le déficit. […] Dès qu’un dépôt de céréales est découvert, le représentant fait faire une réquisition de voitures pour l’enlever et le conduire à Nantes... ».
Aucun document n’est apporté à l’appui de cette affirmation et si on se souvient de l’état des charrois décrit par Guimberteau le 6 janvier, on pourrait douter de la mise en place régulière de ces réquisitions. Rappelons également le courrier du chef d’état-major du général Tilly, cité plus haut, qui signalait le 13 janvier la grande quantité de grains et de fourrages restant à prendre. De plus, et là encore, d’autres intervenants semblent garder l’initiative. Par courrier du 6 février Dujard, commissaire des guerres, lui demande l’autorisation de prendre des voitures construites pour des particuliers « après une adjudication au rabais » puisque l’armée est prête à en manquer (mais on ne sait pour quelle mission). (AD 85 AN T 492 – 52). Carrier donnera son accord sur le courrier même, sans signer, en reprenant les termes de Dujard.
La réquisition par Carrier des dépôts de céréales sitôt leur découverte semble donc plus aléatoire que systématique.

Toujours à propos de l’approvisionnement, Gaston Martin cite la lettre de Carrier à Haxo du 13 décembre 1793. Il y voit, dans l’ordre de tout réquisitionner en Vendée, outre l’avantage de nourrir Nantes (on peut penser que l’armée, prioritaire se sert au passage) « un intérêt certain […] à mettre hors d’état de combattre une région à peu près toute entière en révolte », ce qui est quand même pour le moins discutable, moralement ou idéologiquement, nous l’avons vu, d’autant que Carrier lui demande, selon « les ordres de la Convention nationale […] d’en exterminer les habitants » (AD 85 AN W 493 5). (Il s’agit là d’une copie, aux archives parlementaires il est noté « tous les habitants » voir séance du 21 11 1794). Mais nous y reviendrons.

S’il faut assurer des subsistances à Nantes, il est nécessaire, bien sûr, d’en organiser la distribution et Gaston Martin relève qu’une des premières mesures de Carrier fut d’ordonner l’application du maximum. La pertinence de ce dispositif d’encadrement de la plupart des prix a été longuement débattue dans les années suivantes, par des personnes tout à fait qualifiées, et il n’est pas question de le faire ici. Notons seulement que Carrier en a une interprétation très personnelle. Dans son discours à la commission départementale citée plus haut, il proclame : « que la hache enfonce les magasins qu’on se refusera d’ouvrir, que le peuple, la loi à la main, s’approvisionne librement... » son souci de la légalité pourtant souligné par Gaston Martin a donc des limites, ou des exceptions momentanées.
Martin affirme de même que la proclamation du maximum, ce qui est un paradoxe, a « pour conséquence immédiate la dissimulation des denrées et la vente clandestine à tout prix et hors des boutiques habituelles ». Cela concerne, d’après lui, surtout les petits marchands au détail. Pour les gros spéculateurs, la délation, auprès du comité révolutionnaire, a été l’arme la plus efficace dit-il. Elle permit de découvrir les 70 000 livres de tabac de la veuve Mallet et les 300 000 livres de farine des frères Thoinet. Nous avons vu ce qu’il en était réellement.

Gaston Martin décrit ensuite le dispositif d’encadrement du commerce avec l’affichage des prix, la composition et la vente réglementée du pain, la surveillance exercée par des « commissaires bienveillants ». Les références des textes organisant ces activités nous manquent, mais pour le pain il s’agit d’un arrêté de la municipalité indique Gaston Martin, on cherche donc l’« œuvre utile » du représentant à ce sujet.

Il écrit également que Carrier ne cessa jamais « de donner une attention particulière à l’organisation des convois ». A ceci près que Marceau lui indique précisément ce qu’il doit faire pour protéger un ravitaillement début janvier (voir partie 1), ce qui ne dénote pas de sa part une confiance absolue dans les compétences du représentant. De plus, un témoignage (non daté) recueilli par la commission des 21 rapporte que malgré la remarque d’un volontaire, Carrier donna seulement quinze hommes d’escorte à un autre convoi. Le chargement fut pris et 12 gardes tués. Cette « attention particulière » ne repose donc, une fois encore, que sur la conviction de l’auteur.
Poursuivant sur l’œuvre économique de Carrier, Gaston Martin rappelle les décrets pris fin janvier 1794, donc 15 jours avant son départ, alors que « harassé de fatigue » le député du Cantal va s’en remettre aux soins des officiers de santé. Il ne cite alors qu’un de ces arrêtés qui, selon lui, « prescrivait l’interdiction d’achat de prises aux revendeurs et revendeuses et négociants qualifiés ».
Cette phrase résume assez mal les trois ordres donnés que nous retrouverons un peu plus loin dans son récit.
Le premier du 29 janvier est « un ordre donné au comité révolutionnaire de Nantes relatif à l’arrestation à faire de tous les courtiers et autres individus »
Le second du 30 janvier est relatif, entre autres, à l’arrestation « tant des interprètes que des acheteurs et acheteuses, revendeurs et revendeuses de denrées de première nécessité sans exception... »
Le troisième du 31 janvier, recommande de nouveau au comité révolutionnaire « de faire arrêter sur le champ et sans exception, tous les acheteurs et acheteuses, revendeurs et revendeuses des denrées de première nécessité, à peine de forfaiture et de complicité avec les accapareurs […] l’arrestation de tous les interprètes ».
(AD 85 AN F7 4563).

Il n’est donc pas question de se limiter aux « prises », ainsi que l’écrivait Gaston Martin, prises qui auraient été faites sur les brigands, les suspects ou par les bateaux corsaires mais cela concerne l’ensemble des produits de première nécessité. On peut donc se demander quelle a été l’efficacité de ces mesures plutôt susceptibles de désorganiser le commerce, déjà réduit à Nantes. François Lenoir, un négociant, président de la commission militaire du même nom, nommé par Carrier et Francastel le 30 octobre, témoignera que, suite aux arrêtés pris par Carrier « ces arrestations étaient des plus arbitraires, je puis le certifier par le grand nombre de détenus que j’ai jugés et acquittés, n’ayant contre eux aucune preuve de délits » (BTCR n° 97 – 1794). Les arrêtés en effet, indiquaient les personnes à arrêter mais pas les délits à leur reprocher.

Martin affirme pourtant que l’objectif de « réserver la totalité des marchandises de prise aux particuliers et supprimer la nuée des intermédiaires officieux » a été atteint -sans aucune démonstration donc et avec cette référence erronée aux « prises »- selon « l’application du principe révolutionnaire admis par toute la Convention : le bien-être de la collectivité prime le droit individuel ».
Sans doute, et Gaston Martin pour illustrer ce principe révolutionnaire, s’en remet à une citation de Jean Baptiste Carrier lui-même : « Il faut que le despotisme de la liberté en consolide les bases ».
Cet aphorisme, « le despotisme de la liberté » attribué à Marat, méritait d’être souligné.

Gaston Martin prolongeant son raisonnement, juge que Carrier « au seul point de vue économique » semble avoir eu raison. Le jeune Jullien l’approuva, ce qui n’est pas a priori une référence en la matière, mais surtout qu’aucune administration locale (municipalité, district, département) n’hésita à contresigner ces arrêtés, preuve donc, selon lui, de leur pertinence.

Pour ces administrations on peut penser que l’attitude du représentant ne favorisait pas la contradiction. Renard, le maire, nommé le 18 octobre 1793, dira « ...pendant la mission de Carrier, la peste, la famine, le terreur, tous les fléaux désolaient cette commune, si l’on rencontrait son, frère on n’osait l’aborder, on n’osait s’entretenir avec lui, de peur de se voir supposer de mauvaises intentions » (BTCR n° 2 – 179). Lorsqu’il vint trouver Carrier pour réclamer du pain pour la commune (qui en manquait ?), et après avoir forcé sa porte, faute d’être reçu, le représentant lui dit que la sentinelle avait eu le tort de ne pas lui passer sa baïonnette à travers le corps (pièces remises... p 30).
Gaston Martin se réfère ensuite, et de nouveau, au livre de compte de madame Hummel où il ne retrouve, suite aux arrêtés cités plus haut, ni augmentation des prix ni raréfaction des produits. On se demande comment tirer de pareilles conclusions tant les éléments d’appréciation sont fragmentaires dans ces carnets, particulièrement entre pluviôse (janv/févr) et les mois suivants. Il n’y a pas de quantité indiquée comme nous l’avons déjà signalé, que ce soit pour le lait (payé à la « Gaudet » en majorité), les légumes, les œufs, le poisson, ou la viande. Madame Hummel achète du sucre sur le seul mois de janvier/février à 16 sous, puis 27 sous puis 30 sous, la livre et en messidor à 20 ou 25 sous, la livre. Seules les volailles ont des prix à l’unité : en nivôse 1 oie vaut 3 livres, en pluviôse 1 poulet : 1 livre, 1 chapon : 1 livre 15 sous, en ventôse 1 poularde : 2 livres 10 sous, ensuite il n’y a plus d’achat de volailles pendant plusieurs mois, jusqu’en messidor (juin/juillet).
Pourtant Gaston Martin affirme que Carrier « a arrêté le mouvement qui l’entraînait (Nantes) vers la famine et l’anarchie ». Il aurait été souhaitable sans doute de faire des comparaisons avec la situation économique d’autres villes, à la même époque, Angers ou Rennes, Vannes Lorient, avant de poser ce qui n’apparaît, encore une fois, que comme une conviction de l’auteur.
L’incertitude, toutefois, demeure dit-il, avec la guerre de Vendée et la « mentalité commerçante » vite affolée sans doute et donc spéculative d’après ce que l’on comprend.

Les intérêts économiques vont alors grouper contre Carrier « tout ce qu’il leur reste de force pour l’amener à capituler ». Gaston Martin s’interroge ainsi sur une éventuelle conspiration qui aurait permis « aux négociants nantais de récupérer la direction de la cité ». Il admet cependant qu’il est difficile de l’affirmer. De plus « il est également possible que certains documents probants aient disparu des archives locales, très pillées durant la Restauration. Mais à l’heure actuelle on ne trouve nulle trace... ». La démonstration est bien bancale et le pillage des archives un argument peu crédible.

Il est certain, continue-t-il pourtant que, contrairement à d’autres ports atlantiques, Bordeaux, Le Havre, « Nantes est boycottée ». Ce ne peut être le résultat de la terreur, dit-il, puisque celle-ci « n’a été sentie que rétrospectivement ».
La terreur n’a pas été « sentie » rétrospectivement, elle a été « dénoncée » rétrospectivement.
Concernant le « boycott » de Nantes, sans doute plus réel, François Vilmain témoignera au procès de Carrier que « les capitaines de navires venaient suivant l’usage à Nantes pour les assurances, ils voyaient les magasins fermés, ils apprenaient que les négociants étaient incarcérés et prenaient bien vite la fuite dans la crainte du même sort. De là sont venus la disette et la misère » (BTCR n° 17 -1794).
Mais Gaston Martin développe ce thème du complot : « il n’est pas téméraire d’admettre que les commerçants à tout le moins, après s’être entendus entre eux pour raréfier les arrivages avaient fixé, d’un consentement commun, les prix qu’ils pratiqueraient ».
Il n’y a, bien sûr, aucune preuve.

Il poursuit cependant avec les trois arrêtés cités plus haut et, en particulier avec le troisième, ordonnant au comité révolutionnaire de Nantes d’arrêter les acheteurs etc... « sous peine de forfaiture et complicité avec les accapareurs.. ». Il voit la preuve, dans cette menace, d’une forte tension entre Carrier et « l’organe le plus puissant de l’administration locale » ce qui est possible, mais il ajoute qu’« il n’est pas douteux que nombre des membres du comité révolutionnaire étaient de ces acheteurs clandestins de denrées de première nécessité ».

Sans noms, sans faits précis, une fois encore, cette accusation est vide de sens.
Notons également que ce n’est pas uniquement le comité nantais qui subit ce genre d’invective du représentant « sous peine de forfaiture... ». Carrier semble se créer lui-même nombre d’inimitiés. Le 12 décembre il donne un ordre aux autorités de Rennes « sous leur responsabilité collective et individuelle et sur leur tête.. », le 15 il profère des menaces pour ceux qui s’opposeraient à un ordre de réquisition « à peine d’être regardés et punis comme ennemi de la république », le 22 concernant l’embargo de naviguer sur la Loire, il « déclare ennemis de la république tous les marins et autres qui pourraient s’opposer.. », le 24 les autorités de Redon doivent obéir sous peine « d’être regardé comme persécuteur des républicains », le 5 janvier 1794 (vraisemblablement à Bonnaire) il insiste :« je mets sous ta responsabilité et sur ta tête tous les évènements qui peuvent résulter de tout retard » (voir courriers de JB Carrier parties 2 et 3).
Gaston Martin justifie la sévérité des ordres de Carrier à l’encontre des interprètes, des agents de change et des courtiers par une hostilité générale des jacobins à leur égard et tente une analogie sur plus d’un siècle de distance, qui demanderait à être explicitée, avec les «  intermédiaires du commerce » qui eurent un rôle aussi décrié « depuis la grande guerre ». Il indique également que ces courtiers, interprètes, etc... avaient « en fait le monopole du gros commerce et faussaient à leur gré les cours ».
Faute de références, nous devons a priori le croire sur parole.
Au passage, relevons l’une de ses remarques, qui ne manque pas de sel, à l’égard de G. Lenôtre, auteur des « noyades de Nantes ». En bas de la page 251, dans le renvoi concernant l’un des arrêtés pré cité il écrit en effet : « M Lenôtre a supprimé dans le texte de cet arrêté les mots « de denrées de première nécessité » et toute la fin, depuis « à peine de forfaiture ». Il n’a ainsi nulle peine à stigmatiser l’absurdité de ce texte. Mais ce truquage des documents, est-ce bien de l’histoire… même anecdotique ? ».

Pour Gaston Martin ces trois arrêtés constituent la « clôture des mesures économiques dont l’ensemble constitua l’offensive de Carrier contre le négociantisme nantais. C’est la partie de son œuvre qui a été le plus diversement appréciée ». On aurait pu penser à une autre partie de son œuvre plus diversement appréciée. Cependant Gaston Martin relève que les « historiens contemporains » font de ces arrêtés, évidemment dictatoriaux dit-il, une arme contre le représentant et contre toute la politique de la Convention et qu’ils ne mentionnent aucune des manifestations populaires – de soutien comprenons-nous- lors du séjour du représentant à Nantes. Il cite Carrier lui-même affirmant qu’après la reprise de Toulon et la bataille de Savenay, : « Tout un peuple immense est venu chez moi, tout Nantes était dans l’allégresse ». Il en veut pour confirmation la correspondance de J. Gasnier, qui évoque ces manifestations « presque dans les mêmes termes » mais sans en indiquer la date. Reprenons donc les deux extraits des lettres de ce nantais qui pourraient correspondre aux évènements mentionnés. Le 21 novembre il décrit sans enthousiasme excessif la fête de la raison et ajoute « Le soir on a illuminé les maisons ». Le 2 janvier 1794, il note : « on a célébré le jour de la décade, la fête pour la prise de Toulon ; toute la ville a été illuminée ».

Il n’est pas question d’un peuple immense chez Carrier, d’une allégresse générale, de farandoles et autres réjouissances, et les illuminations peuvent être de l’initiative des habitants bien sûr, mais aussi des autorités.


3 - Résultats matériels, moraux et sociaux de la politique économique de Carrier.

Gaston Martin, dans ce chapitre, met de nouveau en avant les réalisations du représentant, mais essentiellement par opposition avec toutes les difficultés économiques que Nantes a connues par la suite. Il s’interroge donc : « N’est-il pas juste de dire que c’est quand il a gouverné la ville qu’elle a été le mieux approvisionnée et au moindre prix ? ».

L’approvisionnement de Nantes n’a pas été réalisé, comme on l’a vu, par Carrier, présent seulement trois mois et demi sur place mais par un ensemble d’intervenants, y compris militaires, et cela au prix du pillage systématique des territoires insurgés peu après les récoltes. Territoires qui subiront encore jusqu’en avril 1794 les ravages des colonnes infernales de Turreau (le général), ce qui ne contribuera sans doute pas à l’approvisionnement ultérieur de la ville dans un contexte économique national difficile.
Gaston Martin poursuivant sa réflexion sur le malaise économique qui a engendré des « mouvements véhéments […] à Paris au cours de l’année 1795 », remarque que « l’exécution des chefs sans-culottes -ou même leur étrange acquittement – suspend sur toute la population ouvrière et jacobine la menace de terribles représailles, au moindre mouvement de révolte ». Cette affirmation aurait demandé de plus amples développements pour être bien comprise, en particulier concernant la menace de « terribles représailles » et ceux qui les auraient exercées.
Gaston Martin voit ensuite une contradiction entre les deux reproches faits à Carrier : celui d’avoir « assassiné » le commerce nantais et celui de se désintéresser de l’approvisionnement de la cité.

Le premier reproche serait porté par « les 132 négociants envoyés à Paris avec Villenave , les grands commerçants nantais», qui critiquent son attitude révolutionnaire, les mesures de coercition, le maximum, les menaces etc... Ce groupe, arrêté par le comité révolutionnaire de Nantes, mi novembre 1793 n’est pas composé de « 132 négociants » comme l’écrit Gaston Martin. En reprenant la liste donnée dans les compte-rendus du tribunal criminel révolutionnaire, on y trouve une quarantaine de « négociants » mais aussi des nobles, des prêtres, des médecins, des fonctionnaires, un instituteur (Villenave) donc des opposants politiques et des suspects arrêtés comme tels, selon les motifs donnés par le comité lui-même (voir 1 ère partie). Des négociants, en outre, il en reste à Nantes et non des moindres. Où sont les Schweighauser, les Cossin de Chourses, les Bouteiller, Riedy, Drouin, Lincoln ? Et quelle fortune possèdent ceux qui ont été arrêtés ? Sont-ils de « grands commerçants », des armateurs, des colons, des banquiers, des capitalistes ? Gaston Martin ne le précise pas.

Le second reproche, celui de se désintéresser du sort de la cité viendrait des témoins Giraud (directeur des postes), et Orieux (un huissier) « bien qu’au fond très hostiles au jacobinisme ». Selon quel document ?
Puis Gaston Martin insiste de nouveau sur la « mission militaire » de Carrier.
La lettre à la Convention du 2 novembre signée conjointement par Turreau, Francastel, Bourbotte et Carrier répartit pourtant les rôles assez clairement. « Carrier restera à Nantes, il y opérera révolutionnairement et surveillera en même temps la partie de nos troupes qui y est stationnée », donc, a priori, la garde nationale et les personnels sous le commandement de Boivin, commandant de la place et éventuellement de Vimeux, responsable de la Loire Inférieure. Le Comité de salut public le nommera ensuite, le 29 décembre, avec 58 autres conventionnels, afin d’établir le gouvernement révolutionnaire et prendre toutes les mesures de salut public. Il aura avec Prieur (de la Marne) la charge de la Loire Inférieure et du Morbihan. Charge que Carrier, un mois plus tard, jugera d’ailleurs impossible « sur la rive gauche de la Loire » tant que sa santé ne sera pas rétablie et qu’il restera un seul brigand (Aulard t 10 p 520).
Opérer « révolutionnairement » et surveiller les troupes à Nantes, dont on peine à estimer le nombre et la qualité, variables sans doute (3 000 peut-être par roulement pour la garde nationale) sont donc les missions essentielles du représentant. Mais Gaston Martin écrit qu’il se refuse à intervenir pour la ville, respectueux de la légalité et des attributions de ses collègues, sauf Tréhouard, dit-il, au profit donc des intérêts militaires. Carrier assure seulement aux nantais un pain quotidien, sur quelques jours d’avance. « L’effort paraît admirable » conclut-il.
Cela n’engage bien évidemment que lui.





Quatrième partie

Les grandes mesures terroristes


Dans cette quatrième partie l’auteur distingue :

1- la légende et l’histoire dans l’Etude des noyades de Nantes. Essai d’analyse statistique

2 – les noyades et le rôle personnel de Carrier

3 -Autres exécutions capitales. Carrier et les tribunaux révolutionnaires. Les exécutions sans jugements

4 – L’opinion publique de Nantes pendant la grande terreur. Carrier et la Cité


1- la légende et l’histoire dans l’Étude des noyades de Nantes. Essai d’analyse statistique.

« Pendant que Carrier se débattait dans les difficultés de l’approvisionnement et de la conduite des opérations militaires », Nantes a été le témoin de « lamentables tueries nées de la guerre civile », Carrier devenant ainsi le bourreau d’un nombre infini d’innocentes victimes écrit Gaston Martin. Toutefois, note-t-il, très peu de nantais furent condamnés et aucun n’a été exécuté, « en dehors de ceux qui furent convaincus de participation à la révolte vendéenne ou au mouvement fédéraliste ». Ces exceptions sont rassurantes.

Quant aux difficultés d’approvisionnement, dans lesquelles Carrier se débattait, on peut les admettre pour une part, mais pour la conduite des opérations militaires elle reste insignifiante ou marginale (voir partie 1).
« Il faut donc repousser la légende d’exécutions sans contrôle de nobles, d’artisans, d’ouvriers jetés à l’eau au hasard des caprices du proconsul » poursuit-il. Légende peu partagée car ce ne sont pas ces catégories de victimes qui furent reprochées à Carrier et ce, dès le début, et on ne les retrouve pas dans les ouvrages (Lallié, Fleury) qui lui ont été consacrés par la suite (ou alors il serait nécessaire d’en donner les références).
En novembre 1794 la quatrième accusation établie par la Convention est « d’avoir fait noyer ou fusiller un très grand nombre de brigands qui s’étaient rendus à Nantes sur la foi d’une amnistie ». La sixième est : « d’avoir ordonné ou toléré diverses noyades d’hommes, d’enfants et de femmes dont plusieurs enceintes ». (AN 85 AN W 493). Ce sont donc surtout ces dernières victimes, les enfants et les femmes enceintes, et le procédé particulier, par noyade, qui ont choqué l’opinion publique. La demande d’un ordre écrit émanant des exécutants tels que Goullin, Affilé, Chaux, démontre qu’ils avaient bien conscience de transgresser un interdit moral majeur.
Noyades que Gaston Martin explique d’ailleurs se dérouler dans l’indifférence sinon le soulagement des nantais, bien qu’il soit difficile d’interpréter l’absence de réaction populaire en ces mois de dictature.

Il récuse ensuite deux « développements » : l’histoire de la Loire empoisonnée et celle des mariages républicains.

La Loire empoisonnée repose sur deux témoignages lors du procès du comité révolutionnaire, dont celui de Jean Baptiste Lacour (Jean Baptiste de La Court de la Bigne, adjudant général de la garde nationale de Nantes, administrateur du district, nommé par Gillet et Ruelle, 1741-1817). Il répond au président du tribunal Dobsent que la municipalité a fait placarder une affiche interdisant de boire de l’eau de la Loire et de manger du poisson de cette rivière. (BTCR n° 3 -1794). La réalité de cette interdiction dont on ignore la durée et la période n’est pas confirmée par un arrêté, introuvable. Mais l’argument avancé par Gaston Martin est plus curieux. Il s’en remet au livre de compte de madame Hummel. « Elle achetait du saumon qui ne peut provenir d’autre part que du bassin même où avaient lieu les noyades » ce qui demanderait quand même à être prouvé, et « elle continue les mêmes emplettes au cours des mois de nivôse et de pluviôse – p 268 ». A cette période, décembre compris, madame Hummel achète moins de poissons que d’habitude (voir plus haut) : du saumon (une fois en décembre pour 2 livres 10 sous) -frais, fumé, venant de quel lieu de pêche, on l’ignore- de la raie, des moules, du turbot, des huîtres, 2 harengs (5 sous), de la morue qui ne sont pas précisément des produits de rivière et du « poisson » sans autre précision. Gaston Martin aurait pu mentionner également que madame Hummel achète de l’eau, dont on ignore la provenance, 25 à 35 « charges » par mois de mars 1794 à juillet/août 1794, et ce, avec une consommation qui paraît régulière.
Les « mariages républicains » constituent une autre accusation -mais indirecte -, la septième, contre Carrier. Il lui est reproché d’avoir donné des pouvoirs illimité à Lamberty « qui s’en est servi pour des noyades de prêtres et autres personnes, pour des mariages qu’ils appelaient républicains... ». Cette accusation de « mariages républicains » n’a pas été retenue dans les attendus de culpabilité mais a été reprise, par la suite dans divers récits, parfois au conditionnel. L’expression ressort peut-être des euphémismes employés à l’époque par les révolutionnaires nantais impliqués dans les noyades. Il est en effet question de « baignoire nationale » et « d’aller à l’île Chaviré » (pour Cheviré), « au château d’Aux » ou aller « boire à la santé des calotins » plutôt que de « noyades » expression trop culpabilisante.
Mais des témoins affirment avoir vu, sur les berges de la Loire, des cadavres d’hommes et de femmes nus, or les victimes, dépouillées, étaient souvent liées deux à deux pour les empêcher de nager. Nicolon, chirurgien, officier de santé dépose avoir vu « sur les bords de la Loire, les cadavres nus d’un homme et d’une femme attachés ensemble parmi les cadavres épars sur les bords de ce fleuve » (BTCR n° 84-1794), Baudet, constructeur de navires : « j’ai vu sur les rives de la Loire, jusqu’à Paimboeuf, une infinité de cadavres, dont beaucoup de femmes nues.. ». Un autre témoin non nommé mais « déjà cité » affirme : « j’atteste avoir vu sur les bords de la Loire, des cadavres nus de femmes vomis par le fleuve, j’ai vu des monceaux de cadavres d’hommes dévorés par les chiens et les oiseaux de proie, j’ai vu dans des gabarres submergées des cadavres encore attachés et surnager à moitié » (BTCR n° 77- 1794). Dubois-Crancé un jacobin, général de brigade, visitant la fonderie d’Indret, dira qu’il «  a eu sous les yeux le spectacle déchirant d’une foule de fossoyeurs rangés le long de la rivière et qui n’étaient occupés qu’à enterrer des monceaux de cadavres » (BTCR n° 59-1794).
Ces visions d’horreur, révélées lors du procès du comité révolutionnaire, contribueront bien évidemment à prévenir l’opinion publique contre Jean Baptiste Carrier lorsqu’il sera mis, à son tour, en accusation.
Gaston Martin à propos des mariages républicains affirme que l’objectif était de « créer contre le représentant et le parti jacobin [….] une horreur inexpiable ». Mais il écrit également que ces noyades « considérées comme un mode -inusité mais légal- d’exécution régulière pourraient […] n’être que de ces inévitables et tragiques drames qu’entraînent toujours les guerres civiles. C’est cela qu’il fallait à tout prix éviter, en pleine réaction thermidorienne ». La formulation de la phrase est particulièrement ambiguë et demanderait, a minima, une explication sur les termes « inusité mais légal ».

Gaston Martin poursuit avec la comptabilité, controversée, du nombre de noyades et, partant, du nombre de victimes. Il prend pour exemple, afin de les réfuter, procédé classique mais spécieux, les chiffres très importants (22 660), donnés par « M. de Rovigo dans une Chronique de France - Nantes », qu’on a de la difficulté à trouver, même avec un moteur de recherche connu, pour dresser la liste des différents chiffres avancés par Michelet, Velasque, Fleury, Lallié...

Lui-même situe la fourchette entre 900 et 2 800.
Les exécutions extra-légales et/ou qui heurtent la morale la plus généralement partagée sont rarement documentées de manière irréfutable, y compris de nos jours, et ceux qui les ont commises, tolérées ou excusées ne sont pas les derniers à contester les chiffres, sinon à les « recontextualiser », et même à accuser l’adversaire d’avoir commencé.
Gaston Martin essaye donc de détailler sur plusieurs pages les différentes immersions et le nombre probable de victimes, ce qui paraît assez vain.
Au cours du procès du comité révolutionnaire plusieurs chiffres ont été avancés :
- François Coron, ex procureur, soldat de la compagnie Marat indique qu’il a eu connaissance de 4 000 noyés (BTCR n° 73 – 1794)
- Martin Naudille (ou Naudine) inspecteur de l’armée de l’Ouest, régisseur des fourrages, rapporte une conversation entre Lamberty, Carrier et des généraux, où le représentant confirma le chiffre de 2 800 « passés dans la baignoire nationale » donné par Lamberty qui montrait la rivière. (BTCR n° 79 1794)
- Moutier (prob. Pierre 1744-1816), un forgeron habitant Chantenay, évalue le nombre de noyés à 9 000 (BTCR n° 80 1794)
Le nombre minima, serait donc de 2 800 et le maximum plusieurs milliers. Certains auteurs ont essayé d’avancer des évaluations, mais, selon leur sensibilité idéologique apparente, ils se situent plutôt dans une fourchette basse ou haute, assignant ainsi une appartenance politique à Carrier.

Malgré ses « évidentes répulsions révolutionnaires » soulignées par Gaston Martin, Alfred Lallié a écrit une étude très détaillée à ce sujet. Il est utile de s’y reporter. Notons au passage que les « répulsions révolutionnaires » de cet auteur paraissent quand bien mesurées. Dans l’introduction d’un de ses ouvrages il écrit: « Quelques années avaient suffi pour détruire le rêve des hommes de 89, l’espoir d’un régime où la liberté, la paix, et la confiance auraient assuré le bonheur public » (La justice révolutionnaire à Nantes..., p VI). On peut trouver pire révulsions.



2 – les noyades et le rôle personnel de Carrier

Après avoir donné une estimation plutôt basse du nombre de noyades et de noyés, Gaston Martin se demande quel fut rôle de Carrier. Il rappelle tout d’abord que le député du Cantal a été accusé d’autres crimes : fusillades sans jugement, exécutions de masse, pour affirmer que « nombre de ces mesures ne furent prises que par ordre de la Convention et qu’elles étaient peut-être imposées par les circonstances ».

Il écrit également que « c’est surtout de la préparation préméditée des noyades que Carrier porte la responsabilité - p 281». Il souligne le mot « préméditée ». Or c’est inexact, la responsabilité de Carrier portait bien sur les noyades, comme mode d’exécution, qu’elles aient été « préméditées » ou non.
Nous ne parlerons pas ici des circonstances évoquées par l’auteur pour les autres « mesures », circonstances qui sont toujours l’auto absolution courante des pires exactions. Mais, puisqu’il les évoque, on pourrait mettre effectivement à la charge de Carrier bien d’autres forfaits ou crimes : la situation sanitaire des prisons par exemple, en particulier celle de l’entrepôt des cafés, véritable mouroir, ou les pleins pouvoirs donnés à des groupes de prédateurs, la mise à sac de la Vendée, la terreur imposée à Nantes, etc...
Si Carrier a nié avoir donné le moindre ordre de noyades, « Socrate » Chaux rapporte une une de ses demandes ambiguë, qui sera confirmée par David Vaugeois.
Lors de son séjour à Paris avec Goullin, en avril 1794, Carrier lui aurait demandé d’insérer « dans chaque jugement que l’on rendrait, les noms d’un certain nombre d’hommes, qui avaient été noyés et que l’on devait insérer une dizaine de ces noms dans chaque jugement ». Vaugeois demandera la parole à la suite de cette déposition : « j’atteste, dit Vaugeois, la vérité des faits articulés par Chaux, je déclare que Carrier m’a tenu le même propos et j’ajoute qu’il m’a menacé de me faire guillotiner si je jugeais Lamberty » (BTCR n° 92 – 1794). Cette tentative de dissimulation plutôt maladroite a pu conforter la conviction des juges sur sa responsabilité directe.
Gaston Martin pointe à cet égard « l’atmosphère de partialité et de haine » dans la quelle s’est déroulée le procès de Carrier et son renvoi devant le tribunal par les « 500 membres de la plaine […] qui seuls demeuraient en séance ». Si beaucoup de conventionnels ont préféré s’abstenir (249), nombre de jacobins ou de « montagnards » assistèrent aux séances et motivèrent leur vote : Thirion, Lequinio, Couturier (qui dira que le mode de destruction des brigands : noyades, fusillades, etc. ne peut être jugé que sur l’intention criminelle ou non, un détail, donc …), Duhem, Collot d’Herbois, Billaud-Varennes, Albitte, Bourbotte pour ne citer qu’eux. Il suffit de reprendre l’appel nominal aux archives parlementaires lors de la séance du 23 novembre 1794 pour constater que les membres de la « plaine » ne demeuraient pas seuls « en séance ».
L’argumentaire de Carrier, que reprend Gaston Martin, consiste à affirmer que les noyades étaient déjà pratiquées avant son arrivée à Nantes, et qu’ensuite elles ont été commises à son insu par le comité révolutionnaire. Il ajoutera au cours de son procès qu’elles ont été pratiquées ailleurs : Angers, Saumur, Château-Gontier, les Ponts de Cé.
Le premier point, d’antériorité, est difficile à démontrer et Gaston Martin le souligne lui-même, aucun témoignage ne vient confirmer des noyades collectives avant octobre 1793.

Il repousse en outre l’idée que Carrier aurait eu l’idée des submersions avant d’arriver à Nantes (la préméditation donc). En effet, l’un de ses courriers au Comité de salut public (07 10 1793), peut prêter à confusion. Le représentant indique qu’avec Pocholle, il fait « conduire tous les êtres malfaisants que nous avions d’abord désignés à une déportation radicale, au Mont Saint Michel ». Certains auteurs, dont A. Lallié ont repris cette expression de « déportation radicale » pour soupçonner Carrier d’avoir eu la tentation d’imiter le procédé de vieilles barges chargées de déchets et coulées dans la baie de Saint Malo, ville où il est passé, pour se débarrasser des prisonniers.

Gaston Martin voit dans la traduction de l’expression « déportation radicale » en « noyade » une interprétation (malveillante) du texte, alors qu’il s’agissait, dit-il, d’une translation à Cayenne comme la loi le prévoyait.
Cette loi, du 23 avril 1793 ordonnait la déportation des prêtres réfractaires en Guyane. Elle n’a pas pu être appliquée à cause du blocus anglais et la plupart de ces déportés sont restés en rade à l’île d’Aix où 547 sur 829 sont morts du typhus. Que Carrier et Pocholle aient envisagé un voyage à Cayenne plusieurs mois après la publication du texte avec les difficultés de navigation prévisibles est donc douteux ou d’un optimisme étonnant.
Plus ambiguë, dans sa lettre du 2 octobre à la Convention, Carrier annonce : « nous combinons une grande mesure qui produira ici le plus salutaire effet.. ». Nous n’avons pas plus de précision sur cette grande mesure qui laisse place à toutes les suppositions compte-tenu des « mesures » ultérieures.
Accordons-lui l’absence de preuve, et de réalisation, avant Nantes.

Gaston Martin poursuit dans ce chapitre sa démonstration des submersions « à l’insu » de Carrier.

Concernant la première noyade du 16 novembre, celle des prêtres réfractaires emprisonnés dans la « Gloire », il en avisa la Convention le lendemain, dit-il, la présentant comme un « évènement d’un genre nouveau ». Puisque c’est Lamberty qui l’organisa, toujours selon Martin, le représentant pouvait donc, naïvement, croire à un accident.
Il semble extrêmement difficile de suivre ce raisonnement considérant le nombre de témoignages apportés lors de son procès démontrant la volonté réitérée de Carrier de noyer ou de « foutre à l’eau » (Goullin, Lavigne, Giraud..) et sa confirmation du chiffre de 2 800 noyés à des militaires de passage. Son absence de réaction (colère, enquête) suite à cet « accident », sans parler de sa lettre à la Convention, montre en outre que cela ne l’a pas inquiété outre mesure.
Gaston Martin émet également des doutes sur le déroulement du dîner qui s’ensuivit quelques jours plus tard. Il est pourtant attesté par plusieurs participants : Sandroc, Foucault, Robin, Gauthier. La moralité des uns et des autres, pointée par Martin, n’enlève pas grand-chose, en tous cas pas davantage que celle de Carrier lui-même, à la sincérité de leurs dépositions.
Certains participants témoignèrent qu’on y parla librement de fusillades, noyades. Foucault et Gauthier indiquent que Carrier montra la lettre qu’il avait adressé à la Convention en ironisant sur le côté « accidentel » de la submersion des prêtres. ( AD 85 AN W 493 lot 13 pour Gauthier)

Le retard apporté à la mise en cause de Carrier dans ces noyades, que souligne également Gaston Martin, ne prouve rien d’autre que le poids de la terreur révolutionnaire alors exercée, qui s’atténua avec Thermidor. La position de « représentant du peuple », doté des pleins pouvoirs, mettait Carrier hors de portée des accusations des citoyens ordinaires. Phelippes-Tronjolly lui-même, ancien fédéraliste, ne pouvait l’attaquer que par le biais du comité révolutionnaire, au nom de la légalité en cours, d’où les lettres qu’il lui écrivit les 4 avril et 22 mai 1794.

C’est d’ailleurs au nom de cette même légalité révolutionnaire que le comité a réglé ses comptes avec Lamberty et Fouquet, arrêtés respectivement le 10 et 16 février 1794, jugés, puis condamnés à mort le 14 avril. Ils l’ont été non pas pour les noyades, prévarications ou violences, mais : « atteints et convaincus du crime de contre révolution en soustrayant à la vengeance nationale » plusieurs femmes, dont l’épouse de Giroult de Marcilly, un chef rebelle, qualifiée de « seconde Marie Antoinette », et déjà condamnée.
Enclenchement fatal puisqu’à leur suite, les membres du comité révolutionnaire nantais eux-mêmes, incapables de fournir les comptes de leurs « réquisitions » ont été mis en prison le 12 juin, sur place, par Bô et Bourbotte. Pour faire bonne mesure toutefois, leur dénonciateur, Phelippes Tronjolly a été lui aussi arrêté mais envoyé aussitôt au tribunal révolutionnaire de Paris seul habilité à juger les crimes « politiques ».
Mettre en cause Carrier n’a été possible qu’après la chute de Robespierre, avec enfin la libération de la parole et la prise de conscience, par les conventionnels eux-mêmes, des horreurs commises.
Le nouveau dénigrement de Phelippes Tronjolly par Gaston Martin qui commente ses lettres d’avril et mai adressées à Carrier, vaut la peine d’être cité en entier :
« Sans doute, le motif précis de la palinodie de Tronjolly nous échappe et on ne voit pas très bien pourquoi, parlant ainsi, il devait ensuite se retourner furieusement contre le représentant . Est-il pourtant trop téméraire d’admettre chez ce spécialiste de la trahison, une attitude dictée par le groupe Villenave, dont l’amitié devenait précieuse et près de qui il fallait, à tout prix, se faire pardonner la défection de septembre 1793, après le mouvement fédéraliste ? - p 291». Sans commentaires.

Plus sérieusement, Gaston Martin, relatant le rôle de Carrier dans les noyades, souligne qu’il n’y a pas eu d’ordre écrit de sa main, que les inculpations ont été faites de longs mois après, qu’une seule déposition dénonce sa présence sur place (témoignage de S. Despoix) et que les dénonciations viennent de ses coaccusés.

Aucune de ces remarques n’exonère le représentant de sa responsabilité. Les exemples historiques sont nombreux où un dirigeant politique ou militaire, accusé de crimes de guerre, n’ayant pas donné d’ordre écrit, invisible sur le lieu du massacre, a été inculpé des mois sinon des années après, et a été condamné ensuite par une cour de justice considérant, entre autres, les déclarations de ses complices ou de ses subordonnés.
Gaston Martin reprend alors un argumentaire qu’il a déjà employé à propos de Carrier : il « motive ses actions et signe ses volontés », assume ses responsabilités, ainsi dans sa lettre à Haxo du 13 décembre 1793, dont nous avons déjà parlé, il ordonne l’exécution des habitants (même s’il se rétracte par la suite). Il n’aurait donc pas manquer de le faire pour des noyades... Simple supposition, mais la référence au courrier à Haxo est intéressante, puisque Carrier prend quand même le soin d’écrire : « ...ce sont les ordres de la Convention nationale » puis « ... je vais incessamment t’en faire passer l’ordre », ordre qu’on ne retrouve pas et qui, sans doute n’a jamais existé.
On peut se reporter également, pour son habitude de « signer ses volontés», à ses premières dénégations horrifiées lors du procès des « notables » nantais ou à ses refus de donner des ordres par écrit à Goullin et aux autres exécutants.
Carrier n’est pas stupide de plus, homme de loi, il connaît les limites de son pouvoir. Il sait que les écrits demeurent et il a bien conscience que les noyades représentent une transgression, légale et morale, majeure.

Autre argument avancé (comme Carrier à son procès) : le comité révolutionnaire, Lamberty et consorts, ne se seraient pas contentés de la parole du représentant pour commettre de tels forfaits. Mais plusieurs lui ont demandé un ordre écrit, nous l’avons vu, et s’ils s’exécutent même sans l’avoir obtenu, c’est que la période n’incite pas à la désobéissance et que certains, probablement, approuvent ces méthodes, sinon les tolèrent.

Gaston Martin écrit enfin que si Carrier a connu les noyades, ce n’est « que tardivement », mais cette affirmation ne repose sur rien et « qu’il crut toujours qu’elle n’avaient été faites que pour exécuter, de façon plus rapide, moins dangereuse aussi pour la salubrité publique, des prisonniers régulièrement condamnés » est improbable. Excepté l’auteur, personne d’autre et Carrier lui-même, n’a soutenu cette naïveté.
Il est question ensuite, dans ce chapitre consacré au rôle de Carrier dans les noyades qui « vont prendre une ampleur effroyable », de la responsabilité -outre Lamberty et consorts- du comité révolutionnaire, « dont toute la ville était complice ». Tout pousse en effet à vider les lieux de détention : les complots réels ou supposés, la nourriture apportée aux détenus qui affluent par centaines et surtout les épidémies qui fauchent également soldats et patriotes.
Les risques de contagion apparaissent rapidement fin 1793 dans les prisons surpeuplées. Gaston Martin indique donc que « Carrier fait nettoyer avec la pompe à eau [pompe à incendie] les locaux contaminés ». C’est le représentant lui-même qui l’affirme à la Convention le 22 novembre : il a constitué une commission de santé, ordonné des fumigations, lui seul ayant eu l’idée de faire nettoyer chaque recoin de Nantes avec des pompes à eau et l’épidémie cessa. Mais lors de son procès il situe la mise en place de cette commission en mars, alors qu’il a déjà quitté Nantes depuis plus d’un mois (BTCR n° 6 -1794). On se demande donc à quelle époque se situe cette opération d’hygiène publique, car de plus, pour mettre en œuvre des pompes à eau, encore faut-il que les locaux soient vides, donc après des translations massives de prisonniers vers d’autres lieux de détention, ou, plus rapide, des exécutions systématiques.
Or l’état des prisons a toujours été déplorable lors du séjour de Carrier.
Laënnec, le médecin témoigne : « je ne puis sans frémir, vous tracer le tableau dégoûtant des asiles des détenus..[…] je compte au moins 10 000 victimes de l’insalubrité de l’air ». (BTCR n° 56 1794) alors que le comité révolutionnaire faisait pourtant payer des taxes « aux riches » pour la salubrité de l’air. Fonbonne, directeur général des hôpitaux à Nantes, cherchant une famille qu’on lui a recommandée enfermée à l’Entrepôt, découvre des femmes mortes dans la paille, et « une jeune fille cachée, moitié d’épouvante et de froid, dans les habillements de sa mère ». Il la retire de force, la soigne mais elle meurt 8 mois après (BTCR n° 85- 1794).
Thomas, officier de santé, membre de la société Vincent la Montagne, décrit également l’Entrepôt : (extraits) : « je trouvai en entrant dans cette affreuse boucherie, une grande quantité de cadavres épars ça et là, je vis des enfants palpitants ou noyés dans des baquets pleins d’excréments, mon âme était brisée... », puis l’Eperonnière et la Marilière: « ...il n’y avait dans ces prisons ni lit, ni paille, ni vaisseaux, les détenus manquaient de tout » et le compte-rendu précise que, à un moment de sa déposition, le témoin continue « avec une voix altérée ». (BTCR n° 66 - 1794)
Fin décembre début janvier lorsque la commission Bignon s’installe à Nantes, David Vaugeois, l’accusateur public obtient l’autorisation de faire transférer des femmes enceintes à Saint Charles (prob. la chapelle du même nom) mais la supérieure lui fait remarquer qu’elle n’a ni matelas ni couvertures. Malade, il ne retournera qu’un mois plus tard pour les chercher, elles auront disparues. (BTCR n° 6 - 1794).
Début février 1794 (il va voir en effet Carrier à Doulon), Laubry, médecin affecté à l’Entrepôt a « trouvé les détenus dans un état de misère et de délabrement difficile à peindre ».
Le 26 mai 1794, trois mois après le départ de Carrier l’épidémie ne semble toujours pas enrayée. Thomas demande au comité révolutionnaire « de la paille, des paillasses et des baquets à chaux pour les malades détenus à l’hospice révolutionnaire ; je dois dire que cet hospice était dans un dénuement total, l’épidémie faisait des ravages horribles dans toutes les maisons d’arrêt ». (BTCR n° 65). Chaux lui demandera avec cynisme de signer une dénonciation contre Phelippes Tronjolly en échange de ce matériel essentiel. Thomas refusera.
Le 24 juin 1794 Bô et Bourbotte, face à l’insalubrité et au nombre de victimes, prendront un arrêté pour établir une commission « chargée de prendre une connaissance exacte de l’état de la situation de ces prisons et maisons d’arrêt » (AD 85 AN AFII 269).
L’efficacité des mesures prises par Carrier, si elles ont réellement été prises contre les épidémies semble donc bien réduite.
Mais Gaston Martin voit dans l’effroi de « la peste menaçante » la raison profonde qu’aurait eu le comité révolutionnaire, « la racaille des bas policiers » de procéder aux « grandes noyades de nivôse ». Carrier, dit-il, croyant « ...qu’on n’applique ce procédé d’exécution qu’aux brigands pris les armes à la main » et que « les noyades était le mode légal le plus pratique d’assurer l’extermination des brigands dans les conditions prescrites par la Convention ».
Homme de loi, il est impensable que Carrier l’ait cru un seul instant. A contrario, Gaston Martin décèle dans le comité révolutionnaire, Lamberty et sa bande, des « instincts à la fois barbares et intéressés ». Chaux, Grand-maison, Bachelier et consorts prétend-t-il, laissèrent des fortunes. Chaux s’enrichit effectivement, probablement avec les biens nationaux, mais pour les autres cela reste, encore une fois, à démontrer, au moins pour l’enrichissement personnel.

Gaston Martin insiste ensuite sur un « point essentiel sur lequel on ne saurait trop insister, alors que le Comité massacra sans considérations de sexe ni de catégories, Carrier exécuteur d’ordres en soit implacables eut toujours le double souci de la légalité absolue et un fond d’humanité ».

Le souci de la légalité de Carrier et son « fond d’humanité » nous ont parus jusque là très relatifs, mais il faut d’abord relever qu’il n’y a pas que le comité qui « massacra ». On doit y rajouter Lamberty et sa bande, directement sous les ordres du même Carrier, pour ce qui concerne les noyades.
Ensuite, Gaston Martin aurait pu rajouter « sans distinction d’âge » puisque des enfants, et parfois des nourrissons, furent noyés.
Guillaume Laënnec, médecin, dépose : « j’ai été le témoin oculaire des noyades qui se sont faites de jour et je puis dire que hommes, femmes enceintes, filles, enfants, tout indifféremment était noyé, fusillé, massacré. » (BTCR n° 57 - 1794)
Philippe Helin, porte-faix, précise pour une noyade: « le bâtiment était chargé d’environ 50 femmes, on les faisait monter l’un (sic) après l’autre pour les précipiter dans l’eau, ainsi que des enfants et des jeunes gens de 15 ans » (BTCR n° 95 -1794).
Gaston Martin, pour illustrer probablement l’humanité de Carrier, évoque un registre « constamment tenu » des enfants détenus à l’Entrepôt et remis aux citoyens nantais. Trois ou quatre cents furent ainsi délivrés, dit-il, en décembre/janvier sur ordre du représentant. Plusieurs témoins (Trotereau, BTCR n° 19- 1794, Bignon et Chaux BTCR n° 58 -1794) ont parlé en effet parlé d’enfants (300 selon Trotereau et Chaux) amenés par ordre de Carrier à l’Entrepôt et qui ont disparus ensuite. Remis donc à des citoyens ? Mais à la référence donnée (AD 44 - L 275) par Gaston Martin on ne trouve que des listes d’enfants mâles remis à des patriotes ou au ministre de la marine qui avait besoin de mousses.
Jean-Clément Martin, beaucoup plus précis, indique : « cette distribution d’enfants dits « de la Vendée » a lieu à la fin de 1793 et au début de 1794. Elle concerne 139 enfants entre le 26 pluviôse et le 11 nivôse an 2 (dates prob. inversées) et 63 ou 64 entre le 7 et le 17 nivôse ». Il note que les familles devaient être rémunérées mais « les versements ne semblent pas avoir été effectués » (La guerre de Vendée p 212)
Gaston Martin avance également l’arrêté du 1 er janvier pris par Bourbotte, Turreau et Carrier, à l’initiative de ce dernier affirme-t-il, qui interdit le jugement des enfants au-dessous de 16 ans et autorise la remise à des patriotes des moins de 12 ans.
On peut se demander pourquoi Carrier, « plus porté à la bonté qu’à la cruauté » a pris cette mesure « humanitaire » si tard et pourquoi il a eu besoin de l’aide de ses collègues.
Gaston Martin signale qu’un second arrêté, signé de Carrier, le 12 janvier a été nécessaire pour que la mesure soit appliquée. Le comité révolutionnaire demandera 3 jours plus tard à la Mairie d’ouvrir un registre sur lequel les citoyens s’engagent à nourrir les enfants donnés (Alfred Lallié, les noyades de Nantes, p 75), constatant probablement l’échec des mesures précédentes indiquées par Jean-Clément Martin.
En dernier lieu, la portée de cet arrêté a été toute relative selon Carrier lui-même. Dans la suite de son rapport sur sa mission en Vendée, p 9, il écrit : « cet arrêté a été exécuté puisque plusieurs citoyens de Nantes en ont encore chez eux, mais presque tous sont morts avant ou depuis la distribution, atteints de la maladie qui a conduit un nombre infini de brigands au tombeau ».

Gaston Martin décrit ensuite la scène déjà relatée (voir partie 1) entre Carrier et Savary à propos de l’affiche du comité demandant la reconduite des enfants à l’Entrepôt. Selon lui le « comité s’inclina à contre-cœur, mais ne pardonna pas cette mesure élémentaire d’humanité ».

On pourrait mettre également cette mesure élémentaire d’humanité sur le compte de la pusillanimité de Carrier face au représentant de Kléber, auréolé de ses victoires et général de caractère. Gaston Martin affirme ensuite que les noyades « étaient à peu près terminées. […] c’est que vraisemblablement, elles avaient perdu alors tout prétexte légal pour continuer - p 303 ».
Il est donc nécessaire de rappeler que les noyades n’ont jamais eu d’existence légale. Que Gaston Martin fasse référence à cette possibilité est particulièrement dérangeant.
Mais reprenons le fil de son explication. Il met en avant qu’il ne restait sans doute plus beaucoup de prisonniers à Nantes début janvier, et donc que le risque de contagion était moindre. Ce n’est pas tout à fait exact selon le tableau des condamnations prononcées par la commission « Bignon ».
En janvier 1794, (du 12 au 30 nivôse), il y eut 1 635 condamnations à mort (Lallié, La justice révolutionnaire – statistiques). Ce n’est donc pas que le risque de contagion était moindre, mais essentiellement que la commission siégeant presque tous les jours à l’Entrepôt, sa présence offrait moins de facilités aux extractions et que les prisonniers disparaissaient dans les carrières de Gigant.
Il est également plus difficile de suivre Gaston Martin lorsqu’il écrit que la population a eu « une attitude à la fois haineuse et apeurée qui a pu lui faire réclamer les pires mesures contre un adversaire -du reste impitoyable » et plus loin « c’est la population à peu près entière qui, dans une crise d’épouvante et de haine, jette au fleuve ses adversaires, enfin réduits ».
Il semble que cela soit une parabole, pour la population qui jette elle-même les prisonniers à l’eau, mais surtout cela exonère Carrier qui « a toujours cru que ce sont des ennemis qu’on frappe et régulièrement condamnés ». En effet, dit-il, « pas un ordre ne vient infirmer cette doctrine ». Vu, en effet, l’empressement que le représentant mettait à donner des ordres écrits (et à signer ses courriers) ainsi que sa prudence d’homme de loi, il n’est pas étonnant de n’en retrouver aucun.

Gaston Martin conclut ce chapitre en affirmant que ces noyades furent « non seulement son œuvre propre, mais celles des citoyens de la ville en qui l’histoire, mal renseignée, s’obstine à voir non les bourreaux, mais les victimes ».

La responsabilité incombe d’abord à celui qui possède les moyens de coercition donc à Jean Baptiste Carrier et faire de l’ensemble des citoyens de Nantes des bourreaux n’est pas envisageable.
« On ne règne pas impunément » disait un de ses collègues.


3 -Autres exécutions capitales. Carrier et les tribunaux révolutionnaires. Les exécutions sans jugements.

Gaston Martin rappelle tout d’abord quelques unes des accusations retenues -par la Convention nationale- à l’encontre de Carrier (voir plus haut), en particulier les ordres d’exécutions sans jugement.

Pour lui, cette inculpation par les conventionnels de 1794-95 répudie « la fameuse formule de Salut Public : le Gouvernement sera révolutionnaire jusqu’à la paix ». Si on comprend bien, la caractéristique d’un gouvernement révolutionnaire est d’exécuter sans jugement. Pourquoi pas ? Un de ses collègues, ex montagnard, Clauzel lui fera cependant remarquer, à la Convention le 22 novembre, que sur le champ de bataille ce sont les lois de la guerre (quoique…) mais qu’ensuite les prisonniers doivent être jugés. A Nantes, Carrier disposait du tribunal criminel pour les « brigands », amenés par centaines des campagnes alentours. Les deux ordres donnés précisément étaient donc aussi stupides qu’illégaux. Il s’en rendra bien compte, les niant dans un premier temps.
Gaston Martin discute également des pouvoirs donnés à la Compagnie Marat, pouvoirs de police, dit-il, encadrés et restreints, soumis au comité révolutionnaire. On comprend à le lire que ce serait presque un acte de résistance de Carrier qui ne céda pas aux « objurgations de Vincent la Montagne […] la toute puissante société ». Si puissante qu’il la fermera quand même trois jours et exigera qu’on en dépose le registre à son domicile, sans que personne n’ose protester.
Mais, pour Gaston Martin « ce qu’on poursuit dans Carrier, c’est la manière dont à Nantes il appliquera les décrets de la Convention relatifs à la répression de l’insurrection vendéenne ». Pour lui en effet, lorsque Carrier demande dans son courrier à Haxo d’exterminer les « habitants » de la Vendée, et bien qu’il prétende ensuite qu’il voulait dire « brigands », (voir plus haut) c’était bien le vœu de la Convention d’éradiquer « tout ce qui était resté dans le territoire révolté ». Carrier n’aurait donc fait que réaliser le non-dit voire l’impensé de ses collègues. Il en veut pour preuve ses lettres lues à la tribune, publiées au moniteur, ses pouvoirs renouvelés fin décembre, la poursuite de sa mission sans être rappelé.
On pourrait presque suivre Gaston Martin à ce propos, sauf que le député du Cantal a été un peu trop loin. Tuer à mitraille des prisonniers, les fusiller après une promesse (militaire) de vie sauve, les guillotiner à la chaîne, sont certes transgressifs de la simple morale (humaine, sociale, religieuse, comme on voudra) mais moins que de les noyer en masse, enfants et femmes enceintes compris.

Gaston Martin s’interroge également sur une amnistie qui aurait été donnée après Savenay « et qui aurait amené la reddition de nombreux brigands exécutés ensuite par le feu ou par l’eau » (qui constituera probablement la base de la quatrième accusation portée contre lui par la Convention). Il semble que cette amnistie soit celle que le général Moulin (Jean-François) ait accordée entre le 19 et le 22 décembre, mais avant Savenay, à plusieurs centaines de combattants vendéens ayant déposé les armes et qui provoquera la colère du représentant. Il le convoquera, le battra à coups de plat de sabre et le jettera en prison. Moulin n’en sortira qu’avec des attestations de Prieur, Turreau, Bourbotte sur la « pureté de son civisme ».

Il affirme ensuite et la phrase entière mérité d’être citée, que « Tout porte à croire que les morts de Chantenay ou de Miséri étaient des combattants traqués et en partie aussi les débris de ces hordes de femmes, de très jeunes gens, de vieillards plus acharnés contre les isolés que les combattants même, qui suivaient à travers le pays l’armée blanche, bien plus semblable à une migration de peuple primitif qu’à une troupe militaire organisée ».
On attend, en vain, une quelconque démonstration à ce propos dont le ton est, pour le moins, dévalorisant.

Gaston Martin s’attarde ensuite sur les deux ordres déjà évoqués des condamnations à mort, sans jugement ou sur le champ, signés par Carrier les 17 et 19 décembre 1793.

Il indique, pour les justifier, qu’une simple « reconnaissance » était exigée en pareil cas et il donne pour référence l’intervention de Gay-Vernon (ci devant Gay de Vernon) lors de la mise en accusation du représentant : « la loi ordonne bien que le tribunal fera la reconnaissance […] nous n’avons pas de preuve que la reconnaissance n’ait pas été faite. Il peut se faire que la loi ait été exécutée » . Or cette loi du 10 juin 1794, (la loi de prairial) est postérieure aux ordres d’exécution et n’exige pas une « simple reconnaissance », et encore fallait-il un tribunal. C’est Couthon, qui dans son rapport demande que « le délai pour punir les ennemis de la Patrie ne doit être que le temps de les reconnaître ».
Les deux ordres de Carrier étant nominatifs, motivés, on comprend donc que pour Gaston Martin ils pouvaient constituer une « reconnaissance » de fait et qu’ils anticipaient, non pas une loi, mais une volonté exprimée plus tard lors de la « grande terreur ».
Une preuve supplémentaire de cette anticipation serait, comprenons-nous, les « 4 000 jugements rendus par la commission « Bignon » tout aussi expéditifs.
Nous avons vu celle-ci à l’œuvre (voir article sur les « fusillés du château d’Aux ») et si la procédure est sommaire, elle ne se résume pas à un ordre écrit donné par une seule personne.
Gaston Martin, fait, à cette occasion, un parallèle avec les fusillés de la Commune de 1870, pour souligner, peut-être, la malheureuse banalité des exécutions de prisonniers de guerre. Ni le nombre, ni le genre (femmes, enfants) ne sont comparables et rien ne peut justifier une réciprocité quelconque, à plus forte raison lorsqu’on combat pour les droits de l’homme.

Il revient ensuite longuement sur le contexte et l’authenticité des deux documents produits, écrivant qu’il « est actuellement presque impossible d’établir la vérité sur ce point ». Ces pièces sont disponibles aux AD 85 (AN W 493 lot 25), et on reconnaît la signature de Carrier sur l’un des deux ordres, l’autre étant une copie conforme. Il est toujours possible que sa signature ait été surprise, des faux commis, que les noms soient inventés, les personnes non exécutées, que tout ceci relève d’un gigantesque complot abracadabrantesque, mais le doute paraît bien trop infime pour être retenu.

Gaston Martin, en dernière hypothèse, qu’il tient pour acquise, se réfère aux pleins pouvoirs que le Comité de salut public a donné à Carrier, puisqu’il l’avait « autorisé à prendre toutes les mesures de Salut public ». D’autres s’en sont servis, dit-il, Francastel par exemple. Il a raison, on pourrait même en trouver d’autres (Fouché, Lebon, Lequinio, Hentz…) et il est effectivement possible que Carrier ait payé, au nom de l’ensemble de ses œuvres, pour nombre de ses collègues. Mais quand on prend de telles mesures, on en est responsable, bien évidemment et Lebon le paiera lui aussi, mais un peu plus tard, de sa tête.

Les exécutions publiques sur la place de Nantes, celle du Bouffay, par la guillotine (qui resteront minoritaires par rapport aux autres modes d’exécutions) servaient, continue-t-il, à punir les coupables et à provoquer l’effroi des hésitants. Il tempère d’ailleurs ces exemples puisque « là encore, les nantais ne figurent qu’en très petit nombre parmi les victimes qui sont toutes à peu près des complices des brigands dont la participation à la révolte est expressément avouée ou contrôlée par des témoignages - p 318 ». Voilà qui est, encore une fois rassurant. Gaston Martin indique ensuite qu’il y a eu environ 200 guillotinés durant le séjour de Carrier, hors les 2 exécutions collectives qu’il a ordonnées, probablement donc tous les condamnés à mort du tribunal révolutionnaire et de la commission « Lenoir » qui siégeaient à Nantes (la commission Bignon, militaire, fusillait) . Ce chiffre de 200 correspond en effet au tableau établi par A.Lallié pour cette période (257).

Les attendus des jugements, laissés à l’écriture du tribunal, mais souvent argumentés et détaillés, sont disponibles chez le même Lallié, (A. Lallié, La justice révolutionnaire à Nantes…). On peut s’y reporter pour constater les motifs retenus qui conduisaient à l’échafaud.
Concernant les délais accordés pour des grossesses supposées, Gaston Martin écrit : « les chirurgiens commis à cet effet ont été d’une extrême circonspection dans tous les cas douteux et ont très largement octroyés les délais demandés. Enceintes ou non les condamnées bénéficièrent souvent de cette humanité ». On veut croire notre auteur, qui reste quand même très discret sur ses sources.
On atteint toutefois une description quasi romanesque dans les lignes qui suivent : « presque tous les condamnés ont effet pris part à l’affaire de Machecoul…[…] beaucoup d’entre eux s’étaient réfugiés à Nantes. […] ils y vécurent cachés sous des noms d’emprunt et parfois des métiers obscurs.. p 319 ».
De quels documents dispose-t-il pour de pareilles affirmations ?

Il dresse ensuite le portrait d’un Carrier impatient, menaçant, mais plus dans ses propos que dans ses actions, et constate « qu’en bien des cas les condamnés ne sont ni des martyrs, ni des héros, […] mais des illuminés en révolte contre la loi du pays et dans le bas peuple surtout capables d’abominables cruautés ».

On attend, avec intérêt, des développements, des exemples, qui ne viendront pas.
La suite, dans ce chapitre, concerne un groupe de 80 cavaliers venus se rendre et proposer la reddition d’autres rebelles, mais fusillés sans jugement par ordre du représentant et qui constitue la cinquième accusation retenue contre lui. Gaston Martin voit dans cette reddition un piège tendu, alors que seuls trois cavaliers retournaient porter la réponse des autorités, les autres restant en otages. C’est une nouvelle fois une hypothèse, avec la citation, pour conclure, de Carrier lui-même « Il y avait déjà longtemps qu’on ne faisait plus de prisonniers brigands au moment où je suis arrivé à l’armée ».

Une autre affirmation, parmi beaucoup d’autres, de Gaston Martin est à reprendre concernant les exécutions capitales. « Cette répression terrible assura le triomphe momentané de la république » assure-t-il. Or il s’agit de « sa » conception de la république. Il n’est pas certain que cette définition soit partout et encore aujourd’hui la même. Mais, plus inquiétant, il semble justifier les condamnations à mort expéditives. Parlant de celles prononcées par la commission militaire révolutionnaire « Bignon », il écrit : « Relâchés, ces 4 000 brigands n’auraient-ils pas apporté à Charette un appui qui eût tout remis en question ? Il n’était du reste pas davantage possible de les conserver à Nantes […] en pleine épidémie de choléra » et plus loin il ajoute : « Il n’est pas possible d’accepter de les considérer comme innocentes, du point de vue de la Convention » et pour conclure ce chapitre, Gaston Martin souligne que la condamnation de Jean Baptiste Carrier « devint une condamnation politique ».

Ce n’est pas seulement sa condamnation qui était politique, mais l’ensemble de son procès, comme nous l’avons vu.


4 – L’opinion publique de Nantes pendant la grande terreur. Carrier et la cité

Au commencement de ce dernier chapitre de la quatrième partie de sa thèse, Gaston Martin indique, avec raison, que la Convention, à son retour à Paris, ne manifesta pas de réprobation à Carrier. La plupart des faits les plus condamnables étaient pourtant déjà connus, au moins du Comité de salut public et de Robespierre lui-même. Mais la dictature révolutionnaire, où l’unanimité est souvent de rigueur, et la presse muselée, ne favorisaient pas, non plus, l’expression des critiques. Un mois après son retour, les principaux hébertistes étaient guillotinés, une dizaine de jours plus tard ce fut au tour des dantonistes. Le député du Cantal opéra d’ailleurs une retraite prudente suite à son discours aux Cordeliers où il appelait à l’insurrection. Le 6 mars suivant, aux Jacobins, il crut bon de préciser « Mais on n’a point parlé de faire des insurrections, excepté dans le cas où on y serait forcé par les circonstances. Si on fait une motion contre la convention je donne ma tête ». (Journal de la Montagne n° 116).

Gaston Martin perçoit ensuite, page 330, une contradiction entre les deux attitudes de la Convention, à quelques mois d’intervalle. Il ne lui a pourtant pas échappé qu’un évènement majeur était intervenu le 27 juillet 1794 puisqu’il indique que « le pouvoir passe des Robespierristes à la coalition du Marais et des mécontents divers ». A Nantes même dit-il, ses collègues Prieur (de la Marne) et Bô, trouvent une « Vendée réduite à l’impuissance ». Mais on devine alors une critique à l’égard de ces représentants et le probable acte de décès d’une lutte de classes qu’il entrevoyait : les « accapareurs et les spéculateurs » sont libérés un par un « ils reviennent sûrs de l’impunité désormais. Ils parlent haut, ne craignant plus pour leurs richesses, ils se sentent à nouveau maîtres de la ville », puis : « les bourgeois nantais n’ont ni oublié ni pardonné les restrictions imposées à leur désirs de gains illicites, la menace de l’arrestation […] les impôts forcés pour l’achat de blé, les dîmes levées sur leur linge et leurs chaussures... ».

Il aurait été souhaitable que Gaston Martin donne les références de ces libérations d’accapareurs, de leurs gains illicites, de ces impôts forcés, des dîmes levées, et qu’il démontre que la vie a augmentée « dans des proportions effroyables de 300 % dans le trimestre qui suit le départ de Carrier ».
Il affirme ensuite que « l’agitation un peu fébrile qui agitait Nantes » durant l’hiver 1793-1794, donc sous le gouvernement de Carrier n’était pas de la peur, mais une avidité de vivre, « de jouir du moment qui passe » en faisant un parallèle, étonnant, incongru mais loin d’être anodin, avec « certaines villes voisines du front » au cours de la guerre de 14-18.
Il soutient en outre que ce « sont des bourgeoises qui furent le plus acharnées contre les prêtres réfractaires incarcérés sur la Gloire », ce qui demanderait quand même à être vérifiée. Sa démonstration sur l’indifférence, voire l’hostilité sinon la haine de la majorité des nantais à l’égard des vendéens faits prisonniers puis exécutés, sauf les enfants, est plus convaincante, mais que « Nantes, dans son immense majorité approuva, non pas Carrier qui laissait faire, mais Goullin et le Comité » est moins crédible si on s’en rapporte aux témoignages ultérieurs rapportés dans les bulletins du tribunal criminel révolutionnaire.

Dans ses démonstrations suivantes Gaston Martin insiste, à raison, sur le traumatisme causé par l’enfouissement des cadavres par des volontaires ou des réquisitionnés locaux, qui contribua probablement à un revirement de l’opinion publique. Fusiller est une chose, enterrer des centaines de corps parfois plusieurs jours après, mutilés, à demi dévorés par les chiens errants, dans un charnier déjà saturé de cadavres en décomposition, en est une autre.

Par contre il prolonge sa description indulgente d’un Carrier absorbé par ses tâches, ignorant les massacres à Nantes, coupable admet-il d’un manque de surveillance, mais trop brusque, emporté en paroles, et qui n’a pas eu dans ses missions précédentes de comportements sanguinaires. Il sera mis, continue-t-il, en accusation par une Convention « épurée » qui saisit « avec un empressement qui sue la peur et la honte, l’occasion de se refaire une virginité bourgeoise ». Si la « virginité bourgeoise » est de s’indigner des noyades de femmes et d’enfants, des exécutions sans jugement, ce serait plutôt une qualité à mettre à son crédit.
Mais on a là, semble-t-il, pages 340 et 341, l’essentiel de sa thèse : « A Nantes, un comité révolutionnaire forcené, une ville enfiévrée, un entourage plus que dangereux, transformèrent à son insu en acte tous ses discours.. » puis « Carrier […] accablé par la besogne sans cesse renaissante de l’approvisionnement de Nantes approuva sans conteste toutes les mesures régulières qui devaient assurer l’extermination des brigands […] Mais rien : pas un ordre […] pas une lettre, à peine quelques témoignages […] ne permet d’en déclarer Carrier coupable pour innocenter le vrai responsable : le comité révolutionnaire »
Tout ceci est une redite ainsi que la suite immédiate, qui concerne, elle, le procès.
Puis Gaston Martin termine sur cette conclusion : « il faut à la réaction thermidorienne une tête de marque pour faire connaître à la France qu’elle a définitivement maté la République populaire ». Il y aurait également à entamer un débat, mais qui n’a pas sa place ici, sur ce sujet.





Cinquième partie

La fin de la mission


Nous avons deux chapitres dans cette cinquième partie :

1- Les causes d’animosité de Nantes contre Carrier. L’affaire Tréhouard. Les affaires Garnier (du Pouliguen) et Champenois. L’attitude de Vincent la Montagne

2 La mission de Julien et le rappel


1- Les causes d’animosité de Nantes contre Carrier. L’affaire Tréhouard. Les affaires Garnier (du Pouliguen) et Champenois. L’attitude de Vincent la Montagne.
Gaston Martin réfute en introduction la peur qu’aurait inspirée Carrier à Nantes par l’absence de pamphlets, de caricatures, de libelles clandestins durant son séjour.
« Cette absence de documents satiriques est déjà une forte présomption de l’indifférence de l’opinion générale ». On pourrait reprendre cet argument à l’inverse et dire que la terreur était telle que personne n’osait caricaturer le représentant ou le comité révolutionnaire.

Il suffit de reprendre les motifs établis contre les « notables » nantais le 5 janvier 1794 pour comprendre que la liberté d’expression pouvait coûter cher. Rappelons-en quelques uns : « 30 - Duchêne interprète incendiaire des clubs ennemis, 38 – François Briand dit Dumarais…. Aristocratisant dans l’ombre et chaussant au grand jour le cothurne patriotique, 43 – Poidras, correspondant de l’aristocratie et distributeur de pamphlets liberticides, 44 – Villenave secrétaire du guillotiné Bailly et guillotinable comme lui pour les menées, les intrigues et les écrits fédéralistes, etc... » (AD 85 AN F7- 4422-6).
Ces « notables » nantais, dont plusieurs sont morts en cours de route, n’ont eu la vie sauve que grâce à la lenteur de la procédure, renvoyée sur le tribunal révolutionnaire de Paris où exerçait Fouquier-Tinville.
Mais, sur place, à Nantes, le tribunal révolutionnaire condamne aussi à mort pour des propos, des écrits non conformes, (vrais ou supposés). Nous avons quelques attendus de ces condamnations à la guillotine : le 14 novembre 1793, un artiste peintre nantais Remy Furcy Descarsins, a écrit dans une lettre à sa fille : « les hommes d’à présent sont des monstres, les Chaux, les Goullin, périront de ma main dès que je serai libre » ; le 8 janvier 1794, René Bricard journalier de Louisfert a crié dans un cabaret : « Vive le roi et non la loi » ; le 21 janvier, Julien Mercy, jardinier à Donges, brigand, a été trouvé porteur des « actes des apôtres et des étrennes monarchiques ».
Gaston Martin note, concernant l’absence de critiques à l’égard du représentant, qu’il « n’y a pas à faire état du silence des journaux locaux. Ce pourrait très bien être cette fois, la crainte légitime de blesser le maître de l’heure ». Probablement, tant les répercussions pourraient être dramatiques. Autre preuve, dit-il, J. Gasnier dans l’une de ses lettres « annonce avoir une commission pour un des 132 négociants […] Cette démarche exclut toute hypothèse de lettres muettes par crainte de censure occulte. C’est vraiment parce qu’on n’a rien à dire sur Carrier qu’on n’en parle pas davantage ». Mais J. Gasnier dans son courrier du 26 décembre n’émet aucune critique, aucun propos séditieux  :« Je vous prie de lui faire tenir et, s’il a besoin de quelque chose ; de lui fournir, de même qu’à d’autres, si je savais ceux qui auraient besoin, et leurs noms ».
Le même écrira plus tard, le 25 octobre 1794, comme nous l’avons déjà vu « personne n’osait ni parler, ni s’entretenir ».
Autres témoignages et non des moindres, celui de Lenoir, président de la commission militaire du même nom qui dira au procès du comité révolutionnaire  : « Carrier avait mis la terreur à l’ordre du jour à un tel point qu’aucun membre des administrations n’osaient se présenter chez ce représentant ». (BTCR n° 97-1794) et celui de Vaugeois, accusateur de la commission militaire révolutionnaire, au procès du représentant, en sa présence : « la désolation et la mort étaient attribués à Carrier et à ses agents, […] Carrier était inaccessible, […] il fallait aller trois ou quatre fois pour pénétrer jusqu’à lui » (BTCR n° 6 - 1794)
Gaston Martin soutient également que les nantais s’intéressaient peu à Carrier, d’autant qu’il était « absent de Nantes plus fréquemment que ne semble le croire M. Lallié ; à Ancenis, à Angers, au quartier général d’Haxo». Mais il ne donne aucune date, même approximative, de ces séjours extérieurs qui n’apparaissent même pas au fil de ses courriers.
Renfermé, peu habitué aux mondanités, ne sachant se montrer amical, Carrier aurait donc eu des relations essentiellement avec les autorités constituées. Considérant ses colères imprévisibles, et les témoignages qui précèdent on peut s’interroger sur leur continuité et leur efficacité dans la gestion de la cité.

Gaston Martin décrit alors le représentant « toujours préoccupé de l’armée, toujours entouré de militaires.. », mais surtout en opposition fondamentale avec le comité révolutionnaire et en particulier Chaux et Goullin qui feront tout pour demander son rappel, puis l’accableront pour se défausser à leur procès.

Opposition fondée d’abord sur l’opposition des caractères : « Ce rude et rustre auvergnat n’a point de goût pour les échines courbées, il se sert de ces laquais.. ». Cette observation est certes intéressante, mais semble, quand même, ressortir plus de la subjectivité que de la réalité historique.
Autre appréciation discutable de Gaston Martin à propos du « violent antimilitarisme » de « la plèbe de Vincent la Montagne ». On ne sait s’il parle ainsi de l’ensemble de la société populaire ou uniquement de ses adhérents les plus démunis. Mais cela demanderait à être soutenu de quelques exemples.
Gaston Martin affirme ensuite que Carrier a « collaboré utilement avec les généraux » qu’il a toujours apporté des jugements lucides sur les « choses et les hommes de la guerre » ce qui est très relatif, nous l’avons vu.
Enfin, pour expliquer son rappel à la Convention, il met en cause essentiellement le compte-rendu du jeune Jullien à Robespierre « écrit sous la dictée de Vincent la Montagne » précise-t-il sans autre indication plus crédible.

Sa démonstration débute par l’affirmation que Carrier a, pour les « chefs de colonne », (de divisions, de postes, de détachements?) une sympathie agissante. Qui sont-ils ? Il ne les nomme pas. Haxo, Kléber, Marceau, Dufour, Westermann ? Peut-être. Moulin, Bonnaire, Beysser ? Sans doute pas. Il écrit que leurs officiers d’état-major sont toujours bien accueillis, mais sans preuve aucune, (nom, lieu, date), et que Carrier ne manque pas d’adresser aux généraux ses « directions » (directives?) quand ils sont, « comme Haxo, directement sous ses ordres ». Haxo n’est pas directement sous ses ordres, mais sous ceux du général en chef de l’armée de l’Ouest et on a vu ce qu’il en était de ses directives et autres « initiatives intelligentes ». « Eux, lui en sont reconnaissants », affirme-t-il. Pour des vêtements, des congés, sûrement, et pour un soutien éventuel contre d’autres représentants ou le ministre de la guerre, Bouchotte, mais pas beaucoup plus.

Ensuite Gaston Martin affirme que la « faveur marquée qu’il donna aux généraux, n’est pas pour plaire au Comité » et que « ce grief est un des plus amusants » que porte le jeune Jullien contre lui à Robespierre, d’autant que le jeune homme , écrit-il, « en pare le récit de toutes les séductions d’un style mal débarbouillé du pathos scolaire », remarque personnelle et condescendante, pour le moins inutile.
Il donne plus loin, page 354, une citation de la lettre de Jullien pour dire qu’elle contient « tous les reproches […] qu’une plèbe envieuse fait, à toute occasion, à, des chefs d’armée... », puis quelques lignes plus loin « ce qui en émane, c’est la bêtise jalouse de tous ces boutiquiers jacobins ». Cette lettre (ignoble donc) serait la cause déterminante du rappel de Carrier.
Pourtant, un conflit avait déjà opposé Carrier à l’un de ses collègues du Morbihan, Tréhouard (le crapaud), à propos des pouvoirs donnés à Le Batteux, mi-décembre 1793. Il n’eut pas de suite immédiate bien que Tréhouart ait écrit au Comité de salut public le 26 décembre pour relater l’évènement et les termes particulièrement vifs employés par Carrier, avec le soutien, déjà, du jeune Jullien. Cette querelle rebondira et sera l’une des accusations portées contre lui par la Convention (n° 8).
« Une nouvelle affaire vint tout gâter vers fin frimaire » poursuit Gaston Martin. Dans une lettre, dont un extrait sera remis au Comité de salut public, Jean Victor Goupilleau relate à son frère, un conventionnel, le 16 décembre 1793, une séance particulièrement houleuse de la société populaire Vincent la Montagne. Garnier, un ancien capitaine d’un bataillon de Nantes, « couvert de blessures » a été affecté au Pouliguen. Son poste étant supprimé, il obtient la promesse d’une nomination prochaine au grade de capitaine, avec une lettre de recommandation de son commandant pour Carrier. A Nantes, le représentant le rabroue deux fois puis, lorsqu’il le reçoit, le traite « durement » et garde ses papiers. Garnier s’en plaint à la société, qui décide d’envoyer une délégation. Ne trouvant pas Carrier à son domicile, ils lui écrivent. Celui-ci fait alors irruption à la séance du 15 décembre, menace, injurie, dissout la société, comme nous l’avons déjà vu, et exige le registre de ses délibérations. (AD 85 AN AFII 268 lot 07).
Le 21 novembre 1794, il se justifiera à la Convention en prétendant que ce capitaine avait déserté son poste et que la dissolution de la société avait été convenue avec les patriotes (on ignore lesquels). La version de Goupilleau, écrite le lendemain des faits, détaillée, mesurée, paraît toutefois plus crédible que celle du député du Cantal.
Gaston Martin, lui, reprend celle de Carrier et indique que le capitaine en question avait quitté son poste sans autorisation. C’est admettre la « désertion » qui ne repose sur rien, pas même sur une traduction devant la justice militaire si tel était vraiment le cas.
La dissolution brutale de la société populaire, base militante des jacobins, accompagnée d’insultes et de menaces était une grave erreur politique. Carrier s’en rendra compte et autorise la réouverture de la société trois jours après en quelques lignes, ce qui apparaîtra, selon Gaston Martin, comme une faiblesse. Une réconciliation intervient rapidement, en présence de Lequinio, mais Vincent la Montagne continue à demander des comptes au représentant, qui, « épuisé par le métier harassant qu’il menait » annonce au Comité de salut public qu’il va prendre du repos.

Intervient alors « l’épisode Champenois », un officier municipal de Nantes, qu’il fait arrêter, amener de force chez lui puis libérer après explications, vives semble-t-il. Carrier retourne à la société populaire le 2 février, et toujours selon Goupilleau, les traite d’un « tas de gredins, de gueux, de scélérats, de contre révolutionnaires » puis se calme enfin. Mais ce courrier est un réquisitoire sur l’attitude du représentant vis à vis des « bons patriotes »: il est presque inabordable pour eux, accorde ses préférences à des femmes, des muscadins, a menacé le maire, frappé un adhérent, fermé la société ; il reçoit mal les délégations, et même les généraux ne communiquent pas avec lui. Il annonce que deux délégués, un médecin et un commerçant, sont partis à Paris porter leurs doléances au Comité de salut public et aux jacobins (Précis Dugast-Matifeux, p 38).

Après ces deux incidents avec la société populaire Vincent la Montagne, le jeune Jullien arrive à Nantes.


2 – La mission de Jullien et le rappel

Gaston Martin évoque tout d’abord les « très jeunes gens à qui volontiers Robespierre distribua des missions de confiance » pour s’interroger si ce n’était pas, pour eux, un moyen d’échapper à la réquisition. Mais il ajoute, concernant Jullien, âgé d’à peine 20 ans, qu’il y a « quelque chose de déplaisant et d’assez laid à entendre ce gamin appeler « eunnuques » les Marceau et Kléber.. ». Sauf que Jullien ne cite pas de nom, la phrase exacte est : « on sait qu’il [Carrier] est dans un sérail, entouré d’insolentes sultanes et d’épauletiers lui servant d’eunnuques, on sait qu’il est accessible aux seuls gens d’état-major... ».

Gaston Martin fait donc dire à la lettre ce qu’elle ne contient pas. Les « épauletiers » en question peuvent être tous ceux qui portent un uniforme et qui fréquentent le représentant : Lamberty, Fouquet, Sullivan, les adjudants de la compagnie Marat, les officiers publics et peut-être même les commissaires (un inventaire complet des fonctionnaires militaires et civils portant des épaulettes à cette époque serait sans doute pertinent...).
Il émet ensuite l’hypothèse que Carrier, de bonne foi, l’aurait confondu avec Jullien de Toulouse, un proscrit. Difficile à admettre surtout qu’il ne se rend compte de son erreur qu’à partir du moment où le jeune homme lui tient tête, qu’il le savait présent à Saint Malo mi-novembre (cf sa lettre du 11 novembre et celui de Prieur de la veille) et qu’il aurait intercepté un de ses courriers (mais les versions de Jullien vont varier à ce sujet et sur le déroulé même de son séjour à Nantes).
Les rapports de Jullien, à Robespierre, Barrère et son père, contribuèrent, enfin, au rappel de Carrier sur les bancs de la Convention. Gaston Martin a raison, semble-t-il, lorsqu’il affirme qu’il ne l’a pas demandé, en tous cas, on n’en retrouve pas trace.
Il décrit ensuite les adieux du représentant, mais avance que ceux qui ont provoqué son départ, par l’intermédiaire de Jullien sont « les signataires des ordres de noyer sans jugement, les bourreaux d’enfants et de femmes ». Le seul ordre de noyade précis, sans équivoque, que l’on peut trouver, est celui donné le 23 février 1794 à Pierre Macé, capitaine du « Destin » (voir article « les noyés du Destin ») par l’adjudant-général Lefèvre.
Il ne semble pas qu’il intervienne pour le départ de Jean Baptiste Carrier puisque celui-ci est déjà retourné à Paris. D’autres nous ont peut-être échappés mais Gaston Martin ne se réfère à aucun document qui auraient pu nous permettre de les identifier.







Conclusion


Dans cette conclusion, Gaston Martin pose tout d’abord que les juges du tribunal révolutionnaire, condamnant conjointement Carrier, Pinard et Grand-Maison, voulaient réunir dans la même opprobre les trois hommes, entachant ainsi la mémoire du député du Cantal (on évitera toute référence religieuse).

C’est tout à fait possible mais il s’agit là encore d’une interprétation et lorsqu’il écrit que Carrier a été « mis à mort, à ne s’en rapporter qu’aux termes de l’arrêt : pour avoir favorisé la contre révolution », cela ne correspond pas à la réalité du jugement.

Le jury devait répondre à 2 questions, pour Carrier comme pour l’ensemble des accusés :

- d’abord s’il est convaincu des crimes qu’on lui reprochait, et les « mariages républicains » ont été rayés de l’attendu, mais la réponse a été positive pour les dix accusations retenues contre lui par la Convention,
- ensuite, la formule étant à peu près identique pour tous, s’il est convaincu « de l’avoir fait méchamment (sciemment est rayé) avec des intentions criminelles et contre révolutionnaires » (AD 85 AN W 493 lot 15), formule politique, introduite pour exonérer de leur responsabilité la plupart des terroristes. La réponse est alors positive.
Le tribunal a donc considéré qu’il était coupable des dix crimes énumérés et qu’il n’avait pas l’excuse de la « pureté » de ses intentions en les commettant, ce qui est un très différent d’un unique délit de « contre révolution ».

Gaston Martin précise ensuite qu’il ne souhaite entamer aucune controverse « sur la légitimité des répressions atroces » et qu’il ne veut pas prendre parti entre ceux qui ne voient dans ces répressions que des crimes, et les vendéens des martyrs, et ceux qui estiment que la République serait morte si elle n’avait pas détruit, par tous les moyens, « des brigands fanatisés ».

Prétendre qu’il y a controverse et la poser uniquement en ces termes c’est déjà prendre parti. On peut trouver des crimes abominables lors de cette répression, ne pas considérer tous les vendéens comme des martyrs, soutenir l’établissement de la république mais ne pas admettre « tous les moyens » pour y parvenir.
Il use de cette même opposition concernant Carrier, en citant d’une part Lenôtre « il (Carrier) vivait dans une sorte d’oisiveté sinistre et lubrique, mêlant dans sa pensée farouche des projets de massacre et de bestiales jouissances » et d’autre part Claretie : «  ce misérable Carrier, ivre de fanatisme […] avec la conscience farouche d’un être barbare qui croit avoir fait son devoir.. ».
Il accorde toutefois sa préférence, semble-t-il à cette dernière définition et entreprend une description d’un Carrier saisi d’un « enthousiasme presque dévot » pour ses idées, sans ambition personnelle, avec « quelque chose de l’âme des grands inquisiteurs », qui ne conçoit pas que des vies humaines puissent mettre en balance les « immortels principes » de la révolution.
Qu’il ait parfois « un simple mouvement d’humanité » est plus difficile à concéder mais que « cette horreur personnelle du meurtre » soit la cause d’avoir été « si mal renseigné sur les crimes du comité révolutionnaire » n’est pas crédible. Gaston Martin note lui-même que Carrier juge nécessaire une œuvre d’extermination, ensuite qu’il approuve, sans les ordonner (mais on peut en douter fortement selon tous les témoignages recueillis) les noyades comme un moyen prompt, plus hygiénique et moins répugnant, de mise à mort de condamnés (souligné par Gaston Martin).
Mais condamnés par qui ?
Citant Marc de Vissac, (et non de Nissac), il ajoute que cet auteur « a évidemment confondu quand il parle de supplices raffinés, les bourreaux et les martyrs, en reprochant aux bleus et à Carrier des hideurs que seuls les blancs avaient depuis six mois ressuscités à Machecoul et ailleurs ».

Parmi toutes les horreurs commises, qu’il serait fastidieux sinon pénibles d’énumérer, et qui ne sont pas commises par des « blancs », citons seulement celles dénoncées par Thomas du comité révolutionnaire de Nantes au procès de Carrier, : « J’ai vu, après la prise de Noirmoutier […] brûler vifs des hommes, des femmes, des vieillards enfermés dans leurs maisons, j’ai vu 150 soldats maltraiter, violer des femmes, des filles de 14 à 15 ans, les massacrer ensuite et jeter de bayonnettes en bayonnettes de tendres enfants qui étaient à côté de leurs mères étendues sur le carreau.. » (BTCR n° 12 -1794)

Pour faire bonne mesure, on pourrait se reporter également aux mémoires de Louis Monnier, (particulièrement à la page 83, Mémoires sur la guerre de Vendée 1793-1799, BNF), ou aux récits de Lucas de la Championnière (ed Elibron Classics), au rapport de Lequinio début avril 1794, ou au courrier de Benaben, commissaire civil du Maine et Loire relatant la prise du Mans, difficilement racontable, en sachant qu’il y en a bien d’autres (voir Alain Gérard, les archives de l’extermination).

Gaston Martin toutefois, revenant à « l’exécution après la victoire de quatre à cinq mille prisonniers » considère que « cet épisode lamentable d’une guerre civile qui fut toujours atroce a été admirablement monté en machine de guerre contre la révolution et la convention terroriste ».
Cette justification n’est pas acceptable, bien sûr. Le silence ne profite qu’aux bourreaux.
Gaston Martin maintient en outre que les noyades « n’ont pas été des noyades de nantais » et « qu’elles ne furent qu’un mode d’exécution surajouté à d’autres modes trop lents ou trop dangereux pour la santé publique », excusant ainsi Carrier qui « avait abandonné, sous la foi de ses collègues, la police de la cité ».

La suite prolonge le résumé de sa thèse : Jean Baptiste Carrier a ravitaillé l’armée, puis la ville, il a « nourri, équipé, armé, durant six mois 100 000 hommes dispersés sur trois départements », c’est son « unité de doctrine » qui a aboutit aux grandes victoires, c’est grâce à lui que Kléber et Marceau ont été maintenus à leur postes, c’est de son bureau où aboutissaient les renseignements de ses espions, que sont partis les officiers d’état-major réglant la marche des colonnes etc...

Gaston Martin lui concède cependant un échec : il n’a pas réussit à faire l’union des nantais, et peut-être écrit-il, qu’« il est plus facile de diriger une armée de cent mille hommes, que deux cents bourgeois et artisans dévorés de l’ambition de jouer les grands personnages ».
Carrier a-t-il jamais dirigé une armée de cent mille hommes ?
Non bien sûr, mais Gaston Martin assure qu’il « sauva Nantes de la Vendée, malgré elle » et plus loin, que « des services éminents ont été oubliés », parce qu’ils « risqueraient d’inciter à un régime économique, insupportable à tous ceux qui possèdent, négocient ou trafiquent ». Les « services éminents » rendus par Jean Baptiste Carrier, oubliés ou non, n’incitent pas au régime économique que Gaston Martin semble nous proposer.

Et on arrive à la conclusion de son ouvrage au terme de presque 400 pages : « Pour sauver ses concitoyens coupables, Nantes a chargé l’« étranger » venu apporter la révolution dans ses murs […] Nantes, révolutionnaire, s’est refait une innocence, à la manière dont les anciens se déchargeaient des crimes collectifs de leur ville : en immolant le bouc émissaire. La victime a été Carrier ».

Une victime ?

Représentant de la Convention nationale, (on n’ose dire représentant du peuple), doté de pouvoirs illimités, Jean Baptiste Carrier était un criminel, condamné comme tel,

et un incompétent.






Remarques :

Cette thèse de doctorat « Carrier et sa mission à Nantes » est citée dans plusieurs ouvrages, livres ou articles, en particulier pour l’approvisionnement de Nantes que le député du Cantal, envoyé en mission, aurait réalisé durant l’hiver 1793-1794.

On peut s’en étonner. Les arguments développés par Gaston Martin sont loin d’être convaincants et la plupart de ses affirmations semblent davantage résulter d’hypothèses, de convictions, que d’une étude des textes disponibles, tels le service de renseignements « innovant », la conduite des opérations militaires, ou le ravitaillement de l’armée de l’Ouest (et de Nantes).






Abréviations :

BTCR ; bulletin du tribunal criminel révolutionnaire

Aulard : Recueil des actes du comité de salut public et sa correspondance

Lallié : Carrier, député du Cantal

Pièces remises… : pièces remises à la commission des 21

Savary : Guerre des vendéens et des chouans contre la république française

Klèber : Mémoires








"Carrier et sa mission à Nantes" de Gaston Martin, partie 2

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