vendredi 18 septembre 2026

La haine des riches mais pas que...

 

Jean-Baptiste Carrier,

ou la haine des riches, mais pas que…



et sans prétendre être exhaustif (la liste serait trop longue) :

les nobles, les aristocrates, les brigands, les prêtres réfractaires, les girondins, les feuillants, les modérés, les fédéralistes, les émigrés, les calotins, les accapareurs, les muscadins,

sans oublier l’ignoble Pitt et tous les contre-révolutionnaires.


Jean-Baptiste Carrier n’aimait pas les riches. Il s’est même flatté, à plusieurs reprises, de vivre dans une « étroite médiocrité » et de ne posséder tout au plus que 10 000 £ de biens avec son épouse.

Soucieux des deniers publics, frugal parce que « né dans les montagnes d’Auvergne » et probe, il prétendra avoir « toujours abhorré les richesses », et n’avoir dépensé que 32 000 £ sur le compte de la République en 10 mois de mission, alors qu’il a manipulé des millions.

Nous pouvons le croire – pour une fois – concernant sa probité et même s’il avait pu s’enrichir et se constituer un patrimoine conséquent, sa condamnation à mort prononcée le 14 décembre 1794 entraînait de toutes façons la confiscation de ses biens au profit de la République.


Il n’est donc pas étonnant que cet incorruptible – moins connu et plus gênant que son célèbre collègue – se soit attaqué lors de sa mission à Nantes en priorité aux négociants, aux courtiers, aux « grands et gras coquins » et autres accapareurs.

Le 23 octobre 1793 à la Commission départementale de Nantes, il s’écrie : « Quoi ! des riches égoïstes, des spéculateurs avides, des vampires qui ont sucé le sang du peuple jouissent tranquillement de leurs rapines, des immenses provisions qu’ils ont faites, […] tandis que le peuple dont le travail a fait leur fortune manque des objets les plus nécessaires… » (cité par A. Lallié – Carrier – p. 66/67). Le 12 novembre 1793, il adresse également un long courrier au Comité de salut public, dont : « Mes opérations révolutionnaires vont à grands pas, tous les jours des arrestations, la guillotine en permanence, des scélérats suppliciés, des accaparements découverts. [… Je fais arrêter et désarmer tous les gens suspects de Nantes, tous les grands et gras coquins sont dans les cachots. » (Aulard t. 8 p. 374 et 382).Il recommande au même Comité un peu plus tard, le 1ᵉʳ janvier 1794 : « Envoyez à tout poste un collègue révolutionnaire […] qu’immédiatement après son arrivée, tous les négociants, marchands […] disparaissent ; on a un moyen si facile. » (Aulard t. 10 p. 20)

À la Convention nationale après le rapport de la « commission des 21 », il justifie son ordre d’arrêter « tous les courtiers et autres individus » de Nantes en indiquant que : « ces pestes publiques […] ont les premiers introduit l’esprit d’agiotage et d’accaparement. […] ils apportaient à Nantes le taux à la hausse ou à la baisse des denrées coloniales, suivant le degré de cupidité que leurs spéculations criminelles avaient calculé ; c’est par le résultat combiné de ces manœuvres infâmes et populicides […] qu’il n’était plus possible aux malheureux sans-culottes de s’en procurer. » (Arch. parl. Persée 11 11 1794)

Au procès du Comité révolutionnaire nantais, puis du sien, plusieurs témoins rapportent des propos qui incitent à une redistribution des richesses quelque peu radicale.

Le 25 octobre, Louis Antoine Delasalle, commissaire du comité et soldat Marat, témoigne qu’il est monté à la tribune de la société populaire, le sabre à la main en affirmant : « Il ne faut plus d’accapareurs, de négociants, de fédéralistes, de riches, de modérés, il faut leur foutre la tête en bas. » (BTCR nᵒ 73 – 1794). À l’audience du 3 décembre, Alexis Monneron, un négociant, dépose : « Carrier… disait que les négociants dépositaires des propriétés du peuple, de l’abondance et des ressources à l’usage du public étaient des accapareurs. « Quand donc… les têtes de ces scélérats rouleront-elles ? » (BTCR nᵒ 13-1794)

Le 7 décembre, François Vilmain, également négociant et armateur à Nantes, confirme les discours égalitaires tenus à la société populaire de Nantes : « Vous, mes braves bougres, disait-il, vous, mes bons sans-culottes qui êtes dans l’indigence, tandis que d’autres sont dans l’abondance, ne savez-vous pas que tout ce que possèdent les gros négociants vous appartient ? Il est temps que vous jouissiez à votre tour, faites-moi des dénonciations, le témoignage de deux bons sans-culottes me suffira pour faire tomber les têtes des gros négociants. » (BTCR nᵒ 17)

Deux jours plus tard, Arnaudan, un commissaire civil, raconte au procès : « Le 28 pluviôse (16 février) à Ancenis, Carrier dit à la société populaire de cette ville : je vois partout des gueux en guenille […] ignorez-vous donc que la fortune, les richesses de ces gros négociants vous appartiennent et la rivière n’est-elle pas là ? » et Corneret (probablement Cormerais J., témoin avec Mariotte des exactions de Pinard) l’a entendu plusieurs fois à la société populaire de Nantes proclamer que « tous les riches, tous les marchands sont des accapareurs, des contre-révolutionnaires, dénoncez-moi cette espèce de contre-révolutionnaires et je les ferai guillotiner. » (BTCR nᵒ 19).

Puisque les riches accaparent les biens produits par le peuple, il est de la justice la plus élémentaire de les faire participer aux dépenses publiques.

Ainsi le 13 novembre 1793, suite à une décision du département fixant la solde de la garde nationale à 3 livres par jour, il décide que : « l’augmentation de solde sera imposée sur les riches citoyens de Nantes. » (AD 85 AN W 493)

Le 10 décembre suivant, il accorde à un citoyen blessé, Badaut, une indemnité de dix-huit cents livres que la municipalité de Nantes « sera tenue d’imposer sur le champ sur les riches de cette commune et prélever dans trois jours. » (AD 85 AN T 492 – 39)

Lorsque la municipalité de Nantes lui demande fin janvier 1794 de disposer d’un reliquat comptable disponible, il donne son accord : « à la charge pour elle de la remplacer incessamment par la contribution des sols additionnels imposés ou à imposer sur les riches de Nantes. » (AD 85 AN T 492-52).

On ignore bien sûr le niveau de richesse retenu pour ces contributions ainsi que les modalités de recouvrement et de répartition.

Le Comité révolutionnaire de Nantes aura d’ailleurs à ce sujet une politique toute particulière, reposant sur le volontariat, pour les taxes et les impositions nécessitées par l’insalubrité de l’air, les frais du comité, l’entretien d’un chemin, le soutien aux indigents, ou le transport des détenus. Trop occupés, les militants chargés de cette comptabilité n’auront pas le temps, malheureusement, d’en tenir le registre exact.


Toutefois il ne faudrait pas limiter les détestations du représentant du peuple aux possédants, aux riches.

On trouve aussi et en bonne place ses opposants politiques, les girondins bien sûr, ces « infâmes fugitifs vomis du sein de la Convention… », et autres fédéralistes, modérés, associés pour l’occasion aux feuillants, aux conspirateurs, et même aux royalistes, aux aristocrates.

Le 28 août 1793, il écrit à son collègue Prieur : « Les scélérats bannis du seuil de la Convention ont achevé de pervertir l'opinion publique dans tous les endroits où ils ont traîné leur sacrilège existence ». (correspondence of Jean Baptiste Carrier, p. 10), puis le 9 septembre 1793, au comité révolutionnaire de Saint-Brieuc : « Continuez, dignes républicains à surveiller, à agir, à désigner tous les contre-révolutionnaires, les modérés, les royalistes, les feuillants et les conspirateurs, à la réforme et à la vengeance nationale.  […] Il faut que toutes les places soient remplies par des sans-culottes. »  (Revue rétrospective 1835 t. 4 p 440).

Quinze jours plus tard, il prend un engagement solennel auprès de la Convention nationale : « Nous ne permettrons pas qu’un seul royaliste, un seul feuillant, un seul modéré, à plus forte raison un fédéraliste, un aristocrate occupent une place quelconque dans la république. » (Revue rétrospective 1836 – t. 5 p 99).

Engagement tenu s’il faut l’en croire puisqu’avant son départ de Rennes pour Nantes, il écrit au Comité de salut public : « … nous avons destitué tout ce qu’il y avait de royalistes, feuillants, aristocrates, fédéralistes et modérés en place. » (Aulard, t. 7 p 286).

Destitutions salutaires qu’il appliquera également lors de sa mission à Nantes. Ainsi le 17 novembre 1793 il affirmera au Comité que « les fédéralistes, les feuillants, les royalistes sont sous la main de la justice nationale ainsi que les accapareurs. » (Aulard, t. 8, p. 505).


S’il destitue, s’il fait incarcérer, les intéressés se félicitent, pour le moment, de rester en vie. En effet le représentant voue une haine implacable puis homicide aux rebelles de Vendée, les « brigands » :

Il présente un programme encore mesuré à leur égard le 25 septembre 1793 à la Convention nationale : « Je ferai démolir leurs repaires et confisquer leurs biens au profit de la république, je ferai incendier tous les bois, toutes les haies qui servent d’asile à leur brigandage.. » (Revue rétrospective 1836 t 5 p 95- absent chez Aulard) Mais il est déjà plus sévère le 7 octobre 1793 dans un courrier au Comité de salut public : « Je dois vous prévenir qu’il y a dans les prisons de Nantes des gens arrêtés comme champions de la Vendée. Au lieu de m’amuser à leur faire un procès je les enverrai à l’endroit de leur résidence pour les y faire fusiller. » La réponse du Comité de salut public – y compris sur d’autres sujets que le représentant a abordés - mérite d’être citée : « Vous accélérez l'heureuse époque où la liberté, assise sur les ruines du despotisme, fera goûter au peuple français le vrai bonheur.. » (Aulard t 7 p 286 et suiv.).

Encouragé, Carrier ne s’embarrasse donc plus de demi-mesures. Le 24 novembre 1793 il conseille à ses collègues de Rennes : « Faites tuer sans exception tous ceux qu’on trouve nantis d’un signe de rébellion ou dans les rassemblements contre révolutionnaires et que toutes leurs propriétés soient livrées aux flammes. » ( AD 85 AN AF II 273 ).

Le 20 décembre 1793 il informe enfin la Convention nationale : « La défaite des brigands est si complète que nos postes les tuent, les prennent et les amènent à Nantes par centaines. La guillotine ne peut suffire j’ai pris le parti de les faire fusiller. » (Aulard t 9 p 550).

S’il s’agissait d’hommes, pris les armes à la main, à la suite d’un affrontement, leur exécution en dehors du champ de bataille serait déjà considérée comme un crime de guerre mais qu’en est-il des femmes et des enfants ?

Le 21 février 1794 le jour même de son retour à Paris, Jean-Baptiste Carrier s’exprime à ce sujet à la Convention nationale puis aux Jacobins.

À la Convention nationale : « Qu’on ne vienne donc pas nous parler d’humanité envers ces féroces vendéens. Ils seront tous exterminés. […] On vous a parlé des femmes de la Vendée. Ces femmes, Citoyens, sont toutes des monstres […] Dans ce pays Citoyens, tout a combattu contre la République. Les enfants de 13 à 14 ans portent les armes contre nous, et les enfants en plus bas âge encore sont les espions des brigands. Beaucoup de ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par la commission militaire. Tuons donc tous les rebelles sans miséricorde ». (Gazette du 23 02 1794)

Et le soir aux Jacobins : « ...en ci devant nobles, prêtres, femmes et brigands, on leur a tué cent mille hommes depuis le commencement de la guerre. […] Les femmes surtout se sont montrées de la manière la plus barbare. […] Il n’est point d’horreur dont elles ne se soient rendues coupables et tout ce que la fable a dit des furies, n’approche pas de ce qu’elles ont osé faire ». (Journal de la Montagne n° 102 p. 814).

Au procès du comité révolutionnaire de Nantes, Vaugeois, l’accusateur de l’expéditive et efficace commission militaire « Bignon » voulant quand même sauver des enfants déposera le 19 octobre 1794 que Carrier « lui répliqua avec fureur : tu es un contre révolutionnaire, point de pitié, ce sont des vipères qu’il faut étouffer ». (BTCR n° 66 – 1794). Une dizaine de jours plus tard, Moutier, un forgeron rapporte qu’un certain Hévin (ou Evin, Evain) lui a confié « tout en tremblant » les propos tenus par Carrier à propos de 400 enfants noyés sur son ordre : « Tu veux sauver ces enfants, tu es un scélérat, je te ferai guillotiner. » (BTCR n° 80 – 1794)

Julien Leprestre témoignera par écrit, qu’au conseil du département le 3 novembre 1793, lorsqu’il lui a demandé ce qu’il fallait faire « des vieillards, des femmes, des enfants, des hommes revenu de leur égarement […] il me répondit qu’il fallait tous les faire périr de faim, que les enfants pourraient venger la mort de leurs parents.» (AD 85 – AN W 493 lot 13)

Notre représentant du peuple rejettera bien sûr, tout au moins au début, ces accusations « infâmes » lors de sa mise en cause puis de son procès


Hommes, femmes et enfants, brigands ou patriotes, il semble d’ailleurs qu’il se soit laissé aller à considérer que l’ensemble des vendéens devait être exterminé :

Le 11 décembre 1793 il assure au Comité de salut public que dès la chute de Noirmoutier il enverra : « l’ordre impératif aux généraux Haxo et Dutruy de mettre à mort dans tous les pays insurgés tous les individus de tout sexe qui s’y trouveront indistinctement et d’achever de tout incendier car il est bon que vous sachiez que ce sont les femmes avec les prêtres qui ont fomenté et soutenu la guerre de la Vendée […] C’est une engeance proscrite ainsi que tous les paysans. » (Aulard t 9 p 331).

Deux jours plus tard il s’adresse au général Nicolas Haxo : « il entre dans nos projets et ce sont les ordres de la Convention nationale d’enlever toutes les subsistances, les denrées les fourrages tout en un mot de ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments qui y existent encore, d’en exterminer les habitants car je vais incessamment t’en faire passer l’ordre... » (AD 85 AN W 493 – 5)

Ordre qu’il se gardera bien de donner. On peut prôner l’extermination des ennemis de la nation mais rester prudent.


Nous avons évoqué les riches, les marchands, les accapareurs, les girondins, les fédéralistes, les brigands. La liste des aversions de Jean Baptiste Carrier toutefois ne s’arrête pas là.

Les prêtres, réfractaires ou non, et les croyants n’échappent pas à sa vindicte.

Le 2 octobre 1793, il écrit à la Convention nationale à propos du célibat ecclésiastique : « préjugé absurde, imbécile, inventé par la lubricité raffinée des anciens et luxurieux hypocrites en soutane. » (Revue Rétrospective 1836 t 6 p 101, Aulard t 7 p 189 résumé) et lorsqu’il relate le 21 novembre le défilé de la fête de la Raison il écrit : « un groupe représentant la destruction du fanatisme paraissait immédiatement ; des sans-culottes y portaient des évêques, des madones, des saints de toutes les couleurs, renversés du haut en bas, des citoyens portaient des torches, qui annonçaient le feu patriotique qui allait les consumer » (Aulard t 8 p 599)

Quelques jours auparavant, le 16 novembre, à la société populaire de Nantes, le rédacteur du compte rendu rapporte qu’ « il [Carrier] démontre que tous les maux qui infectent la race humaine sont sortis du trône et de l’autel. Son indignation ne peut se contenir. Il ne voit dans le fond et dans la forme des cérémonies des cultes que des mômeries absurdes... » ( Lallié – le diocèse de Nantes… t 1 p 383).

Mieux, le 1 er janvier 1794 il suggère au Comité de salut public d’envoyer « un député à triple poil » en Bretagne : « parcourant les campagnes il ferait incendier par des accidents bien amenés toutes les églises..» (courrier déjà cité)

Alexis Monneron, témoin également déjà cité, dépose qu’il a entendu Carrier crier lors d’un repas à Paris : « Tue ! Tue ! Dans le département où j’ai donné la chasse aux prêtres […] jamais je n’ai tant ri, éprouvé plus de plaisir qu’en leur voyant faire la grimace pour mourir.» (BTCR n° 14 – 1794).


On pourrait également citer les muscadins qu’il dénonce au Comité de salut public le 7 octobre 1793 : « Tous les vieux officiers de santé puent l’aristocratie, les jeunes sont des muscadins, mignons royalistes et fédéralistes qui se sont glissés dans leurs places pour se dispenser de traîner leurs corps délicats et adonisés aux frontières. » (Aulard t 7 p 286), ainsi que les militants de la société populaire de Nantes qu’il qualifie au cours d’une de leurs réunions, d’ « un tas de gredins, de gueux, de scélérats, de contre-révolutionnaires » (lettre de Goupilleau du 03 02 1794 à son frère) et même quelques collègues députés : Philippeaux ( guillotiné le 5 avril 1794 ) : « … je vous le maintiens fou autant qu’on peut l’être. Il lui faudrait au moins trois mois de bains » (aux jacobins le 21 février), Ruelle : « un révolutionnaire à l’eau douce » (selon le témoignage de Giraud le 21 11 1794), Tréhouart : « partisan des tous les fédéralistes, royalistes, modérés et contre-révolutionnaires des pays qu’il a parcourus » ( com des 21 – pièces remises... p 57)


Mais c’est sa mise en cause qui va lui faire découvrir la « grande conjuration » dont il est victime, et, à travers lui, les représentants du peuple donc la Convention donc le peuple lui-même (et le Révolution, la République, l’armée, la liberté etc.).

Dans son discours du 23 novembre 1794 (édité en brumaire an 3) il dénonce .

la presse : « On a inondé Paris et les départements d’une foule de pamphlets abominables, de libelles à gages, canaux impurs de la calomnie.»,

les enquêteurs de son procès : «  on y a fait (dans les départements) une recherche scandaleuse et inquisitoriale de tous mes arrêtés, de toutes mes mesures, de toute ma conduite »,

les témoins : « Une foule de royalistes, de fédéralistes, des correspondants, des complices des brigands, des chouans, des brigands même de la Vendée, déposant contre la représentation nationale. […] Tous les jours trois ou quatre cents contre-révolutionnaires vomis de Nantes ou de la Vendée occupent, avec des gens soudoyés ou récemment élargis, la salle de l’auditoire.»,

et même à la section du tribunal qui le juge avec le comité nantais: « elle serait soudoyée par tous les brigands de la Vendée qu’elle ne mettrait pas plus d’astuce, plus de subtilité, plus de soins et d’acharnement pour perdre leurs vainqueurs. […] Le président Dobsent, Petit, substitut et tous les jurés de cette section portant à tout instant aux accusés les interpellations les plus effrayantes cherchent à dessein à les intimider, ils encouragent les témoins, les tournent, les retournent de toutes les manières jusqu’à ce qu’ils parlent de moi. »


En dernier recours il tentera de discréditer ses dénonciateurs :

Phelippes-Tronjolly, déjà qualifié dans son rapport de brumaire an 3 d’« apologiste des brigands de la Vendée auxquels il appartient (il est des Deux-Sèvres) » est le «  rédacteur d’un acte coblentzien ».

Giraud (Giraud du Plessis) négociant: « un homme fanatique. Il a adhéré à toutes les délibérations fédéralistes. C’est un royaliste très prononcé . Il a toujours été le partisan des prêtres réfractaires. On l’a même accusé d’avoir des intelligences avec les royalistes de la Vendée ».

Orieux : « un ancien pilier de tripot de jeu à Nantes, qui n’a jamais n’a eu ni vie ni mœurs, ni réputation, qui las de traîner une vie errante et vagabonde s’est fait huissier et se vend à qui veut l’acheter ».

Brevet Perrotte qui l’accusait de chantage sexuel:  « .. une brigande, tous les habitants de sa commune de Saint Julien ont pris les armes contre la république, les femmes les y ont engagés les premières […] Elle est incontestablement sœur d’un brigand pris les armes à la main. »

Lebeaupin : « ...doit être connu de mes collègues de Rennes. Je leur demande s’il n’est pas royaliste et contre révolutionnaire décidé. »

Pitot Marie : employée au Bouffay « elle a pris naissance dans une commune remplie de brigands ».

Brondes, un commissaire aux approvisionnements militaires : « un aristocrate ».

Erard, commis aux écritures, un « muscadin échappé de la première réquisition ».



Pour terminer sur une note plus positive, voyons quand même ceux que Jean Baptiste Carrier semblait apprécier.

Il invoquera à plusieurs reprises Marat, le « vertueux Marat », entretiendra des rapports cordiaux avec nombre de ses collègues (Francastel, Hentz, Bô..), soutiendra prudemment quelques militaires : Westermann, Kléber, Marceau, Beaupuy, Haxo et saura s’entourer à Nantes d’une équipe de patriotes courageux et inflexibles tels que Lamberty et Fouquet, Robin, Pinard, Lavaux, O’Sullivan, Lalouet.


Inflexibles ?


Pas tous

et pas toujours, y compris pour Lamberty le meilleur des patriotes nantais selon Jean Baptiste Carrier.

Il avait un faible pour les femmes de l’aristocratie.

Il s’était intéressé à Céleste Cuissard de Bussy Fontaine âgée de 16 ans. Elle lui résista. « C’est une petite bête » dira t-il à Goullin, « je lui ai fait des propositions ; elle m’a refusé et je l’ai foutue à l’eau ». (BTCR n° 14).

Par contre Anne Louise Éléonore Giroult de Mariclly, née Taffu de Coudereau n’aurait pas repoussé ses avances.

La belle comtesse âgée de 25 ans, qualifiée de seconde Marie-Antoinette « à cause de son acharnement contre les patriotes et son adhésion formelle aux projets des brigands » provoquera sa perte.

Il sera en effet condamné à mort le 14 avril 1794, convaincu du crime de contre révolution pour l’avoir libérée de prison.


On aurait pu lui pardonner les noyades et autres exactions, mais pas de l’avoir soustraite à la vengeance nationale.


La terreur sans la vertu est funeste.










samedi 5 septembre 2026

Les bons mots de Jean-Claude Benaben

 



Jean-Claude Louis Gautier Benaben (1746 – 1824), un ancien oratorien, a été nommé d’octobre à décembre 1793 commissaire civil par les administrateurs du département de Maine-et-Loire, auprès de l’armée chargée de combattre les insurgés vendéens.

C’est un militant jacobin, a priori un homme cultivé, issu de la bourgeoisie toulousaine, un enseignant, d’abord des belles-lettres puis des mathématiques, qui approche de la cinquantaine.

Nous disposons d’une partie de sa correspondance réunie par Arsène Launay et publiée en 1886 ainsi que le rapport qu’il a destiné aux administrateurs de son département, après Thermidor, concernant la guerre de Vendée. (BNF – Gallica).

Dans ce dernier document, on lit, page XVI de son introduction :

 …rien n’est comparable aux horreurs qui ont été commises dans le Vendée. Rien n’a été respecté dans ce malheureux pays ; les propriétés ont été pillées, saccagées, incendiées, les habitants, sans distinction d’âge ni de sexe, aristocrates ou patriotes, ont tous été livrés à la mort, ou chassés à vingt lieues des frontières, […] Non, la postérité ne croira jamais que des hommes qui avaient sans cesse à la bouche les saints noms de liberté, d’égalité, de fraternité, aient pu se livrer, contre leurs frères, à des atrocités semblables… ».

On pourrait partager son analyse.

Pourtant, moins d’un an auparavant, le même homme faisait preuve d’un sens de l’humour assez particulier.

Dans un courrier du 27 décembre 1794, il raconte en effet à un ami le « bon tour », l’expression est de lui, qu’un général républicain a joué à 600 brigands qui venaient de se rendre après la bataille de Savenay :

« Il les fit envelopper par deux bataillons et fit faire sur eux une décharge générale ; il y en eut autant à tomber de peur, mais comme il y en avait beaucoup qui remuaient, celui qui avait commandé le feu cria : « Que ceux qui ne sont pas blessés se lèvent. » Ceux qui n’étaient pas blessés, croyant qu’on voulait leur sauver la vie, s’empressèrent de se lever, mais ils retombèrent bientôt, car on avait fait sur eux une seconde décharge, on acheva ensuite de les tuer à coups de sabre, à coups de bayonnettes et à coups de crosse de fusils. » (correspondance privée de Benaben, par A. Launay, p. 75)

On en rit encore.

D’autant que quelques lignes plus haut, il écrivait (toujours après la bataille de Savenay) :

« Pendant que je préparais le logement, on amena beaucoup d’autres prisonniers parmi lesquels des femmes et des enfants, on en guillotina quelques-uns et on a fusillé le reste, ce qui est infiniment plus rapide, ce n’était guère la peine de leur préparer un logement. »

On peut donc combattre au nom des droits de l’homme, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, et approuver avec une certaine ironie l’extermination de ses opposants, hommes, femmes, enfants.

On peut également se permettre quelques euphémismes comme ceux qu’il rapportait la veille, écrivant de Nantes, aux administrateurs de son département, à propos des insurgés vendéens :

« … il paraît qu’on en a fusillé plus de deux mille. On appelle ça envoyer à l’ambulance ».

puis :

« On met tous ces coquins-là dans des bateaux qu’on fait couler ensuite à fond. On appelle ça envoyer au château d'eau »

et de poursuivre avec ce sens de la plaisanterie qui n’appartient qu’à lui :

« En vérité, si les brigands se sont plaints quelquefois de mourir de faim, ils ne pourront pas se plaindre au moins qu’on les fasse mourir de soif. » (correspondance politique de Benaben, par A. Launay, p. 51)

Du grand art comique…

Son récit de la prise du Mans « la plus grande victoire que nous ayons encore remportée » est toutefois beaucoup moins risible.

Témoin, ci-dessous le bref extrait des pages 78 et 79 de son rapport officiel (moins cru que sa correspondance et non compris des passages particulièrement choquants) :

« J’y fus témoin de toutes les horreurs que peut présenter une ville prise d’assaut. […]. Le principal massacre se faisait à la porte même de la maison qu’avaient choisie ces représentants (Turreau et Bourbotte NDLR). C’était une véritable boucherie. Les femmes y étaient entassées par trentaines ; on faisait sur elles de feux de peloton qu’il fallait redoubler, parce que ces femmes se jetant les unes sur les autres pour éviter la mort, il n’y avait guère que celles qui étaient à la surface qui reçurent les premiers coups de feu. »

Un récit plus détaillé se trouve dans sa correspondance privée, p. 71 à 74. (BNF – Gallica), pour ceux que cela intéresse.

La haine, le mépris, l’absence de pitié sinon de morale que manifestait Benaben à cette époque semblent malheureusement habituels. On pourrait remplir des pages entières de citations que l’on jugerait aujourd’hui « inappropriées ».

Un exemple ? Camille Desmoulins lui-même :

(à propos des paysans bretons et vendéens, croyant – selon lui – à leur résurrection après la guillotine) :

« De tels hommes déshonorent la guillotine, comme autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu’on avait pris en contrebande et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne conçois pas comment on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine ; on ne peut que leur courir sus, non pas comme dans une guerre mais comme dans une chasse…. » (Histoire des Brissotins p. 72/73 – ouvrage imprimé et envoyé aux sociétés affiliées aux Jacobins).


Surprenant, non ?







samedi 22 août 2026

La vérité selon Louis Antoine Léon de Saint-Just …




 Dans son rapport à la Convention « sur la police générale, la justice, le commerce, la législation et les crimes des factions » le 15 avril 1794, Antoine de Saint-Just détaillait les qualités d’un homme révolutionnaire.

Non content d’être inflexible, frugal, sensé, simple, plein d’honneur, sensible, probe, l’égal des malheureux, etc., il « est l’irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence… […] il dit la vérité afin qu’elle instruise et non pas afin qu’elle outrage. »

Quelques mois plus tôt, en février, devant cette même Convention, il citait pourtant, à l’appui de son argumentaire, des chiffres invraisemblables, qu’on a de la difficulté à ne pas prendre pour de vilains mensonges.

Les « Œuvres de Saint-Just » publiées en 1946 par les Éditions de la Cité Universelle, avec une introduction d’une quarantaine de pages de Jean Gratien, nous serviront de référence. Elles sont disponibles à la BNF – Gallica et présentent l’avantage de comporter une brève explication (de Jean Gratien lui-même, de l’éditeur ?) qui précède la plupart des textes.

Celle qui introduit le « Rapport sur les personnes incarcérées » (p. 190) mérite d’ailleurs d’être citée en entier :

« Les suspects incarcérés, non seulement faisaient souvent ripaille au milieu de la misère générale, mais communiquaient, complotaient à loisir. Les prisons semblaient n’avoir plus d’autre destination que de servir de lieu de réunion aux conspirateurs. Elles étaient haïes, regardées comme les repaires d’où partaient les coups les plus dangereux pour la République. On risquait de nouveaux massacres »

On pourrait comprendre que Saint-Just, sensible comme il l’était, voulait donc éviter sur des prisonniers, qui l’auraient quand même bien cherché, le renouvellement des massacres de septembre 1792.

Puis :

« Le 4 ventôse an II, la Convention demanda donc à ses deux comités de lui présenter un rapport sur les personnes incarcérées. Saint-Just en fut chargé. Le 8 ventôse an II (26 février 1794), au nom du Comité de Salut Public et du Comité de Sûreté Générale , et après y avoir travaillé quatre jours, il lut à la Convention le rapport suivant. La véhémence admirable de ces pages en fait peut-être ce que Saint-Just a écrit de plus inspiré ».

Si l’auteur de ces lignes juge particulièrement inspiré le jeune révolutionnaire, il semble toutefois que cette inspiration soit un peu trop excessive.

À l’appui de son rapport, Louis Antoine Léon de Saint-Just cite en effet des chiffres dénués de toute mesure, sinon de tout bon sens.

On se plaint, à tort, dit-il, des mesures révolutionnaires, « nous » – la Convention sans doute – « sommes des modérés en comparaison de tous les autres gouvernements ».

et il poursuit :

« En 1788, Louis XVI fit immoler huit mille personnes de tout âge, de tout sexe, dans Paris, dans la rue Mêlée et sur le Pont-Neuf. […]. La cour pendait dans les prisons, les noyés que l’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes, il y avait quatre cent mille prisonniers ; l’on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois mille hommes, il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd’hui : […] il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers dont vous n’entendez pas les cris… ».

Il est à remarquer d’ailleurs que Jean Jaurès dans son « Histoire socialiste de la Révolution française », livre 6, troisième partie, quand il cite ce passage : « on rouait trois mille hommes », écrit : « on rouait de coups trois mille hommes » (c’est moi qui souligne). Cette affirmation est en dehors de la logique de la phrase et est également invraisemblable. Il s’agit sans doute d’une erreur de retranscription puisqu’entre le supplice de la roue et « être roué de coups », il y a bien sûr une différence qui n’aura échappé à personne.

Reprenons les chiffres cités :

8 000 personnes immolées par Louis XVI en 1788 rue Mêlée et sur le Pont-Neuf.

On trouve une étude d’Hervé Catroux (ref. : Les émeutes de l’été 1788 à Paris : troubles populaires et confrontation à l’heure des réformes. Histoire. 2002 (dumas-05354421)) sur l’ensemble de ces évènements et qui indique p. 49 à propos de l’émeute du 16 septembre 1788 sur le Pont-Neuf et rue Meslée : « de nombreux blessés sont conduits à l’Hôtel-Dieu et 25 sont emprisonnés. Le bilan se porte à 80 tués et blessés selon les estimations ».

Sauf à prendre « immolées » pour autre chose que « mort », et la démonstration serait bien difficile, l’exagération (le mensonge, l’emportement chacun choisira) est remarquable pour un homme dont l’idéal, croyons-nous comprendre, est d’être « un héros de bon sens et de probité » (p. 239 de ses œuvres).

En consultant les autres mais rares sources de renseignement disponibles sur Internet à ce sujet, on trouve des estimations d’environ 50 à 80 personnes tuées (par exemple Wikipédia qui situe d’ailleurs cette émeute le 24 septembre).


– La cour pendait dans les prisons, les noyés qu’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes.

Saint-Just ne donne pas de chiffres, mais dire que « les noyés » étaient les victimes de la cour est à l’évidence faux. L’époque voyait, comme à toutes les autres, des accidents, des suicides, des meurtres.


– Il y avait quatre cent mille prisonniers.

On comprend, dans le sens de la phrase, qu’il s’agit de 400 000 prisonniers de la royauté, en France. L’époque n’est pas précisée mais on peut supposer que Saint-Just évoque les années qui précèdent la Révolution.

Aucune statistique, aucun document, ne permet d’avancer un tel chiffre qui semble aussi invraisemblable que les précédents.

Curieusement d’ailleurs il ressort d’une évaluation de Taine (Les origines de la France contemporaine, livre 4, chap. 1, renvoi 13) que la France comptait environ durant la terreur 433 000 personnes retenues (en prison, à domicile ou assignées à résidence). Camille Desmoulins, lui, parle de 200 000 citoyens détenus en prison en décembre 1793 (Vieux Cordelier nᵒ 4, cité par Taine).


– 15 000 contrebandiers pendus par an, 3 000 hommes roués (par an également dans le sens de la phrase).

Là encore ces chiffres ressortent plus d’une propagande maladroite que d’une évaluation crédible. Selon Diderot, vers 1770, environ 300 personnes étaient condamnées à mort chaque année en France. (cité dans « La mort au siècle des Lumières » – Robert Favre, chap. 2, p. 35 à 66 – OpenEdition).

La lecture du blog « Histoire de bourreaux » conforte cette hypothèse. L’auteur donne pour Aix, de 1700 à 1790, 821 condamnés à mort exécutés, dont 358 par le supplice de la roue, et les deux derniers roués l’auraient en août et septembre en métropole et début 1791 à Saint-Domingue.

Si on applique ce chiffre aux 33 provinces de la France, on arrive à une évaluation – bien sûr hypothétique, mais il n’y a pas d’autres données fiables – de 301 exécutions annuelles (dont 131 roués) sur l’ensemble du Royaume (métropole, les colonies mériteraient une étude particulière).

Nous avons donc une « exagération » de 300 morts probables à 18 000. Si on l’appliquait, cette proportion aux guerres de Vendée, nous aurions un résultat de plus de 10 millions de morts.

Il aurait sans doute été préférable que Saint-Just avance les conditions des exécutions, beaucoup plus convaincantes, que des chiffres, faux à l’évidence.


– Il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd'hui.

Même si là encore Saint-Just n’avance pas de chiffre, souvenons-nous des 7 prisonniers trouvés à la Bastille (60 y étaient incarcérés sous Louis XIV) et, à titre de comparaison, des 1 300 détenus dans les geôles de la République massacrés à Paris début septembre 1792.


– Il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers…

Il n’y a bien sûr à l’appui de cette information aucune source référencée.


Enfin, pour terminer, nous trouvons dans ce rapport de Saint-Just, du 26 février 1794, des expressions qui seront reprises par Jean-Baptiste Carrier :

– Saint-Just (p. 195) « … on ne peut garder le silence sur l’impunité des plus grands coupables, qui veulent briser les échafauds, parce qu’ils craignent d’y monter… »

– Carrier le 4 mars aux Cordeliers : « On s’apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi… […] Les monstres ! Ils voudraient briser les échafauds. » (cité par le comte Fleury Carrier p. 191-192),

et les chiffres des morts, côté républicain, durant la guerre de Vendée :

– Saint-Just (p. 194) « On semble ne compter pour rien le sang de 200 000 patriotes répandu et oublié… » puis « cette indulgence […] a depuis coûté la vie à 200 000 hommes dans la Vendée ».

– Carrier le 23 novembre à la Convention (arch. parl.) : « On croyait entendre les cris de 200 000 martyrs de la liberté, les yeux crevés, les pieds, les mains coupés, jetés dans les cachots ». Le 6 décembre lors de son procès : « … a-t-on oublié que 150 000 défenseurs de la patrie ont été tués avant mon arrivée… »  puis : « a-t-on oublié les tortures de 200 000 patriotes ? »


Mais on sait que Jean-Baptiste Carrier, non content d’être un incompétent, était aussi un affabulateur.








La haine des riches mais pas que...

  Jean-Baptiste Carrier, ou la haine des riches, mais pas que… et sans prétendre être exhaustif (la liste serait trop longue) :...