samedi 5 septembre 2026

Les bons mots de Jean-Claude Benaben

 



Jean-Claude Louis Gautier Benaben (1746 – 1824), un ancien oratorien, a été nommé d’octobre à décembre 1793 commissaire civil par les administrateurs du département de Maine-et-Loire, auprès de l’armée chargée de combattre les insurgés vendéens.

C’est un militant jacobin, a priori un homme cultivé, issu de la bourgeoisie toulousaine, un enseignant, d’abord des belles-lettres puis des mathématiques, qui approche de la cinquantaine.

Nous disposons d’une partie de sa correspondance réunie par Arsène Launay et publiée en 1886 ainsi que le rapport qu’il a destiné aux administrateurs de son département, après Thermidor, concernant la guerre de Vendée. (BNF – Gallica).

Dans ce dernier document, on lit, page XVI de son introduction :

 …rien n’est comparable aux horreurs qui ont été commises dans le Vendée. Rien n’a été respecté dans ce malheureux pays ; les propriétés ont été pillées, saccagées, incendiées, les habitants, sans distinction d’âge ni de sexe, aristocrates ou patriotes, ont tous été livrés à la mort, ou chassés à vingt lieues des frontières, […] Non, la postérité ne croira jamais que des hommes qui avaient sans cesse à la bouche les saints noms de liberté, d’égalité, de fraternité, aient pu se livrer, contre leurs frères, à des atrocités semblables… ».

On pourrait partager son analyse.

Pourtant, moins d’un an auparavant, le même homme faisait preuve d’un sens de l’humour assez particulier.

Dans un courrier du 27 décembre 1794, il raconte en effet à un ami le « bon tour », l’expression est de lui, qu’un général républicain a joué à 600 brigands qui venaient de se rendre après la bataille de Savenay :

« Il les fit envelopper par deux bataillons et fit faire sur eux une décharge générale ; il y en eut autant à tomber de peur, mais comme il y en avait beaucoup qui remuaient, celui qui avait commandé le feu cria : « Que ceux qui ne sont pas blessés se lèvent. » Ceux qui n’étaient pas blessés, croyant qu’on voulait leur sauver la vie, s’empressèrent de se lever, mais ils retombèrent bientôt, car on avait fait sur eux une seconde décharge, on acheva ensuite de les tuer à coups de sabre, à coups de bayonnettes et à coups de crosse de fusils. » (correspondance privée de Benaben, par A. Launay, p. 75)

On en rit encore.

D’autant que quelques lignes plus haut, il écrivait (toujours après la bataille de Savenay) :

« Pendant que je préparais le logement, on amena beaucoup d’autres prisonniers parmi lesquels des femmes et des enfants, on en guillotina quelques-uns et on a fusillé le reste, ce qui est infiniment plus rapide, ce n’était guère la peine de leur préparer un logement. »

On peut donc combattre au nom des droits de l’homme, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, et approuver avec une certaine ironie l’extermination de ses opposants, hommes, femmes, enfants.

On peut également se permettre quelques euphémismes comme ceux qu’il rapportait la veille, écrivant de Nantes, aux administrateurs de son département, à propos des insurgés vendéens :

« … il paraît qu’on en a fusillé plus de deux mille. On appelle ça envoyer à l’ambulance ».

puis :

« On met tous ces coquins-là dans des bateaux qu’on fait couler ensuite à fond. On appelle ça envoyer au château d'eau »

et de poursuivre avec ce sens de la plaisanterie qui n’appartient qu’à lui :

« En vérité, si les brigands se sont plaints quelquefois de mourir de faim, ils ne pourront pas se plaindre au moins qu’on les fasse mourir de soif. » (correspondance politique de Benaben, par A. Launay, p. 51)

Du grand art comique…

Son récit de la prise du Mans « la plus grande victoire que nous ayons encore remportée » est toutefois beaucoup moins risible.

Témoin, ci-dessous le bref extrait des pages 78 et 79 de son rapport officiel (moins cru que sa correspondance et non compris des passages particulièrement choquants) :

« J’y fus témoin de toutes les horreurs que peut présenter une ville prise d’assaut. […]. Le principal massacre se faisait à la porte même de la maison qu’avaient choisie ces représentants (Turreau et Bourbotte NDLR). C’était une véritable boucherie. Les femmes y étaient entassées par trentaines ; on faisait sur elles de feux de peloton qu’il fallait redoubler, parce que ces femmes se jetant les unes sur les autres pour éviter la mort, il n’y avait guère que celles qui étaient à la surface qui reçurent les premiers coups de feu. »

Un récit plus détaillé se trouve dans sa correspondance privée, p. 71 à 74. (BNF – Gallica), pour ceux que cela intéresse.

La haine, le mépris, l’absence de pitié sinon de morale que manifestait Benaben à cette époque semblent malheureusement habituels. On pourrait remplir des pages entières de citations que l’on jugerait aujourd’hui « inappropriées ».

Un exemple ? Camille Desmoulins lui-même :

(à propos des paysans bretons et vendéens, croyant – selon lui – à leur résurrection après la guillotine) :

« De tels hommes déshonorent la guillotine, comme autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu’on avait pris en contrebande et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne conçois pas comment on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine ; on ne peut que leur courir sus, non pas comme dans une guerre mais comme dans une chasse…. » (Histoire des Brissotins p. 72/73 – ouvrage imprimé et envoyé aux sociétés affiliées aux Jacobins).


Surprenant, non ?







samedi 22 août 2026

La vérité selon Louis Antoine Léon de Saint-Just …




 Dans son rapport à la Convention « sur la police générale, la justice, le commerce, la législation et les crimes des factions » le 15 avril 1794, Antoine de Saint-Just détaillait les qualités d’un homme révolutionnaire.

Non content d’être inflexible, frugal, sensé, simple, plein d’honneur, sensible, probe, l’égal des malheureux, etc., il « est l’irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence… […] il dit la vérité afin qu’elle instruise et non pas afin qu’elle outrage. »

Quelques mois plus tôt, en février, devant cette même Convention, il citait pourtant, à l’appui de son argumentaire, des chiffres invraisemblables, qu’on a de la difficulté à ne pas prendre pour de vilains mensonges.

Les « Œuvres de Saint-Just » publiées en 1946 par les Éditions de la Cité Universelle, avec une introduction d’une quarantaine de pages de Jean Gratien, nous serviront de référence. Elles sont disponibles à la BNF – Gallica et présentent l’avantage de comporter une brève explication (de Jean Gratien lui-même, de l’éditeur ?) qui précède la plupart des textes.

Celle qui introduit le « Rapport sur les personnes incarcérées » (p. 190) mérite d’ailleurs d’être citée en entier :

« Les suspects incarcérés, non seulement faisaient souvent ripaille au milieu de la misère générale, mais communiquaient, complotaient à loisir. Les prisons semblaient n’avoir plus d’autre destination que de servir de lieu de réunion aux conspirateurs. Elles étaient haïes, regardées comme les repaires d’où partaient les coups les plus dangereux pour la République. On risquait de nouveaux massacres »

On pourrait comprendre que Saint-Just, sensible comme il l’était, voulait donc éviter sur des prisonniers, qui l’auraient quand même bien cherché, le renouvellement des massacres de septembre 1792.

Puis :

« Le 4 ventôse an II, la Convention demanda donc à ses deux comités de lui présenter un rapport sur les personnes incarcérées. Saint-Just en fut chargé. Le 8 ventôse an II (26 février 1794), au nom du Comité de Salut Public et du Comité de Sûreté Générale , et après y avoir travaillé quatre jours, il lut à la Convention le rapport suivant. La véhémence admirable de ces pages en fait peut-être ce que Saint-Just a écrit de plus inspiré ».

Si l’auteur de ces lignes juge particulièrement inspiré le jeune révolutionnaire, il semble toutefois que cette inspiration soit un peu trop excessive.

À l’appui de son rapport, Louis Antoine Léon de Saint-Just cite en effet des chiffres dénués de toute mesure, sinon de tout bon sens.

On se plaint, à tort, dit-il, des mesures révolutionnaires, « nous » – la Convention sans doute – « sommes des modérés en comparaison de tous les autres gouvernements ».

et il poursuit :

« En 1788, Louis XVI fit immoler huit mille personnes de tout âge, de tout sexe, dans Paris, dans la rue Mêlée et sur le Pont-Neuf. […]. La cour pendait dans les prisons, les noyés que l’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes, il y avait quatre cent mille prisonniers ; l’on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois mille hommes, il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd’hui : […] il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers dont vous n’entendez pas les cris… ».

Il est à remarquer d’ailleurs que Jean Jaurès dans son « Histoire socialiste de la Révolution française », livre 6, troisième partie, quand il cite ce passage : « on rouait trois mille hommes », écrit : « on rouait de coups trois mille hommes » (c’est moi qui souligne). Cette affirmation est en dehors de la logique de la phrase et est également invraisemblable. Il s’agit sans doute d’une erreur de retranscription puisqu’entre le supplice de la roue et « être roué de coups », il y a bien sûr une différence qui n’aura échappé à personne.

Reprenons les chiffres cités :

8 000 personnes immolées par Louis XVI en 1788 rue Mêlée et sur le Pont-Neuf.

On trouve une étude d’Hervé Catroux (ref. : Les émeutes de l’été 1788 à Paris : troubles populaires et confrontation à l’heure des réformes. Histoire. 2002 (dumas-05354421)) sur l’ensemble de ces évènements et qui indique p. 49 à propos de l’émeute du 16 septembre 1788 sur le Pont-Neuf et rue Meslée : « de nombreux blessés sont conduits à l’Hôtel-Dieu et 25 sont emprisonnés. Le bilan se porte à 80 tués et blessés selon les estimations ».

Sauf à prendre « immolées » pour autre chose que « mort », et la démonstration serait bien difficile, l’exagération (le mensonge, l’emportement chacun choisira) est remarquable pour un homme dont l’idéal, croyons-nous comprendre, est d’être « un héros de bon sens et de probité » (p. 239 de ses œuvres).

En consultant les autres mais rares sources de renseignement disponibles sur Internet à ce sujet, on trouve des estimations d’environ 50 à 80 personnes tuées (par exemple Wikipédia qui situe d’ailleurs cette émeute le 24 septembre).


– La cour pendait dans les prisons, les noyés qu’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes.

Saint-Just ne donne pas de chiffres, mais dire que « les noyés » étaient les victimes de la cour est à l’évidence faux. L’époque voyait, comme à toutes les autres, des accidents, des suicides, des meurtres.


– Il y avait quatre cent mille prisonniers.

On comprend, dans le sens de la phrase, qu’il s’agit de 400 000 prisonniers de la royauté, en France. L’époque n’est pas précisée mais on peut supposer que Saint-Just évoque les années qui précèdent la Révolution.

Aucune statistique, aucun document, ne permet d’avancer un tel chiffre qui semble aussi invraisemblable que les précédents.

Curieusement d’ailleurs il ressort d’une évaluation de Taine (Les origines de la France contemporaine, livre 4, chap. 1, renvoi 13) que la France comptait environ durant la terreur 433 000 personnes retenues (en prison, à domicile ou assignées à résidence). Camille Desmoulins, lui, parle de 200 000 citoyens détenus en prison en décembre 1793 (Vieux Cordelier nᵒ 4, cité par Taine).


– 15 000 contrebandiers pendus par an, 3 000 hommes roués (par an également dans le sens de la phrase).

Là encore ces chiffres ressortent plus d’une propagande maladroite que d’une évaluation crédible. Selon Diderot, vers 1770, environ 300 personnes étaient condamnées à mort chaque année en France. (cité dans « La mort au siècle des Lumières » – Robert Favre, chap. 2, p. 35 à 66 – OpenEdition).

La lecture du blog « Histoire de bourreaux » conforte cette hypothèse. L’auteur donne pour Aix, de 1700 à 1790, 821 condamnés à mort exécutés, dont 358 par le supplice de la roue, et les deux derniers roués l’auraient en août et septembre en métropole et début 1791 à Saint-Domingue.

Si on applique ce chiffre aux 33 provinces de la France, on arrive à une évaluation – bien sûr hypothétique, mais il n’y a pas d’autres données fiables – de 301 exécutions annuelles (dont 131 roués) sur l’ensemble du Royaume (métropole, les colonies mériteraient une étude particulière).

Nous avons donc une « exagération » de 300 morts probables à 18 000. Si on l’appliquait, cette proportion aux guerres de Vendée, nous aurions un résultat de plus de 10 millions de morts.

Il aurait sans doute été préférable que Saint-Just avance les conditions des exécutions, beaucoup plus convaincantes, que des chiffres, faux à l’évidence.


– Il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd'hui.

Même si là encore Saint-Just n’avance pas de chiffre, souvenons-nous des 7 prisonniers trouvés à la Bastille (60 y étaient incarcérés sous Louis XIV) et, à titre de comparaison, des 1 300 détenus dans les geôles de la République massacrés à Paris début septembre 1792.


– Il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers…

Il n’y a bien sûr à l’appui de cette information aucune source référencée.


Enfin, pour terminer, nous trouvons dans ce rapport de Saint-Just, du 26 février 1794, des expressions qui seront reprises par Jean-Baptiste Carrier :

– Saint-Just (p. 195) « … on ne peut garder le silence sur l’impunité des plus grands coupables, qui veulent briser les échafauds, parce qu’ils craignent d’y monter… »

– Carrier le 4 mars aux Cordeliers : « On s’apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi… […] Les monstres ! Ils voudraient briser les échafauds. » (cité par le comte Fleury Carrier p. 191-192),

et les chiffres des morts, côté républicain, durant la guerre de Vendée :

– Saint-Just (p. 194) « On semble ne compter pour rien le sang de 200 000 patriotes répandu et oublié… » puis « cette indulgence […] a depuis coûté la vie à 200 000 hommes dans la Vendée ».

– Carrier le 23 novembre à la Convention (arch. parl.) : « On croyait entendre les cris de 200 000 martyrs de la liberté, les yeux crevés, les pieds, les mains coupés, jetés dans les cachots ». Le 6 décembre lors de son procès : « … a-t-on oublié que 150 000 défenseurs de la patrie ont été tués avant mon arrivée… »  puis : « a-t-on oublié les tortures de 200 000 patriotes ? »


Mais on sait que Jean-Baptiste Carrier, non content d’être un incompétent, était aussi un affabulateur.








mardi 30 juin 2026

17 avril 1793 - jugement de Julien Binet laboureur à Bouguenais

 






Le 17 avril 1793 vers 11 heures du matin à Indret, Julien Binet, un laboureur de Bouguenais, est condamné à mort, avec confiscation de ses biens « au profit de la République » et fusillé, sur place, pour « faire un exemple ».


Suite au soulèvement populaire du 10 mars 1793, un poste républicain de la garde nationale nantaise a été constitué au lieu-dit la Hibaudière qui surplombe la fonderie de l’île d’Indret sur la rive sud de la Loire. Les insurgés, inexpérimentés, mal équipés, l’attaquent une première fois le 25 mars. Quelques coups de feu suffisent à les disperser mais le capitaine d’artillerie Favreau, qui dirige la fonderie demande des renforts. Une cinquantaine de soldats viennent alors compléter la garnison qui s’installe au château d’Aux.

C’est une place stratégique, en aval de Nantes, qui domine l’ancienne manufacture royale, offrant avec ses bâtiments et ses murailles, des facilités de protection et de logement.

Dans la région, la guérilla s’est généralisée, organisée en paroisses, et inquiète les républicains, dont fait partie le capitaine Favreau.

C’est dans ce contexte qu’intervient la capture de Julien Binet le 15 avril 1793.

Une commission militaire qui se désigne elle-même « pour accompagner la force armée qui a marché sur les brigands » est aussitôt constituée et interroge le 16 avril « le quidam de la taille d’environ 5 pieds 1 pouce (1 m 55) habillé d’une grande culotte et d’un gilet bleu »


L’interrogatoire

Le « quidam » déclare qu’il s’appelle Julien Binet 31 ans et qu’il est laboureur au village des Chaudières (en aval du bourg de Bouguenais proche de Saint Jean de Boiseau).

Il est né en fait le 17 décembre 1759, il vient donc d’avoir 33 ans, et a vu le jour à la Roche Balue, tout à côté, en bordure de Loire, avec pour parrain, et c’est assez étonnant ou prémonitoire, Jacques Boudaud, notaire et procureur, qui sera fusillé à ce même château d’Aux, un an plus tard, pour avoir fait partie du comité insurrectionnel. Sa marraine est également une « notable » Françoise Pavageau fille de Bonaventure Pavageau notaire, greffier de la juridiction de Bouaye, et veuve de Mathurin Peillac fils du « sieur de la Cave ».

Il a été arrêté dit-il par la garde nationale alors qu’il se rendait à la Motte, (un village près de chez lui) armé d’un fusil et d’un pistolet, armes qu’il reconnaît lui appartenir.

Il avoue implicitement faire partie des insurgés parce qu’il précise que c’est un nommé Lapierre garde au château d’Aux (1) qui « les forçait à se rassembler » mais qu’il n’avait pas l’intention de mal faire. D’ailleurs il n’a participé qu’à deux rassemblements au village de la Motte de 7 heures du soir à 8 ou 9 heures du matin. (la Motte était sur le passage d’une éventuelle patrouille entre le château d’Aux et le bourg de Bouguenais).

Quand on lui demande où il s’est procuré ses munitions et pourquoi ses armes étaient chargées, il répond qu’il a acheté la poudre à Aguesse à Bouguenais (un Pierre Aguesse sera fusillé au château d’Aux en avril 1794, son fournisseur ? ), qu’on lui a donné le plomb à la Motte et « que c’était pour tirer sur un mauvais chien qu’on disait être dans le village ».

On lui fait remarquer qu’il portait une boîte de poudre à canon (interdite à la revente). Il répond que c’est Guillaume Guadet de la Motte (peut-être Guillaume Gadais, 1742-1818) qui le lui a donnée.

Il explique ensuite à son interrogateur que la balle de plomb « faite maison » lui a été remise lors de sa garde mais il ne se souvient plus par qui et que la balle qui paraît être « artificielle » (usinée ?) d’environ du même calibre, il l’a trouvée en bêchant la terre.

Connaît-il un certain René Ménager ?

« Que oui », il habite la Motte et ils ont monté la garde ensemble pendant deux nuits.

Puisqu’il était de garde on le questionne sur la provenance de leurs provisions : du vin et de la viande.

Le vin était fourni « tantôt par l’un tantôt par l’autre » dit-il et le veau leur a été donné par le domestique du citoyen Dubern, de Nantes qui a une maison au quartier du Marchix (Pierre Dubern, fabricant d’indiennes )

Connaît-il François Albran ?

« que oui », il est de la Motte et c’est leur officier (François Albran changera de camp, deviendra guide de l’armée républicaine au château d’Aux et sera assassiné par des inconnus en décembre 1794, voir « les procès des guides du château d’Aux »).

On lui présente alors une liste, où se trouve son nom, des habitants du canton de Roche Balue « qui veulent se battre pour la bonne religion et contre les ennemis de notre salut ».

Il répond que c’est possible puisqu’il a été deux fois aux rassemblements.

A la demande de dénoncer ses chefs, il désigne Lapierre (voir note en bas de page ) commandant en chef, puis les capitaines : Gabriel Heurlin, François Lebrun, François Ordonneau (mort à Pont Rousseau le 29 juin 1793 jour de l’attaque sur Nantes) originaires de la Motte, Joseph Piesseau (70 ans, tué dans les rangs des rebelles à Corcoué/Logne en septembre 1794) et Jean Quilleau de la Guérinière.

A une autre question il répond également qu’il n’a jamais été en détachement.

L’interrogateur a priori bien renseigné lui rétorque qu’il « ne dit pas la vérité » puisqu’il a été aux Sorinières (un camp disputé par les insurgés et les républicains) il y a huit jours.

Julien Binet l’admet mais précise qu’il n’y était pas lorsque la garde nationale s’y trouvait.

Il indique toutefois que le commandant de ce rassemblement était le sieur de la Sécherie de Saint Philbert de Bouaine (en Vendée), qu’il les a harangués et leur a demandé de se procurer des vivres. Ils étaient environ 3 000 dont les deux tiers étaient armés de fusils, les autres de fourches ou de brocs et logeaient dans les villages voisins. Il y est resté cinq jours, avec son fusil.

Lorsqu’on l’interroge sur des pillages il indique qu’il s’est trouvé à l’enlèvement de deux barriques de vin.

Connaît-il René Rousseau  ?

« que oui », il est domestique de monsieur Touzet de la Motte et a été de garde avec lui.

Rousseau ne s’est-il pas trouvé à des pillages avec René Ménager ?

Julien Binet répond qu’il a été avec René Ménager à l’enlèvement des deux barriques de vin mais qu’il ne se souvient pas de René Rousseau


C’est la fin de ce premier interrogatoire. On le lui relit. Il confirme qu’il a dit la vérité qu’il n’a rien à rajouter. Il ne sait pas signer et trace une croix au bas du document. Le greffier du tribunal militaire improvisé écrit autour : « marque de Julien Binet ».


Cependant, peut-être provoquée par une intervention extérieure, il existe une « suite des interrogations de Julien Binet » non datée, qui complète les premières questions.

Notre laboureur précise donc qu’il est célibataire, fermier de Jean Albran (fusillé en février 1794 au château d’Aux, frère de François Albran dont nous avons déjà parlé) et qu’il tient des vignes « à tiers » du citoyen Dubern de Nantes.

A une question sur Lapierre, garde-chasse du sieur d’Aux, il indique qu’il l’a vu deux fois en habit de garde national, avec une cocarde tricolore et à d’autres occasions en habit de couleur avec la cocarde blanche.

Il précise qu’il était « simple fusilier » dans sa compagnie.

Connaît-il le particulier arrêté avec lui, armé d’un fusil qui s’est sauvé de peur ?

Julien Binet ne donne pas le nom de son compagnon mais indique que le fusil était celui de Gabriel Heurlin (cité plus haut)

On lui relit ce nouvel interrogatoire et il précise encore qu’il ne sait pas signer mais on ne trouve pas sa marque (une croix) sur le document.



Le jugement

La commission, composée de cinq militaires (un lieutenant, un sergent, un caporal et deux fusiliers, de la région) réunie le lendemain 17 avril poursuit alors le procès de « Julien Binet laboureur […] arrêté les armes à la main et en poches » en faisant comparaître deux témoins, des gardes nationaux de Nantes qui déposent après avoir prêté serment  : Braunay, imprimeur en indiennes, 19 ans, et Jean Besiau, maçon, 23 ans.

- Braunay raconte qu’il a arrêté Julien Binet le 15 avril vers midi. Il a récupéré le fusil qu’il avait jeté sur le toit d’une maison et l’a fait marcher devant lui pour le conduire devant la force armée.

- Jean Besiau déclare qu’il a vu le citoyen Bellemin retirer de la poche de Binet deux balles et onze  « bidons ». Ne sachant signer il trace une croix dans la phrase même relatant sa déposition.

- Bellemin, caporal de la garde nationale nantaise, souhaite alors faire une déposition contre le prévenu. Il prête serment et raconte que lorsqu’il a fouillé Binet il a trouvé un pistolet dans sa poche droite et une poire pleine de poudre à canon dans la gauche.

D’après les dépositions de ces témoins, puis les « réponses sommaires » de Julien Binet, à qui la parole est donnée, et en vertu de l’article 2 du décret du 19 mars 1793 (2), la commission militaire reconnaît et déclare « le dit Julien Binet atteint et convaincu d’avoir été pris les armes à la main et prévenu de faire partie des attroupements contre révolutionnaires »

« En réparation » la commission militaire le condamne à la peine de mort et décide de le conduire de suite sous bonne garde à Nantes pour être livré « à l’exécuteur des jugements criminels ». Le jugement rendu « au château de l’isle d’Indret » doit être mis à exécution dans les 24 heures et les biens de Julien Binet confisqués au profit de la nation.

Les cinq militaires composant la commission signent le document.



Des remords ???

Mais le même jour, avant ou après l’exécution, ils rédigent, et signent, une attestation pour certifier « qu’il n’est pas de notre faute si le dit Binet n’a pas monté à Nantes pour y subir son jugement » indiquant ainsi qu’il a été fusillé sur place, vraisemblablement par la troupe.

En effet ils écrivent que le capitaine Favreau, directeur de la fonderie d’Indret a voulu « faire un exemple », leur affirmant que les habitants le voulaient (3) et qu’il leur a dit « verbalement » qu’il fallait faire exécuter le jugement « à coups de fusils ».

La commission lui a demandé s’il « prenait cette manière d’exécution pour son compte ». Il a répondu « que oui » mais, prudents, ou pris de remords, les cinq militaires l'ont  prévenu qu’ils allaient en dresser procès-verbal.

En ce jour du 17 avril 1793, la commission formée de militaires locaux, s’en tient donc à une répression légale, même d’exception, mais le capitaine Favreau use de son pouvoir, de son grade (le président de la commission « n’est que » lieutenant) pour exiger un exemple et demande donc de faire exécuter Julien Binet sur place « à coups de fusils » et non pas par l’exécuteur des jugements criminels de Nantes, ce qui est illégal.

Illégalité dont ont bien conscience les membres de la commission et qui constitue l’une des premières transgressions de la légalité révolutionnaire, pourtant expéditive, relevée dans un acte officiel à Bouguenais.

En outre que la commission se soit réunie sur l’île d’Indret, le domaine du capitaine Favreau, et non pas au camp républicain de la Hibaudière, au château d'Aux comme elle le fera ultérieurement, pourrait également indiquer l’influence qu’aurait exercée le capitaine.



De ce procès, on peut retenir trois traits marquants :

- le formalisme juridique de la commission militaire locale, présidée par un lieutenant de la garde territoriale (bataillon de la place du département), a priori soucieux de respecter les lois de la République, pour la quelle il se bat,

- les réponses naïves, sans mensonges, juste parfois élusives de Julien Binet qui paraît un homme simple, sincère, sans remords apparent, même s’il sait probablement qu’il risque sa vie,

- le rôle plus politique de Charles Favreau (4 ) qui n’hésite pas à employer des méthodes illégales dans un contexte pourtant répressif sinon pire, pour que la République – ou l’opinion qu’il s’en fait – triomphe.





Notes :

- (1) dans ses mémoires (p 38-39), de la Championnière un des lieutenants de Charette, dresse un portrait à charge de Lapierre « un des premiers pour la force et un des plus courageux », mais indiscipliné, pillard, auteur de plusieurs crimes. Après avoir commandé les paroisses de Bouguenais et de Bouaye il semble avoir agi pour son compte à la tête d’une petite bande. Enrichi, selon de la Championnière, il chercha refuge à Noirmoutier où, début janvier 1794, il fut fusillé, comme 1 200 combattants vendéens environ, sur ordre des représentants du peuple, malgré la promesse de vie sauve donnée auparavant par le général Haxo.

- (2) le décret du 19 mars 1793 de la Convention nationale met « hors la loi » les insurgés et « ceux qui auraient pris ou prendraient la cocarde blanche ou tout autre signe de rébellion ». 

L’article 2, auquel fait référence la commission militaire ci-dessus, précise que ces hors la loi : « s’ils sont pris ou arrêtés les armes à la main, ils seront dans les 24 heures livrés à l’exécuteur des jugements criminels et mis à mort après que le fait aura été reconnu et déclaré constant par une commission militaire formée par les officiers de chaque division employés contre les révoltés. Chaque commission sera composée de 5 personnes, prises dans les différents grades de la division soldée ou non soldée ». 

L’article 7 indique que la peine de mort, prononcée dans les cas déterminés par la présente Loi emportera la confiscation des biens.

L’article 6 ne manque d’intérêt non plus, puisqu’il précise que « les prêtres, les ci-devants nobles, les ci-devants seigneurs, les émigrés, les agents et domestiques de toutes ces personnes, les étrangers, ceux qui ont eu des emplois ou exercé des fonctions publiques dans l’ancien gouvernement ou depuis la révolution ... » etc. « … subiront la peine de mort ».

Un grand pas en avant….

- (3) Plusieurs familles de « patriotes » se sont réfugiées à Indret. Plus tard, ne pas s’être réfugié sera considéré comme « suspect » donc passible, au mieux de l’enfermement à Nantes, au pire d’être exécuté sur place.

- (4) Charles François Léger Favreau (1760-1825) entré à 19 ans au régiment d’artillerie de Besançon est promu capitaine d’artillerie de marine en juillet 1792. Il servira la république, participera à Thermidor sera nommé général de brigade, prendra sa retraite en 1801 … et sera fait chevalier de Saint-Louis par Louis XVIII.




Sources :

- AD 44 L 1508

- AD 85 Dictionnaire des Vendéens, contemporains de la guerre de Vendée


Les bons mots de Jean-Claude Benaben

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