Une thèse de doctorat, bien peu crédible...
Partie 1
La
thèse de doctorat de Gaston Martin « Carrier et sa mission à
Nantes » publiée aux Presses Universitaires en 1924 est l’un
des rares ouvrages qui cherche à présenter toutes les actions
« utiles » du député du Cantal lors de son séjour à
Nantes et à atténuer sa responsabilité dans les crimes qui lui ont
été reprochés.
Dans
son avant propos, l’auteur annonce s’inscrire en faux contre une
tradition bien établie et
précise que
les maîtres
qui ont parlé de Carrier n’ont pas traité le sujet à fond,
les
autres, trop partisans, ayant manqué de sens critique (Lallié et
Fleury peut-être).
Sans
vouloir écrire une biographie, il a donc tenté la
reconstitution de la vie nantaise du 20 octobre 1793 au 25 pluviôse
an II (13 février 1794), dates de son séjour
et
« ... l’étude de sa mission à l’armée de l’Ouest, avec
Nantes pour quartier général ».
On
peut supposer que le quartier général en question est celui de Jean
Baptiste Carrier et non celui de l’armée de l’Ouest puisque le
quartier général de cette dernière en 1793/1794 était là où son
trouvait son unité de commandement, comme toutes les autres armées :
éventuellement à Nantes mais aussi à Angers, Saumur, Vitré,
Rennes... Il en va de même pour les différentes divisions qui la
composaient avec les généraux Haxo, Moulin, Kléber, Westermann
etc... à la poursuite des insurgés.
Le
quartier général installé à Nantes qu’évoque Gaston Martin serait donc plus probablement celui du représentant, avec ses
proches collaborateurs, qu’on a d’ailleurs de la difficulté à
déterminer précisément (Lamberty, Robin, Lavaux, Prigent, Lalouet, O’Sullivan ?).
On
pourrait peut-être y inclure les généraux demeurés en poste fixe
à Nantes, Boivin commandant de la place et Vimeux, responsable de la
Loire Inférieure, nommés fin octobre début novembre 1793,
rattachés à l’armée de l’Ouest, ainsi que le commandant de la
garde nationale nantaise. Mais on verra que leurs relations sont
parfois compliquées, et que les interventions sinon les ordres de
tous les intervenants, politiques ou militaires, s’enchevêtrent.
Concernant
la période où Jean Baptiste Carrier tint son « état-major »
à Nantes, on sait qu’arrivé le 7 octobre 1793, il repart le
lendemain, pour n’y retourner que le 19 ou le 20 octobre et y
demeurer jusqu’au 16 février 1794, sauf une brève expédition à
Ancenis et Oudon fin octobre, puis à Angers du 1 er au 5 novembre et
enfin au château d’Aux, près de Bouguenais, peut-être deux jours
début janvier 1794. Il aura également une période d’activités
réduites à partir du 1 er février pour, écrit-il au Comité de
salut public le 29 janvier 1794, « rétablir
ma santé et reprendre ma vigueur ».
Les
dates ci-dessus sont d’ailleurs à prendre avec précaution. Dans
son discours imprimé du 23 novembre 1794 Carrier affirmera être
arrivé à Nantes le 8 octobre au soir, (Aulard indique le 7), être
reparti le 10 au matin auprès de l’armée, (Savary le signale à
Montaigu le 8), être retourné à Nantes environ 1 mois après donc
début ou mi novembre, mais il y écrit une lettre dès le 20 octobre
et pour son départ il indique « vers la fin janvier » au
tribunal lors de son procès. (BTCR
n° 7 – 1794)
Quant
aux dates de son séjour à Angers du 1 er au 5 novembre, elles sont
déduites par A. Lallié, mais prêtent, elles aussi, à débat. Il y a un "creux" dans ses courriers entre le 6 et le 11 novembre.
Gaston
Martin poursuit son avant-propos avec le plan de
son ouvrage, divisé en quatre rubriques, qui correspondent aux rôles
essentiels selon lui joués par Carrier :
-
à l’armée,-
dans la politique locale,
-
dans la gestion économique,
-
dans la répression des suspects,
au
risque admet-il qu’on lui fasse le reproche d’escamoter les
noyades, sujet qu’il estime par ailleurs trop développé et dont
le nombre de victimes a été majoré « sans
mesure ». Il
y consacrera de nombreuses pages pour essayer de le démontrer.
Citant
ses sources, il ajoute, entre autres références, deux documents
d’époque, le livre de comptes de Madame Hummel,
disponible à la Bibliothèque de Nantes et la correspondance de
Jules Gasnier, un bourgeois nantais, publiée dans la Nouvelle revue
rétrospective en 1902 et 1903.
Gaston
Martin affirme ensuite que l’activité du représentant dans des
ouvrages récents, donc avant le sien paru en 1924, a été a priori
élaguée « de
tout ce qu’il a pu faire d’utile et dont on s’est bien gardé
de parler ».
De plus, lors de son procès,
« -dont
le moins qu’on puisse dire est que la défense y fut
systématiquement brimée »,
la sincérité des témoignages à charge est suspecte, « provenant
en grande partie d’ennemis politiques acharnés, appuyés sur des
copies douteuses de pièces dont les originaux furent refusés ;
parfois apportés par des coaccusés qui se défendent en accablant
autrui, toujours produits un an après les faits ». (p
VII)
Député
du Cantal à la Convention nationale, Carrier a pourtant bénéficié,
le premier, de garanties judiciaires inédites pour la période
révolutionnaire, précisées par la loi du 29 octobre 1794 votée
alors que sa mise en cause semblait inévitable et ce sont ses pairs,
à la quasi unanimité, qui ont souhaité le renvoyer au tribunal
révolutionnaire, tribunal d’exception, sans recours, (modifié sur
quelques dispositions au 25 thermidor) dont il avait réclamé
lui-même la création en mars 1793.
Que
des « ennemis acharnés » et des coaccusés, en l’espèce
ceux du comité révolutionnaire de Nantes témoignent, même à
charge, paraît logique, sinon souhaitable pour connaître leur
version des faits.
Les
copies « douteuses » et les originaux « refusés »
évoqués par l’auteur demanderaient à être cités plus
précisément. Les documents remis à la commission des 21 qui
constituent l’essentiel des pièces du dossier, ont été
collationnés et cotés par l’agent national du district de Nantes,
les copies certifiées conformes et les témoignages manuscrits
signés ou prêtés devant un tiers. Il suffit de s’y reporter. (AD
85 AN W 493) En outre, plus de cent témoins seront interrogés à son sujet lors de l’enquête préalable et la plupart ne déposeront rien contre lui. À sa comparution au tribunal criminel révolutionnaire, certains seront nettement plus bavards, ainsi que ses coaccusés, en particulier Chaux et Goullin, Bachelier, tandis que ses collègues Prieur (de la Marne), Bô, Francastel et Hentz seront entendus à sa décharge. Notons également que les généraux Legros et Turreau seront appelés à déposer. (BTCR nᵒ 17 à 19 – 1794)
On
ne peut guère trouver mieux, surtout moins bien et le plus souvent
pire dans les pratiques judiciaires de l’époque. Les séances du
tribunal révolutionnaire, depuis mars 1793, en sont de multiples
exemples, sans parler des jugements -quand il y en a- des
« brigands » ou autres suspects, exécutés par milliers
après une brève comparution, dans les 24 heures, avec confiscation
des biens. Cette dernière mesure étant d’ailleurs appliquée à
Carrier.
Affirmer
que « la
défense a été systématiquement bafouée »
peut donc sembler, pour le moins, inapproprié.
Par contre, que
le jugement de Jean Baptiste Carrier ait été « politique »
comme on peut le lire parfois est assurément vrai, puisque c’est
la Convention elle-même qui a établi l’acte d’accusation, et
non le tribunal, mais le jugement d’un « brigand »,
d’un suspect, d’un émigré, d’un girondin, ou d’un prêtre
réfractaire, donc un contre révolutionnaire, l’était tout
autant.
Après
thermidor et la chute du « tyran » Robespierre, alors
qu’étaient révélées les noyades d’hommes mais surtout de
femmes enceintes, d’enfants, qui représentent un degré de plus
dans la brutalité et le cynisme des exécutions, et que les
dénonciations menaçaient à terme l’ensemble du personnel
politique, il semblait sans doute nécessaire de rappeler dans un
premier temps l’obéissance à la Loi en vigueur, même
d’exception, et de désigner un « monstre » coupable de
l’avoir transgressée.
Cela
n’enlève rien aux faits, aux témoignages, au déroulé
judiciaire, neutre, formaliste, chargé de dire, publiquement, le
mal, et de punir les coupables.
Le
premier chapitre de
l’ouvrage « Carrier et sa mission à Nantes », consacré
à cette ville, de 1789 à 1793, donne, en dehors d’un bref
historique des évènements, des indications intéressantes, en
particulier sur les salaires pratiqués en 1793. Ainsi un
contremaître fondeur d’Indret gagne 3 livres par jour, un
compagnon menuisier 1 livre 10 sous (1 livre vaut 20 sous), un
tapissier à façon 15 sous, tandis que la ville avec son activité
maritime semble encore offrir du travail à tout le monde.
Mais
au hasard de certaines expressions on devine un parti pris qui
s’affirmera au fil de la thèse :
« La
question religieuse va dresser les uns contre les autres les citadins
philosophes et les ruraux fanatisés »
ou :
«
le malaise économique ne pouvait plus être évité. Il ne devait
pas tarder à diviser la ville en deux partis hostiles » et,
plus précisément :
« La
défiance du prolétariat contre la bourgeoisie est donc déjà un
fait acquis ».
Si
Gaston Martin écrit que, fin 1791, début 1792, on ne peut parler de
lutte de classes à Nantes, plus tard, en septembre 1793, juste avant
la venue de Carrier, il constate « l’antagonisme
désormais irréductible de la bourgeoisie qui se cramponne au
pouvoir qui lui échappe […] et de la masse de la population que la
misère et les pertes militaires exaspèrent" (p 31).
Gaston
Martin semble donc penser qu’à cette époque, bourgeois et
prolétaires s’affrontent déjà à Nantes, la noblesse (en tant
que classe ?) à peine vaincue.
Pourquoi
pas ? Mais c'est une analyse politique et si on veut la suivre il est difficile de voir en la société populaire
Vincent la Montagne, base militante des Jacobins, une émanation du
prolétariat ouvrier urbain : « Tous
ou presque artisans ou regrattiers (revendeurs)
petits personnages besogneux pour la plupart... »,
indique-t-il.
Peut-être, mais dans les différents courriers de la société
populaire on y retrouve également des médecins ou officiers de
santé (Métayer, Thomas), un procureur fiscal (Goupilleau), un
entrepreneur en monuments statutaires (Robinot-Bertrand), des
négociants ou marchands (Houdet, Samuel, Sarradin, Vilmain).
Les
membres du comité révolutionnaire, de la compagnie Marat, les
auxiliaires aux missions plus ou moins précises paraissent eux aussi
assez éloignés de la grande majorité de la population urbaine. On
trouve parmi ceux qui seront cités à comparaître au jugement un ancien maître
d’armes, adjudant major de la garde nationale à 1 500 livres par
an, (Moreau de Grandmaison), un autre maître d’armes,
(O’Sullivan), un avoué (Bachelier), un entrepreneur en bâtiment
(Perrochaux), un courtier de navires (Durassier), un cloutier
(Proust) qui emploie tout de même plus de 60 personnes (AD
85 AN F7 4563),
un ancien procureur (Coron), un négociant et armateur (Naud), un
concierge de prison, autrefois commerçant (Forget), un marchand de vin (Petit) et enfin des
artisans qualifiés : perruquiers, tonneliers, charpentiers,
cordonniers.
Parmi
les meneurs du comité et les hommes de main de Carrier nous avons
quelques renseignements plus précis sur deux d’entre eux.
« Socrate »
Chaux (Pierre Chaux de Champeaux) un affairiste, fait faillite d’un
commerce à Saint-Domingue en 1784. Revenu à Nantes il perd avec son
associé 150 000 livres en 1789 mais achète -à crédit- pour 60 000
livres de biens nationaux trois ans plus tard et devient capitaine
dans la garde nationale.
Jean Jacques Goullin, fils d’un marchand et capitaine de milices à
Saint-Domingue, devait 100 000 livres à Arthur Montaudouin,
négociant, arrêté 2 fois et décédé 2 jours après sa mise en
liberté (14
décembre 1793).
Lui-même, de constitution fragile, aurait occupé des emplois
administratifs. (Voir Lallié - Le sans-culotte Goullin)
Les
autres paraissent avoir eu des activités moins bien définies : Pierre Robin, 21 ans, fils d'un menuisier, est qualifié d’étudiant, Lalouet, un parisien, ou "Mucius Scaevola", se
prétendait « septembriseur » ami et/ou parent de
Robespierre, Lamberty ouvrier carrossier et son adjoint Fouquet,
magasinier et/ou tonnelier, étaient surtout réputés pour leur
bravoure et leur brutalité. Assez étonnamment plusieurs ont été
prisonniers des « brigands » graciés ou évadés :
Lamberty, O’Sullivan, le jeune Lavaux, et cacheront, par intérêt
ou par reconnaissance, des femmes contre révolutionnaires.
Les
auxiliaires (guides, éclaireurs, commissaires) au moins ceux qui
vont défrayer la chronique, Beilvert, Lebatteux, Pinard, D’héron
sont, dans l’ordre, marchand de vin, cuisinier puis directeur des
postes, fabricant/marchand de savons (dont la boutique a été
détruite par les insurgés), tailleur d’habit (en 1789) puis
charcutier.
Il
est bien sûr difficile d’évaluer le patrimoine de chacun, mais au
comité révolutionnaire ou à la compagnie Marat le salaire est de
10 livres par jour soit trois fois plus que celui d’un contre
maître qualifié, chez les éclaireurs, il est de 15 livres, y
compris les frais.
Guillaume Lamberty est nommé adjudant général d'artillerie par
Carrier, qui lui fera cadeau d’une galiote de 30 à 40 000 livres,
(précis
Dugast-Matifeux p 81).
Fouquet,
devient adjudant général "sans brevet". Outre la solde attachée à leur
grade les deux hommes se partageront les dépouilles de leurs
victimes, activité a priori rentable et sujette à affrontements
entre bandes rivales.
Carrier
lui-même ne semble pas avoir toujours été en mauvais termes avec
quelques négociants ou armateurs. Le 22 décembre 1793 il interdit
d’attenter aux propriétés, à Orvault, de Jean Riedy, riche
négociant suisse, un notable de Nantes. Le 19 mars 1794, Félix
Cossin de Chourses, armateur, associé à un fils Schweighauser, le
remercie d’une autorisation donnée à l’armement de son navire
pour l’Amérique. Une « contribution volontaire » de 28 000 livres d’un Schweighauser (le prénom n’est pas précisé) sera d’ailleurs restituée le 31 janvier 1794 au généreux donateur par le comité révolutionnaire (Lallié – le comité révolutionnaire de Nantes, p. 48), restitution exceptionnelle qui mérite d’être soulignée.
Sa supposée maîtresse, Louise Angélique Caron,
fournisseuse de vivres, se mariera en 1796 avec un autre fournisseur de
vivres, négociant d'une bonne famille, Louis Charles Prale et ils feront construire à Nantes « le palais de
boeuf », sans oublier Gabriel-Julien Ouvrard, célèbre financier, qui
commence sa carrière auprès du général Boivin, à Nantes, et
James Anderson le consul des Etats-Unis.
Beaucoup
de notables nantais, dont quelques uns très fortunés, se sont
rangés du côté de la révolution dès 1789 : Coustard de
Massy, Giraud du Plessis, Baco de la Chapelle, mais aussi Charles
Drouin, Pierre-Joseph Lincoln, Guillaume Bouteiller.
Accusés de
fédéralisme ils seront écartés après juin 1793, mais certains
restent proches du pouvoir ou font avec. Cossin de Chourses rapporte
à Carrier dans sa lettre pré citée : «
J’ai vu un adjoint du général Haxo […] il suit les brigands à
la piste comme des lièvres et tu sais comme il les arrange ».
Marie Rose Dobrée parlant des insurgés à ses grands-parents de
Guernesey le 2 janvier 1794 : « ..
ces malheureux qui nous ont fait tant de mal en ont enfin la
récompense : ils sont défaits partout et le découragement autant
que nos victoires nous en amènent sans cesse ». (cité
par S. Guicheteau -une expérience nantaise de la terreur »)
Plusieurs
notables continuent à servir la révolution et rencontreront Carrier
à Nantes, puis à Paris, au cours de leurs missions pour les
subsistances ou le commerce :
Alexis
Monneron (Mosneron de Launay 1743-1797), Prosper Bonnamy, négociant
et armateur,
Jean
Hilaire Godin (ou Gaudin) propriétaire de moulins, François
Vilmain, François Claude Rozier, Pierre Le Prevost, négociants.
Gaston
Martin persiste toutefois dans son analyse politique. Nantes serait ainsi en
proie « à
une véritable révolution sociale ». Il
distingue « ceux
qui peinent contre ceux qui jouissent » (p
32) et parle déjà de « population
ouvrière ».
On
a des difficultés à classer les révolutionnaires nantais, dont
Carrier lui-même, dans la catégorie de ceux qui peinent, où alors
dans des activités assez particulières.
Quant
aux opinions politiques de ceux qui seront jugés, quand elles sont
formulées, semblent proches de celles des « ultras ».
On
trouve, dans les motifs d’incarcération donnés par le comité
révolutionnaire, le 5 janvier 1794, pour 124 des 132 « notables »
nantais arrêtés mi-novembre 1793, quelques détestations,
religieuses : « moine
persécuteur des patriotes, ex prêtre pourri de fanatisme, tartuffe
religieux»,
politiques « fédéraliste
bête et méchant, suant la contre révolution (pour
Benoît Sue…),
ayant toute sa famille chez les brigands, fanatique incurable»,
sociales « ex
noble, cy devant émigré, anti clubiste effréné, négociant,
agioteur, accapareur égoïste » mais
parfois de simples expressions de haine : « père
et fils vrais gibiers de guillotine, muscadin égoïste et
persifleur ». (AD
85 AN F 7)
Louis
Naud aurait même dit en les arrêtant ; « C’est
ici la guerre des gueux contre les riches » mais
en ajoutant « on
ne peut se racheter qu’avec de l’argent » (BTCR
n° 25 -1794).
Chaux et Goullin, en septembre, accusent plus précisément ces
« notables » de crimes plus politiques : fédéralisme
surtout, mais aussi de contacts avec des émigrés, collusion avec la
« caste nobiliaire et sacerdotale », de paroles contre
révolutionnaires, attitudes modérées...
Un
des rares qui exprime nettement une opinion politique sera Bachelier
au cours du procès, un peu plus tard, du comité : « Toute
la classe des riches était suspecte dans les circonstances
difficiles où nous nous trouvions, il a donc fallu frapper également
celui qui pouvait nuire comme celui qui en réunissait le pouvoir et
la volonté. Cependant peu de patriotes ont été arrêtés, nous
avons principalement sévi contre la classe ci-devant nobiliaire et
sacerdotale, contre les accapareurs, contre les capitalistes, qui ne
voulaient rien faire pour la patrie ». (BTCR
n° 78 – 1794)
Quant
à Jean Baptiste Carrier lui-même, il se réclame de la « sainte
Montagne » et semble proche d’Hérault de Séchelles, mais,
après thermidor il avouera son amitié pour Westermann (exécuté
avec les dantonistes), se désolidarisera des hébertistes juste
avant leur élimination, et comme tous les autres conventionnels
restants condamnera Robespierre.
Outre sa haine qui s’adresse à un
public assez large (prêtres, nobles, fédéralistes, modérés
etc...) il prétend être soucieux des « gens sans fortune ».
De ces gens sans fortune il faut bien sûr exclure tous ceux qui ne
sont pas d’accord avec lui ou qui osent se révolter, les paysans
vendéens par exemple qui constituent quand même la majorité de la
population sous son autorité.
Toujours
dans ce premier chapitre Gaston Martin, évoquant le général
Beysser (qui
sera guillotiné en avril 1794… avec les hébertistes), affirme que
ses colonnes ont pactisé en juin 1793 avec les fédéralistes,
qu’elles « n’obtiennent
aucun résultat ; elles sont battues par les blancs, se
débandent, pillent et réquisitionnent au-delà de leurs besoins ».
Cette
affirmation paraît hâtive, considérant les opérations militaires
menées par le général Beysser de l’armée de Brest « des
troupes qui s’étaient toujours bien montrées »
selon Kléber. (mémoires
p 94)
Sous
les ordres de Canclaux, il reprendra en main en mars 1793 la région
guérandaise, puis le pays de Retz, dirigera la résistance de Nantes
fin juin, avant d’être battu comme d’autres, y compris Kléber,
par les insurgés, en septembre.
Si ses troupes, à l’occasion, se
débandent et pillent, elles ne sont pas les seules
de la république à le faire. Quant à sa valeur militaire
personnelle elle vaut bien celle de Rossignol, sans parler de
Léchelle quasi inexistante et s’il s’est rangé du côté des
fédéralistes, la Convention, après une brève arrestation, le
renverra combattre en Vendée jusqu’à une défaite cuisante qui
lui vaudra la guillotine (comme plus de 30 généraux en 1794)
Le
second chapitre
consacré à une esquisse psychologique de Jean Baptiste Carrier
adoucit un peu le portrait du représentant et on pourrait presque
admettre la définition que Gaston Martin en donne p.37 « …
si Carrier paraît avoir été dans sa jeunesse un brave homme, un
peu taciturne, et point méchant, il n’est en tout cas pas
contestable qu’il ne fut jamais un homme du monde ». Qu’il
soit « plus
porté à la bonté qu’à la cruauté » peut
toutefois paraître excessif.
On
peut également être d’accord avec le fait qu’il mourut pauvre,
dans le sens où il ne s’est pas enrichi, mais sans doute plus
difficilement, faute de preuves, qu’il prit l’habitude, homme de
loi, «
de travailler sur pièces, de ne point décider intuitivement, mais
après un lent examen des dossiers dans le silence du cabinet... ».
Une
autre hypothèse, celle d’une « ...
police secrète qui fut peut-être la plus originale création de
Carrier à l’armée de l’Ouest - p 41»
ne paraît pas très crédible. Nous y reviendrons, mais, et c’est regrettable, nous
retrouverons ainsi des hypothèses, des interprétations, des convictions qui ne sont
étayées par aucun élément ou alors par des indices trop
fragmentaires, au fil de son ouvrage.
Accordons-lui
toutefois la réfutation de l’alcoolisme chronique du représentant
dénoncé par certains. Rien ne vient confirmer le fait de manière
incontestable, excepté des colères hors de proportion dont les
causes peuvent être multiples.
Colères,
qui selon Gaston Martin se rapportent d’ailleurs à un petit nombre
de faits, résultant soit de son « indignation patriotique »
soit de son impuissance à tout régler par lui-même. Il ajoute
qu’ensuite « littéralement,
il n’y pense plus »
et « tend
la main à celui qu’il menaçait de son sabre un instant
auparavant" (p 43)
Cette
dernière affirmation paraît très exagérée lorsqu’on lit les
témoignages recueillis lors de sa mise en accusation par la
Convention, ou plus tard à son procès, ou à celui du comité
révolutionnaire de Nantes. Le représentant -quand il reçoit- a la
colère facile. Il insulte, menace de faire fusiller, noyer, sort son
sabre, donne ou essaye de donner des coups, jette du mobilier et
beaucoup n’évoquent pas une main tendue à la suite de ces
colères, que ce soit Bonnamy, Kirouard, Vaugeois, Mulonnières,
Dechartres, Proust, le général Moulin, Freteau ou Gonchon ce
dernier pourtant président du tribunal criminel révolutionnaire
(voir
également A. Lallié p. 207 et suiv.).
Sauf
et c’est assez remarquable, lorsqu’un interlocuteur -assez
important ou déterminé- lui tient tête, comme le jeune Jullien, qui craignant
toutefois pour sa vie en profitera pour s’enfuir dans la nuit, le général Boivin ou
Jean Julien Savary, l’aide de camp de Kléber.
Si
certains arrivent à le raisonner (Minée, Bachelier, Delacour) beaucoup se
plaindront de son comportement, dont le comité révolutionnaire, la
société populaire de Nantes et jusqu’à une délégation de la
commune du Pallet : «
Il se jeta sur moi comme un forcené […] … me lança plusieurs
coups de poing […] me menaça de me couper par morceaux avec son
sabre qu’il courut chercher en sa maison...».
(AD
85 AN W 493) Un commis aux écritures venu lui porter un arrêté en
décembre/janvier rapporte qu’il fut accueilli par « Va
te faire foutre, merde, je n’ai pas le temps » (BTCR
n° 11 1794).
En
dehors de ses colères à domicile, où il jure facilement, (foutre,
bougre…) et insulte (jean foutre, couillon, gueux, scélérat..)
Carrier semble avoir des difficultés à contrôler son exaltation
révolutionnaire.
Le
16 novembre 1793 lors de l’inauguration des nouveaux locaux de la
société populaire le greffier note qu’il devient furieux et croit
entendre les mânes d’un million de victimes égorgées. Le 15
décembre suivant après avoir hurlé des insultes et des menaces,
coupé des chandelles avec son sabre, il dissout la société, pour
autoriser sa réouverture quelques jours après.
Ses
courriers, au style grandiloquent, courant à l’époque, trahissent
la haine, le mépris, qu’il éprouve pour ses adversaires (ce qui
ne l’empêche pas de s’extasier, lors de la fête de la Raison,
au passage de la déclaration des Droits de l’Homme portée par des
sans culottes).
Les girondins sont des «
infâmes conspirateurs vomis du sein de la Convention », les courtiers "des pestes publiques", les
prêtres « des
anciens et luxurieux hypocrites en soutane »,
les brigands une «… horde
de scélérats », les
femmes de la Vendée « une
engeance proscrite », et
« Il n’est point d’horreurs dont elle ne se soient rendues
coupables, tout ce que la fable a dit des furies n’approche pas de
ce qu’elles ont osé faire »,
son
collègue Tréhouard « le
crapaud Tréhouard ».
De plus, sa peur, feinte ou réelle, des complots, des contre
révolutions, est omniprésente : dans ses discours, ses lettres
(voir celle du 6 janvier entre autres) et dans ses trois mémoires
imprimés sur ordre de la Convention.
Une
autre accusation que Gaston Martin réfute est celle de Carrier
abusant de prisonnières. Elle est portée, entre autres, par
Phelippes-Tronjolly ancien président du tribunal criminel
révolutionnaire, un « individu
dont la conduite depuis 1789, n’a été qu’un tissu de trahisons
et de palinodies et qui a passé son temps à dénoncer haineusement
tous les régimes dont il avait avec une ignominieuse platitude
sollicité emploi et protection ».
Ce genre de propos pour disqualifier un témoin n'est pas du meilleur goût. Phelippes-Tronjolly, soucieux de la
légalité, même révolutionnaire, est l’un des rares à avoir eu
assez de courage pour s’opposer, sur place, au comité
révolutionnaire et, par la suite, au représentant.
Concernant
les abus sexuels, il est exact que le seul témoignage
circonstancié repris par la commission des 21, mais non retenu
dans l’acte d’accusation, est celui de Perrote Brevet, de Saint
Julien de Concelles, dont le frère est détenu comme « brigand ».
Elle vient solliciter Carrier deux fois, la seconde pour qu’il
l’autorise à aller lui porter de la nourriture et elle affirme que
c’est en repartant, après avoir été chassée brutalement,
qu’il la rattrape et lui propose un « marchandage ».
Gaston
Martin met en doute ce récit : il est isolé, c’est une
accusation récurrente « au
cours de la réaction thermidorienne »,
il est produit plus d’un an après les faits (en fait 9 mois, comme
la plupart des autres témoignages), et serait dans le « goût
de l’époque », thermidorienne
sans doute.
Ce
témoignage est à prendre comme il est, possiblement mensonger bien
sûr, mais susceptible alors de lourdes peines, lors d’une époque
encore bien incertaine qui incite à la prudence. Qu’il soit isolé ne change rien à sa
crédibilité éventuelle. A contrario on pourrait ne pas exclure
d’autres chantages de cette nature qui seraient restés impunis,
par peur, par honte, ou par disparition pure et simple de la victime.
La pratique de vie sauve ou de liberté en échange de faveurs
sexuelles, est documentée pour Fouquet et Lamberty ses hommes de
main, les viols commis par ses auxiliaires (Pinard, Guilbaudeau..),
ou les hussards américains également, sans parler des accusations
sur les noyeurs (
voir déposition de Victoire Abraham femme Pichot -BTCR N° 71 –
1794)
et la compagnie Marat (Bretonville contre Perrochaux).
Si Carrier,
doté des pleins pouvoirs, a ignoré ces crimes malgré sa « police
secrète » c’est un incompétent, s’il les a tolérés, il
en est complice et, réaction thermidorienne ou pas, il était normal
de les dénoncer.
L’auteur
aurait pu également se souvenir des accusations d’inceste portées
un an plus tôt contre Marie-Antoinette avant de parler du « goût
de l’époque ».
Pour
sa défense, concernant Perrote Brevet le député du Cantal affirme
le 23 novembre à la Convention qu’elle est une brigande comme
tous les habitants de sa commune « ils
y ont été engagés par les femmes qui combattaient avec eux et qui
exerçaient les plus grandes cruautés [….] Quelle foi peut
mériter une brigande contre le destructeur de la Vendée ? ».
Il prétend ensuite ne l’avoir jamais vue, ce qui est douteux,
n’avoir jamais frappé une femme et avoir tout fait « à
Montaigu et à Cholet pour faire respecter le sexe ».
Gaston
Martin indique ensuite, pour rester peut-être sur ce thème féminin,
que deux maîtresses ont été attribuées à Carrier : la Caron
et la Lenormand (née Louise Marie Gandriau 1769 - ?). La première (Louise Angélique Caron
1770-1817) « fut
la quasi directrice de ce bureau secret des renseignements, chef
féminin de la police occulte, fort intelligente au surplus, pondérée
et perspicace... »
écrit-il pour, un peu plus loin, admettre toutefois, que ce n’est,
là encore, qu’une hypothèse.
La
seconde maîtresse potentielle est l’épouse du directeur de
l’hospice révolutionnaire, Lenormand. Elle lui fournissait des
repas. Rien de scandaleux juge Gaston Martin, madame Hummel, dont
nous avons parlé plus haut, approvisionnait « chaque
semaine et à bon compte sa table familiale de poulets, d’oies, et
d’huitres » ( p. 46)
à la même période.
Ce
document est disponible à la Médiathèque de Nantes. La réalité
semble beaucoup plus nuancée.
Pour mémoire Louise Schweighauser épouse le 4
mars 1794 Jean Daniel Hummel. Ils sont issus tous les deux de
familles de banquiers, négociants, originaires de Suisse et
d’Alsace. Louise commence aussitôt à tenir les comptes du ménage,
y compris l’argent de poche de son mari, un drapier, adhérent à
la loge des cœurs unis. Dans ses comptes de l’alimentation, bien
souvent nous ne connaissons pas la quantité -ni la qualité-
achetée. Pour les légumes madame Hummel note : des patates,
des haricots, des betteraves, pour le poisson : des sardines,
des huîtres, du poisson, pour la viande la plus grosse dépense est
celle de son « mémoire à Brelet, boucher ». Nous avons
le détail surtout pour le pain et la volaille, sachant que le
« maximum » est mis en pratique fin octobre 1793 à
Nantes (madame Hummel achète l’affiche le 22), mais nous y
reviendrons plus en détail ultérieurement.
Pour conclure peut-être sur l’entourage féminin de Carrier, nous avons des témoignages indirects ou trop vagues : Vilmain, Chaux, Champenois, Lebeaupin, Dechartre, ainsi que celui du jeune Jullien qui rapportera à Robespierre : « On sait qu’il est dans un sérail, entouré d’insolentes sultanes… ».
Le plus précis est celui de Colas Freteau, un marinier venu solliciter avec un collègue le représentant en décembre/janvier :" en ouvrant la porte le déclarant vit deux femmes auprès du feu avec Carrier et dont l'une d'elle, assise, avait les jupons relevés sur ses genoux". Il évitera, de peu, un coup de sabre du député du Cantal.
Gaston
Martin affirme ensuite que Carrier n’est ni taciturne ni
dissimulateur, dans ses courriers au Comité de salut
public il
assume « la
responsabilité de toutes les exécutions". (p48 )
S’il
revendique effectivement des fusillades, plus rapides que la
guillotine dans sa lettre à la Convention du 20 décembre 1793,
quelques mois plus tard, au procès des notables nantais, il les nie
et s’insurge, disant n’avoir connu « ni
les noyades ni les fusillades..[….] et si j’eusse eu la moindre
notion de ces horreurs, de ces actes de barbarie, ils n’eussent pas
été mis en exécution ».
Le 28 novembre, au tribunal, à la question du président il
répond concernant les fusillades : « J’en
ai entendu parler, on disait qu’elles étaient ordonnées par la
commission »
et pour les noyades, qu’il a eu connaissance de celle des prêtres
réfractaires «
comme d’un évènement que j’ai cru fort naturel ».
Il en rejettera d’ailleurs plus tard la responsabilité sur le
comité révolutionnaire et indiquera qu’à Laval, Angers, Saumur,
Château Gontier « partout
on a fait les mêmes choses qu’à Nantes ».
En
outre plusieurs témoins (Chaux, Affilé, Goullin, D’Héron,
Vaugeois) affirmeront que Carrier, lorsqu’ils lui demandaient un
ordre écrit, répondait qu’ils devaient lui faire confiance et
s’en remettre à la parole d’un représentant, ce qui n’est pas
la meilleure façon d’assumer ses responsabilités.
Plus cynique, pour sa défense il avancera qu’il est impensable que des exécutants aient accepté de noyer des femmes, des enfants, sans avoir un ordre écrit de sa part.
Gaston
Martin, après ces qualités de franchise qu’il lui a trouvées,
-franchise relative donc- indique qu’il n’est pas non plus
« paresseux »,
vu la masse de sa correspondance officielle, de ses arrêtés, de ses
entrevues, et considérant sans doute les résultats de sa mission,
qu’il est encore moins inefficace.
Carrier
prétendra en effet que c’était à lui que revenait le mérite
d’avoir « approvisionné
cette commune pendant six mois sans recevoir pour elle aucun secours
[….] je l’ai préservée de toute invasion, de toute attaque des
brigands »
se défendait-il.
Gaston
Martin concède qu’: « Il
y a beaucoup de vrai dans l’apologie que le représentant fait de
sa conduite et où il expose les résultats de son action". (p 50)
Nous
y reviendrons également. Mais Carrier n’a jamais été le seul en
charge des approvisionnements de Nantes, de ceux de l’armée de
l’Ouest ou même de la division d’Haxo. Chaque armée, chaque
division, et partout où cela semble nécessaire, (il y en a eu par
exemple au camp de la Hibaudière) un commissaire aux vivres est
désigné, parfois même pour une mission ponctuelle d’achat et par
secteur (viande, grains, habillement...).
En outre le député du
Cantal n’y est resté qu’un peu plus de 3 mois et demi, non pas 6
comme il le prétend et il se contentera le plus souvent d'apposer son visa sur des demandes émanant d'autres intervenants.
Gaston
Martin conclut en disant que Carrier ne fut ni prévaricateur, ni
dissolu, et beaucoup moins un monstre qu’un ardent patriote, certes
brutal, peu accessible, mais c’est aussi « une
intelligence très lucide, un travailleur acharné, un républicain
passionné, un mystique de la Révolution ».
Cela
ne rassure pas vraiment.
1
ère partie
l’œuvre
militaire
1-
Carrier à l’armée
Carrier,
selon Gaston Martin, (p. 61) aurait été le premier ou l’un des rares à
voir le danger de l’insurrection vendéenne : « il
paraît avoir vu beaucoup plus clair dans la situation que tous les
autres" (p 62), affirmation
qui ne repose sur aucune démonstration, d’autant que sa
perspicacité déjà, en Bretagne, n’est pas évidente : le 21
février 1794 aux jacobins il indique que les chouans se retiraient
la nuit dans les montagnes « où
un immense rocher leur servait de rempart »,
description quelque peu sommaire.
Le
Comité de salut public, la Convention, ses collègues ne l’ont pas
attendu pour réagir à « l’insurrection vendéenne ».
D’autres représentants sont sur place, auprès des armées ou pour
les levées des « 300 000 hommes ».
Antoine François
Momoro a été missionné dès mai 93 en Vendée et publiera un long
rapport.
Le 30 avril, six représentants du peuple sont envoyés
auprès de l’armée des côtes de La Rochelle (ils seront 12 en
mai), quatre à celle des côtes de Cherbourg et quatre à celle des
côtes de Brest. Il y aura donc une vingtaine de représentants aux
armées dans l’Ouest de la France à l’été 1793.
Le 1 er août
la Convention prend le décret « relatif aux mesures à prendre
contre les rebelles de Vendée » et décide d’y envoyer
l’armée de Mayence, l'une des meilleures de la République, décision qui fera basculer le rapport de
force.
Le 16 septembre, L. Turreau et Cavaignac, adressent à la
Convention un rapport sur les premières opérations militaires
conjointes de Kléber et Beysser du début du mois (Aulard
t 6 p 522).
Barrère, le 1 er octobre, fait un rapport -bref pour lui- de 20
pages sur la Vendée à la Convention.
Missionné
en juillet dans plusieurs départements de l’Ouest, il est exact
que Carrier s’inquiète de la situation à Nantes, en passe,
écrit-il, de devenir « un second Lyon », (lettre à
Gohier du 06 09) mais il dénonce, déjà, le général Beysser et le
15 c’est au tour de Baco « un
des plus grands contre révolutionnaires qui existent encore ».
Il
semble avant tout soucieux de pourchasser les fédéralistes, et
d’épurer les administrations. C’est d’ailleurs sa première
mission à Nantes. Il doit s’y rendre « sur le champ» le 29
septembre pour appliquer le décret du 5 août, pour vérifier donc que
les autorités destituées ne remplissent plus aucun rôle
« et
y prendre, conformément aux pouvoirs qui lui sont délégués,
toutes les mesures de salut public ».
Un
courrier daté du même jour d’Hérault de Séchelles lui précise
qu’il doit « purger » Nantes et il ajoute: « Nous
pourrons être humains quand nous serons assurés d’être
vainqueurs ». Phrase
lourde de sens, justifiant le pire. Carrier doit toutefois se
partager et aller de Rennes à Nantes et de Nantes à Rennes.
Le
5 octobre Carrier annonce à Bouchotte, ministre de la guerre, son
départ pour Nantes. Il y arrive le 7 (pour Aulard), se considérant,
selon Gaston Martin « comme
représentant aux armées. Nous verrons qu’il fut confirmé dans
cette interprétation et par le Comité de salut public et par les
délégués de celui-ci à l’armée de l’Ouest ». Ce qui est loin de correspondre à la réalité.
Il
n’y sera nommé que le 13, mais avec trois autres de ses collègues
(voir plus haut). Plusieurs conventionnels, dont Prieur (de la Côte d’Or) membre du Comité de salut public, sont
déjà délégués auprès de la nouvelle armée de l’Ouest,
regroupant celles des Côtes de la Rochelle et de Brest, ainsi que
l’armée de Mayence.
Le
7 octobre se retrouvent donc à Nantes, Carrier, Hentz, Prieur,
Bourbotte, Philippeaux, Gillet, Ruelle et Méaulle tandis que Merlin
et Turreau (le cousin du général) restent à Montaigu avec les
troupes. Carrier y accompagne Léchelle le nouveau général en chef
qui prend son commandement des mains de Kléber.
Ce dernier rend
compte assez brièvement de sa rencontre avec Carrier. Il le
mentionne présent au conseil de guerre du 8 (Carrier indique le 9),
avec Merlin, Turreau, puis le lendemain haranguant les troupes
« devant le front de la bataille ».
Son
collègue Pierre Choudieu dans son rapport du 6 février 1794 (47
pages) en défense de l’action militaire de Rossignol, d’août à
décembre 1793, ne le cite même pas.
Nicolas Hentz l’évoque à
peine dans son mémoire publié en septembre/octobre 1794 et il n’est
pas question d’une quelconque mission particulière.
Enfin,
Léchelle dans son courrier du 11 octobre à Bouchotte, le ministre
de la guerre, n’en fait pas état.
Le
même jour, 11 octobre, Carrier rapporte à Héraut de Séchelles
qu’il est « arrivé » avec le général en chef, puis
qu’il l’a « installé » le lendemain.
Des
actions entreprises il dit le plus souvent « nous » :
« nous » avons rassemblé les généraux, « nous »
préparerons une marche, « nous fîmes partir »,
« nous » combinerons avec les généraux etc.,
décrivant ainsi des décisions collectives.
De
cette lettre Gaston Martin tire des renseignements qu’il juge
essentiels : «
Elle met en relief, avec force, le rôle de premier plan confié à
Carrier, ses pouvoirs particuliers (installation du général en
chef, coordination des efforts)" (p 71) Et il ajoute que la politique de Carrier étant de ne tolérer ni
tergiversations, ni compromissions, ni faiblesses, elle aurait eu
pour « premier
effet, presque immédiat, de rendre victorieuse une armée jusque là
battue » avec
en outre une unité de direction assumée réellement par Kléber
« pressenti
par Carrier ».
Restant
ensuite sur le champ de bataille jusqu’au 19 « il
pouvait décompter avec quelque orgueil les résultats de cette
offensive qu’il avait fait déclencher". (p 77)
Il
n’y a aucune confirmation de ce rôle de premier plan, d’une
direction officieuse qu’il aurait donnée à Kléber et encore
moins d’une offensive déclenchée par ses soins : il vient
d’arriver, il ne connaît presque rien à l’armée, pas beaucoup
plus à la situation militaire sur le terrain et personne ne parle de
ce rôle décisif qu’il aurait eu.
Donc ce "rôle de premier plan" relève de la fiction.
On peut lui accorder le fait
d’avoir lu une proclamation (rédigée par Hentz et Prieur) sur
« le front de la bataille », bataille qui n’avait pas
encore commencé et de participer à une série de décisions avec
ses (nombreux) collègues représentants et les généraux.
2
– La réorganisation de l’armée
Rentré
à Nantes le 20 ou 21 octobre, Carrier, aurait vu le danger que
présente une ville pour l’armée républicaine durement éprouvée.
Gaston Martin écrit qu’il « fait
donc diriger sur Ancenis ces 10 000 hommes harassés de marches et de
combats, épuisés de privations de toutes sortes. Il s’y porte de
sa personne". (p 80)
Mais la citation qu’il fait de la lettre de Carrier datée du 12
novembre contredit le sens de sa phrase : « Bientôt,
elles (les
troupes) se
portèrent sur Oudon et Ancenis, je m’y rendis ». Le
représentant n’indique donc pas que c’est lui qui a ordonné la
marche, contrairement à ce que Gaston Martin laisse entendre, il la
suit.
Lors
de cette brève expédition le député du Cantal se vantera d’avoir
fait pleuvoir sur les commissaires des guerres, les fournisseurs de
vivre, « reproches
violents, coups et destitutions »,
obtenant de suite les subsistances puis, revenu à Nantes, d’avoir
mis en réquisition « tous
les souliers, tous les cuirs, tous les cordonniers ».
Mais
il n’a pas été le premier à se soucier de l’équipement des
troupes. Canclaux et Dujard, ce dernier coordonnateur des
commissaires de guerre, avaient déjà créé un atelier de
chaussures dans la salle du Chapeau-Rouge, avec environ 3 000 paires
de souliers fournies par décade. (Lallié
p 142)
Le général Vergnes, chef d’état-major de l’armée des côtes
de Brest, exposait au conseil de guerre de Saumur le 2 septembre :
« Nous
avons perfectionné un arsenal de construction et une manufacture d’armes qui existaient à Nantes. Nous avons créé un arsenal de
construction, une manufacture d’armes et une fonderie de canons à
Rennes »
(Kléber,
mémoires p 111).
Un témoin (non nommé) dira à son procès : « que
les représentants Gillet et Ruelle firent des réquisitions […]
qui ont rempli les magasins publics de bleds dont on avait besoin et
que Carrier ne s’est occupé en aucune manière de ces
approvisionnements ». (BTCR
n° 13 – 1794)
Gaston
Martin affirme toutefois que Carrier « s’attache
à créer à peu près de toutes pièces l’intendance
inexistante […] Il veut redonner à l’armée les qualités
combattantes qu’elle lui paraît avoir perdues en reconstituant
l’équipement, l’armement, les approvisionnements de vivres". (p
81)
Il
en veut pour preuve un arrêté collectif de réquisition de souliers
concernant le Finistère, les Côtes du Nord, le Morbihan, l’Ille
et Vilaine et la Loire Inférieure, la création d’une cordonnerie
fournissant environ 2 500 paires de souliers par décade (celle du
Chapeau-Rouge sans doute) et d’un atelier de couture occupant les
prostituées.
A
la lecture de la correspondance de Carrier, il apparaît que le
problème des chaussures, si nous prenons que celui-là, est
récurrent, particulièrement en novembre et décembre 1793.
Novembre :
arrivé depuis 3 semaines, il se vante le 12 (voir plus haut) de
faire fabriquer 500 paires de souliers par jour (donc en théorie 4
500 paires par décade, 13 500 par mois) et un an plus tard, dans son
rapport sur ses différentes missions ce sera « pendant
tout le temps que je suis resté à Nantes […] près de 600 paires
de souliers par jour ».
Mais
dès le 3, Francastel et Turreau, d’Angers lui avaient demandé de
requérir d’urgence tous les cordonniers, et de demander
« révolutionnairement » aux nantais leurs souliers en
trop, l’armée manquant de 6 000 paires de chaussures.
Deux jours
plus tard les mêmes lui disent que si les souliers arrivent à temps
l’armée pourra se mettre en marche.
Le 13 le Comité de salut
public prend un arrêté pour faire partir « en
poste 4 000 paires de souliers pour l’armée de l’Ouest ».
Le 26, Prieur et Bourbotte, à la poursuite des insurgés, disent
n’avoir reçu que 700 paires sur les 7 à 8 000 annoncées. Trois jours plus tard Carrier les avertit qu’il envoie 5 000 souliers et le lendemain il
joint le reçu pour 4 075 paires.
Le 30, Prieur et Bourbotte (plus
Turreau) lui répondent que l’état n’est pas joint, qu’il est
impossible de savoir ce qu’ils sont devenus et qu’une partie de
l’armée reste à Rennes faute de souliers.
Décembre :
le 8, Haxo, de Machecoul lui demande 1 000 paires en urgence.
Le
lendemain Bourbotte et Francastel lui écrivent : « des
souliers, des souliers et le plus vite possible ». Le
11, peut-être pour se justifier, Carrier prévient le Comité de
salut public qu’il fait faire beaucoup de souliers. Il va en
envoyer 700 paires (!), mais il faut en livrer 10 000.
Le 12
Francastel lui dit que son atelier (de chaussures) à Nantes doit lui
en fournir des quantités, et que Moulin en a besoin de 300 paires à
Saint Florent.
Moulin lui-même, le 13, indique qu’il lui en
faudrait 2 000 paires. Le lendemain (aveu d’impuissance?) Carrier
exige des administrateurs du Morbihan, des Côtes du Nord, et de la
société populaire nantaise, de lui envoyer sur le champ tous les
souliers qui ont pu être réquisitionnés.
La société populaire aurait alors fourni, selon un état produit par Gaston Martin, « plus de 3 000 paires de souliers ». Mais l’information reprise de la « Feuille maritime » date du 3 février 1794, donc longtemps après la défaite de l’armée des insurgés, et dans un mémoire adressé à la Convention nationale, les républicains de Nantes feront état d’un don de 11 700 paires… en mai 1794. (précis Dugast-Matifeux p. 135).
Les quantités remises « sur le champ », début décembre donc, paraissent insuffisantes et les réclamations ne cessent pas.
Le 19 décembre Dutruy à
2 h du matin exige : « des
souliers, des souliers ou foutre on ne peut marcher ». Le
même jour, prudent ou perfide, Esnue Lavallée, de Rennes, écrit à
Carrier qu’il a fait passer 3 000 paires directement aux armées à
Châteaubriant tandis que Francastel, selon Moulin, attend en vain 4
à 500 paires venant de Nantes.
Le 22 décembre Carrier indique à
ses collègues suivant les armées qu’il attend 8 000 paires de...
Saint Brieuc, le 2 janvier encore, le général Carpantier de
Machecoul lui écrit « Une
seule demande… des souliers…. Des souliers et les soldats
républicains iront où l’on voudra les mener ».
Janvier : le
8 Carrier annonce un convoi de 400 paires de souliers (un
jour de fabrication...)
pour Dufour, à Challans.
Ce
n’est que le 12 que la situation semble s’améliorer, alors que
les insurgés, pour la plupart, eux, en sabots, ont été exterminés
à Savenay puis Noirmoutier. Carrier expédie à Haxo 2 000 paires de
guêtres, 600 chemises, 1 200 habits de volontaires, 40 habits de
canonniers (vestes et culottes) et 2 000 paires de souliers.
L’efficacité
de son atelier de cordonniers aux 500 ou 600 paires quotidiennes
semble donc avoir été très limitée et bien tardive, malgré ses
dires.
Mais
il n’y a pas que les chaussures.
Début
février 1794, à la société populaire de Nantes, 74 militaires de
tous grades et 43 volontaires de l’Orne viennent se plaindre du
mauvais calibre des cartouches « trop grosses d’un seizième ». (cité
par A. Rolland-Boulestreau – La guerre civile au quotidien-2021).
Sa
gestion des transports est également loin d’être sans reproches.
Guimberteau, « inspecteur général des charrois militaires »
venu à Nantes, écrit à Blondel, un administrateur parisien, le 6
janvier 1794 (pièces
remises à la commission des 21, p 35) :
« Tout
est dans le plus grand désordre. Les chevaux crèvent dans les rues,
ou meurent de faim dans les dépôts, les voitures sont éparses, de
tous les côtés, découvertes, brisées, les subordonnés mécontents
crient et ne sont point payés... ».
Le directeur général des charrois de Nantes, Jean Yves Prigent,
ancien secrétaire de Carrier, est emprisonné depuis le 29 décembre,
soupçonné de malversations. Guimberteau, d’abord mis à la porte
de Carrier parvient à le voir et à lui expliquer la situation. Le
représentant lui répond « qu’il
se foutait de toutes les régies, qu’il les ferait guillotiner
quand il s’en occuperait ». (pièces remises...p. 36) Guimberteau se retire, n’ose même pas aller au bureau des charrois
et demande à Blondel de venir l’aider à Nantes.
Au
procès du comité révolutionnaire de Nantes, un préposé aux
subsistances militaires raconte qu’à une date non précisée, mais
alors que l’armée de Mayence « manquait absolument de
fourrages » Carrier a pris un arrêté de réquisition pour que
l’inspecteur des fourrages livre 20 milliers (10
tonnes env)
de foin à Chaux. Dans l’impossibilité de s’exécuter -au
détriment de l’armée- l’inspecteur va trouver Carrier, qui,
après l’avoir insulté, consent à baisser la réquisition à 6
milliers (3
tonnes env). Ce
fourrage était destiné, selon l’aveu de Chaux, à nourrir ses
bêtes, qu’il élevait, bien sûr, pour le compte de la république. (BTCR n° 65 - 1794)
Le
8 janvier, le commandant temporaire de Montaigu lui écrit que tous
les avis disent qu’à Nantes on manque de fourrage, on ne donne que
la paille sans son ni avoine aux chevaux qui sont dans un
« dépérissement épouvantable » donc : « Vous
pourriez nous envoyer 70 chasseurs ou dragons, je ferai mes efforts
pour les nourrir ».
La
situation des transports est telle que le 4 juin 1794, après le
départ de Carrier, Bô et Bourbotte devront prendre un arrêté pour
rendre les conducteurs des convois de subsistance personnellement
responsables de leur chargement « instruits
qu’il existe dans les convois de subsistance de l’armée des
dilapidations et un gaspillage qui sont le résultat de l’infidélité
des charretiers et d’une insouciance coupable des conducteurs.. ».
(AD
85 AN AF II 269)
Pour
sa défense, suite au témoignage de Guimberteau, Carrier dira qu’il
ne pouvait pas destituer les employés négligents par manque de
remplaçants patriotes. Si la conformité politique était requise,
les candidats devaient effectivement être moins nombreux.
Gaston
Martin évoque ensuite les « dons au bénéfice des armées »
des nantais décuplés par l’action personnelle de Jean Baptiste
Carrier. On peut volontiers laisser au bénéfice du représentant
cet élan révolutionnaire revigoré par sa présence. Mais le seul état a priori dont on dispose est celui évoqué plus haut pour les chaussures et qui accompagne un courrier adressé à la Convention nationale le 4 mai 1794, donc bien après le départ du représentant. (précis Dugast-Matifeux p. 135)
Les
résultats obtenus pour les fournitures de l’armée, au final « lui
valurent tout naturellement cette reconnaissance des chefs qui
semble si surprenante à ses habituels biographes". (p 84)
On retrouve de tels courriers de remerciements non pas pour des fournitures à l'armée, domaine des commissaires aux guerres, mais pour l'attribution de vêtements personnels ou des congés, des
nominations.
Le commandant militaire de Saint Malo, le 8 novembre, le
remercie pour sa nomination, le général Dufour, le 12 décembre
demande : « si
tu peux me faire passer 5 aulnes (6
m environ)
de drap bleu pour mon adjoint et moi tu m’obligera, tu les
adressera à mon frère commandant de la place aux Sables .
Kléber,
le remercie également le 23 décembre : «
tu as eu la complaisance de m'envoyer du drap pour couvrir ma nudité,
[…] je ne sais s'il est arrivé à l'adresse que je t'ai
indiquée », puis
le
18 janvier : « Marceau
est sauvé, il est parfaitement rétabli, il m'a fait bien peur
pendant deux jours ».
Marceau
le 18 janvier, lui témoigne à son tour de la reconnaissance :
« je
n'oublierai jamais cette marque d'attention […] Je viens d’obtenir
un congé pour aller chez moi ». Congé qu’il a obtenu suite à sa lettre du 28 décembre adressée au ministre de la Guerre. Demande appuyée par Carrier ? Probablement s’il le remercie, mais peut-être aussi visée par d’autres représentants en mission à l’armée de l’Ouest.
Gaston
Martin cite ensuite quelques exemples, malheureux, incompris,
inefficaces, de l’activité inlassable de Carrier : les forges
d’Indret, qui existaient bien avant lui, les mines de charbon, qui
resteront à l’état de projet, et écrit que « le
représentant est vraiment l’âme, un peu trépidante, un peu trop
violente aussi parfois, de cette organisation des fabrications de
guerre […] qui sans lui serait demeurée […] lettre morte ».
Activité si trépidante que, début pluviôse, cela justifie
l’affirmation de l’intéressé « qu’il
ne peut plus tenir, n’ayant pas, depuis trois mois, dormi plus de 4
heures par nuit » souligne
Gaston Martin.
Quatre
heures, on est au-delà de ce que Carrier lui-même indique dans
son rapport de vendémiaire, puisqu’il a « ...pris
tout au plus que 20 heures de sommeil sur 40 nuits et 40 jours.. »,
soit
1/2 h par nuit, ce qui est effectivement notoirement insuffisant et peut entraîner
d’importants troubles nerveux.
Gaston
Martin assure également que la ville de Nantes n’a jamais manqué
de pain, même si la menace de disette était constante et que la
priorité de Jean Baptiste Carrier allait à l’armée : « le
principe qui l’inspire est d’assurer à l’armée sans secousses
si possible une alimentation régulière, indépendante des prises
locales" (p 88)
Le
1er
novembre toutefois, Prieur écrit à Carrier que selon une lettre
interceptée d’un soldat servant en Vendée « les
chasseurs vont le cul et les pieds nus, la plupart du temps on a pas
de pain ».
Le
21 novembre,
Jules
Gasnier, le bourgeois nantais, cité plus haut par Gaston Martin ,
note: « Il
y a beaucoup de presse à la porte de nos boulangeries il n’y a
presque pas de provisions ici, et on ne peut y suffire qu’à mesure
par ce qu’on peut tirer de nos environs et de quelques autres
endroits ».
Le
12 décembre, à la demande de Vannes alors en pleine disette,
Carrier répond qu’il autorise seulement « l’emplette
des vins nécessaires aux patriotes »
mais pas les fruits, fromages et légumes « attendu
qu’il n’y en a point à Nantes ».
Le
12 février 1794 -quelques jours avant son départ donc- il envoie au Comité de salut public la copie d’une
lettre de Duquenoy (alors commandant la colonne de l’armée du Nord
venue renforcer l’armée de l’Ouest) qui demande « des
cartouches, du pain et des souliers, objets dont manque absolument
son armée ».
Le
livre de compte de madame Hummel montre que, pour les civils (ou plus
précisément pour sa famille), le pain n’a pas manqué à Nantes
mais qu’il a été rationné, à 3 sols la livre et sa
distribution tout autant à partir de novembre 1793 et toute l’année
1794.
Que
cette continuité dans l’approvisionnement soit uniquement due à
Carrier paraît toutefois très discutable.
Ainsi
c’est Francastel qui lui rappelle le 3 novembre 1793 qu’une
grande quantité de grains se trouve à Châteaubriant et le 29 il
n’est pas capable de fournir à la Commission des subsistances à Paris un
état des provisions. Il faut souligner également que, si les
fournitures arrivent à Nantes ou à l’armée c’est au détriment
des régions insurgées, réduites à la misère, sinon pire, comme l’écrit le
comité révolutionnaire des Sables le 16 décembre, qui le prie de
ne pas « exposer
les bons sans culottes aux horreurs de la famine ».
On n’ose pas penser à la situation des autres habitants.
Le
19 décembre le conseil général de Nantes lui demande une
réquisition, ses commissaires ayant trouvé du riz à Lorient.
Le 22
il autorise des citoyens à se procurer 30 milliers (15 tonnes env)
de riz pour les hôpitaux. Le même jour la municipalité de Nantes
lui demande une réquisition de 600 « fournitures » de
grains (accord noté en marge sur la demande). Le 24 décembre, c’est
à la requête de Lourmand, préposé à l’habillement de l’armée
qu’il autorise l’achat de draps pour confectionner 6 000 habits.
Le 4 janvier il valide également la nomination de deux commissaires
pour aller charger deux cargaisons de grains de Suède et du Danemark
à Lorient, sauf avis contraire du Comité de salut public
précise-t-il par prudence.
Le 20 janvier il se contente de faire
suivre une demande du Croisic aux administrateurs de la Roche
Bernard. Idem le 31, où il reprend simplement le courrier de
Legendre, « directeur des vivres -viande des armées des côtes
de l’Ouest et de Brest » à Dujard, « commissaire
ordonnateur près l’armée de l’Ouest » pour donner son
accord, sept jours plus tard, rajouté sur la lettre même, pour
nommer des commissaires chargés de réquisitionner des bestiaux dans
les pays insurgés.
Les
commissaires aux vivres, aux fournitures, les négociants mandatés pour des achats tels Godin et Bonnamy à Nantes sont nombreux auprès des
municipalités, des armées et cherchent partout des solutions
d’approvisionnement. Carrier, lui, ne fait qu'apposer son visa.
Gaston
Martin écrit pourtant que ce dernier « organise
le parc général de l’armée et, à chaque occupation de village,
fait faire le recensement du bétail trouvé, de compte à demi avec
le département [ …] jusqu’au bout de sa mission»
et il cite pour preuve un arrêté du 7 février 1794. De toute sa
correspondance c’est le seul arrêté, là encore peu de temps avant son départ, de réquisition que l’on
trouve rédigé -presque- ainsi, car le texte ne reprend pas l’idée
d’un inventaire qui serait systématique, dressé par commune ou
dans chaque village. Les commissaires, dans les pays révoltés,
est-il écrit, devront
estimer
« tous
les bestiaux pris », et
en dresser procès-verbal.
Il
s’agit du quitus donné pour des prises et non pas d’un
recensement.
Le
représentant, harassé, s’est en outre déjà retiré en banlieue
« pour
se livrer aux soins des officiers de santé ».
Soucieux des originaux lors du procès du représentant, Gaston
Martin, aurait dû indiquer qu’il s’agit d’une copie et qu’elle est accompagnée d’une petite note : « Carrier.
Nomination de 4 commissaires pour se transporter dans les pays
insurgés pour y prendre les bestiaux de toute espèce nécessaires
à l’approvt de l’armée de l’Ouest ». (AD 85 A F II 273)
Rien
ne prouve donc que Carrier soit à l’origine de cette décision.
Considérant d’ailleurs les exemples cités plus haut on serait
porté à croire qu’il a plus entériné que décidé. On le verra
également à d’autres occasions, militaires celles-là.
Gaston
Martin poursuit en indiquant que Carrier a eu le bon sens, alors que
la décision du Comité de salut public était la destruction
systématique des approvisionnements, « d’en
utiliser les ressources au mieux des intérêts qui lui étaient
confiés". (p 92)
La
politique du Comité et de la Convention n’était pas de « tout
détruire » mais de saisir ou détruire ce qui pouvait être
utile aux « brigands » (voir arrêté du CSP du 13 11 93
par ex.),
Carrier, lui, (mais à sa décharge il n’est pas le seul,
voir les courriers de Prieur et Bourbotte du 27 11, et les discours
de bien d’autres) a été au-delà dans sa lettre du 13 décembre
1793 à Haxo ; « il
entre dans nos projets et ce sont les ordres de la Convention
nationale d’enlever toutes les subsistances, les denrées les
fourrages tout en un mot de ce maudit pays, de livrer aux flammes
tous les bâtiments qui y existent encore, d’en exterminer les
habitants, car je vais t’en faire passer incessamment
l’ordre » .
Carrier,
prudent, ne lui donnera ni ne signera cet ordre, mais rappelle, en la
déformant, la politique de la Convention. Ce qui pourra conduire à
la famine, à la mort ou à la révolte, les habitants, y compris les
« bons sans culottes », de Vendée.
Ensuite,
toujours selon Gaston Martin le représentant « songea
à constituer l’important service de renseignements et de
reconnaissance dont le rôle fut primordial dans les opérations
militaires des mois suivants. […] Carrier eu le très grand mérite
d’avoir conçu ce plan d’espionnage et de l’avoir réalisé". (P
93). La démonstration qui suit est loin d'être convaincante.
Selon
Martin, les agents de renseignements, au début, se répartissent en
deux groupes : les itinérants locaux avec de faibles troupes et
« la masse des indicateurs locaux ».
Pour
les premiers, il cite Lebatteux et Lamberty.
Concernant Lamberty, mises à part les déclarations de Carrier, nous n’avons
aucune preuve concrète de ses opérations hors de Nantes, pas même
avec des remboursements de frais comme le soulignera son collègue
Dartigoeyete le 23 novembre 1794 (Carrier répondra que tout s’est fait
« oralement »). On sait seulement que Lamberty a été
« prisonnier » des brigands, délivré par Carrier lui-même le 20 octobre 1793 et qu'il lui a fait des offres de service, connaissant « très
bien» Charrette. Le représentant lui donne alors un laisser-passer le 5 novembre suivant.
Gaston
Martin aurait pu citer également Pinard, qui a écumé les bords de
l’Erdre, et Beilvert autour de Bouguenais, D’Héron, mais, mis à
part les vols, les meurtres, les viols pour Pinard, ces troupes
d’éclaireurs, de commissaires ou de guides locaux,
terrorisent surtout la population locale et agissent pour d’autres
autorités que la sienne lors des « réquisitions ».
Lebatteux
a pu être un indicateur comme un autre, mais qu’il ait « le
premier, sinon pressenti, du moins divulgué la descente vers
Savenay »
de l’armée insurgée ne repose sur rien.
A la Convention, le 22
novembre 1794, Carrier indiquera qu’il lui a donné « l’ordre
d’agir hostilement contre tous les brigands qui se trouveraient
dans les rassemblements contre révolutionnaires »
mission qui s’apparente plus à du maintien de l’ordre qu’à des
missions de renseignements, ce qu’il fera en brûlant des églises
le long de la Vilaine, et en exécutant au passage quelques habitants
après leur avoir fait creuser leur tombe.
Le 18 décembre
Lebatteux, de Redon, prévient Carrier que les brigands ont pris
Ancenis, Oudon et Nort. Information tardive puisque la veille, Prieur
et Turreau lui avaient écrit que venant d’Ancenis, les insurgés
« épuisés, manquant de tout » allaient à Nort puis,
peut-être sur La Roche Bernard ou Redon. Rossignol y envoyait donc 1
200 hommes. Le 20, Westermann est déjà devant Blain et Cambrai a
fait miner le pont de Méan et cacher 2 canons sur la route de
Guérande. L’armée républicaine talonne sans cesse les insurgés.
Lebatteux
« décisif » et Carrier, faisant couper les ponts, garder
les routes latérales pour canaliser « les
vaincus du Mans et les engloutir[ent] dans la nasse où les attendait
l’armée de Turreau". (P 94) n’est donc pas une affirmation crédible.
D’autant
que Barrère, dans son rapport de 59 pages à la Convention du 15
décembre 1793 sur « les mesures prises par le Comité de salut
public pour la poursuite des brigands de la Vendée » dresse un
tableau assez précis des actions du Comité mais aussi des
représentants et des généraux et il ne cite Carrier que pour son
action avec Haxo sur le pays de Retz, Noirmoutier, pas dans les
opérations au Nord de la Loire.
Gaston
Martin admet d’ailleurs que Lebatteux n’était pas le seul à
opérer ainsi, mais qu’on ne retrouve que des traces discrètes
pour les autres parce que Carrier « ne brûlait pas ses
agents », argument employé généralement en dernier recours et qui ne convainc personne.
La
masse des indicateurs locaux, seconde partie du supposé service de
renseignement de Carrier, est plus plausible, mais les
exemples que Gaston Martin donne « pour quelques figures qui
émergent » laissent perplexe sinon dubitatif : « jeunes
filles vêtues en garçon […] que les commissaires interrogent
avec une gaucherie pudique […] relâchées avec un laissez-passer
et quelque argent. On se défend mal -sans preuves- d’y voir aussi
quelques agents secrets pour des missions plus délicates ». Il
précise toutefois que ces figures, qui se rapportent à on ne sait
quel document, « enchanteraient
des faiseurs de romans historiques », effectivement cela ressemble à du roman.
Au
centre de ce service, se trouverait Carrier, solitaire, recevant de
jour comme de nuit, « les
courriers et les espions notoires »
et renseignant avec « un
peu de vanité naïve »
le Comité de salut public.
A lire sa correspondance, les
informations qu’il possède proviennent essentiellement des
militaires et il se contente de les transmettre au Comité de salut
public et à ses collègues, qui le font également de leur côté.
A
Nantes même et dans les communes alentours, les guides locaux (cf
procès des guides du château d’Aux),
les « patriotes », les notables, les prisonniers (avant
exécution) donnent vraisemblablement de multiples informations y
compris des dénonciations, souvent invérifiables. Mais à qui ?
A la compagnie Marat, au comité révolutionnaire, au responsable
militaire local, à la municipalité, aux « agents » de
Carrier ? Et quel crédit leur apporter ?
Gaston
Martin évoque les réfugiés « longuement interrogés »
et avance que Carrier , dans ses lettres au Comité de salut public,
indique, concernant Noirmoutier, « qu’il
connaît le domicile de tous ces réfugiés »
et qu’il a pu les mettre au service d’Haxo. On verra un peu plus
loin que cela n’est pas tout à fait exact.
En
outre, s’il n’existe pas de service de renseignements structuré,
centralisé, les informations sont difficilement exploitables.
Quant
aux rescapés de l’armée catholique et royale, un convoi étiré
sur plusieurs kilomètres, encombré de malades, de civils, les
cavaliers de chaque division républicaine, en particulier ceux de
Westermann, les suivent de trop près au retour de la « virée
de galerne » pour qu’ils puissent leur échapper.
Le
reste de la démonstration de Gaston Martin relève encore
d'une reconstitution imaginaire : Carrier serait à
la tête d’un « vaste
réseau de renseignements »,
« le
plus précieux des auxiliaires »
pour les généraux, qui « établit
des dossiers, donne des ordres, envoie des avis »
en étant toutefois « d’une
discrétion totale sur les modes employés pour se documenter »,
si
discret qu’aucune information bien évidemment n’en restera.
La
compagnie des « éclaireurs de la Montagne » créée le
29 novembre, dissoute le 14 janvier, longuement décrite par Gaston
Martin, par contre a exercé une certaine activité, moins importante
que prévue toutefois puisqu’elle n’a dépensé que 14 642
livres, dit-il, sur les 200 000 allouées.
Gaston
Martin écrit que c’est « à
leurs expéditions que se réfèrent les lettres de Carrier de
frimaire et de nivôse ».
En reprenant les courriers sur cette période on trouve une
lettre de Carrier le 30 novembre adressée à Bourbotte et Prieur, où
il signale qu’il a « fait
partir les hussards noirs pour éclairer une partie des routes et
trente bons bougres à (pied?) et à cheval choisis parmi les sans
culottes nantais pour éclairer toutes les routes aussi loin qu’il
sera possible ».
Ce sont peut-être Pinard et sa troupe, et sans doute les
« éclaireurs de la Montagne »
Le
8 décembre, le comité des 5 (qui gère les éclaireurs) l’informe
qu’ils croyaient, à tort, Haxo tué ou prisonnier mais qu’il a
battu l’ennemi au Bois de Céné. Le même jour Haxo le lui
confirme. On manque d’autres exemples à l’efficacité, cette
fois, certaine.
On
pourrait peut-être inclure dans ce dispositif d’espions ou
d’éclaireurs, l’envoi du jeune Lalouet sur la route des
insurgés. Ce dernier lui écrit, le 18 décembre, qu’ils ont placé
100 hommes à Bout de Bois (à Héric, près de Nort sur Erdre) et
qu’ils ont rendu l’officier responsable sur sa tête. Cent
soldats ou volontaires, est un effectif bien faible pour arrêter les
« brigands », qui, venant de Nort le 18, seront le 20 à
Blain.
Malgré
son "service de renseignements, son plan d’espionnage", le représentant semble parfois bien
démuni d’informations. Le 28 novembre, parlant des rebelles :
« donnez-moi
promptement et sans relâche des nouvelles de leurs mouvements »
écrit-il
à Rennes. Le 15 décembre il informe le Comité de salut public que
les insurgés occupent Châteaubriant, ils passeront à une quinzaine
de km.
Le 20 il annonce à la Convention que, selon Westermann, La
Rochejaquelein et Stofflet ont été tués, à tort.
La
plupart de ses lettres reprendront donc les faits, les victoires,
annoncés par Westermann, Haxo, ou Dutruy. Mais ses collègues
Francastel, Bourbotte, Turreau, en font autant.
Gaston
Martin évoque dans ce chapitre « la
partie la plus atroce de la guerre de Vendée »
à savoir les exécutions de masse, les destructions de villages, les
incendies. Et il écrit :« les
seules questions que doit se poser l’historien sont donc, d’une
part de savoir si ces procédés de lutte correspondent à une
nécessité momentanée et d’autre part […] s’il a agi […]
par ordre de la Convention ».
Pour
répondre à la première question sur la « nécessité »
Gaston Martin renvoie aux massacres de Machecoul, à l’âpreté
d’une guerre civile, et conclut que « ce
sont les blancs qui commencèrent et que les bleus ne firent, en les
exécutant, que se défendre ».
C’est oublier un peu vite les têtes promenées au bout des piques, les massacres de septembre 1792 à Paris, et la répression des premières insurrections paysannes. En outre on ne se « défend » pas avec des meurtres, des viols et des pillages, des actes de barbarie, contre d'autres actes de barbarie, surtout au nom des Droits de l’homme et du progrès social, valeurs que défendait a priori Gaston Martin. Quant au « c’est pas nous, c’est eux qui ont commencé », cela relève d’une psychologie de cour de récréation.
Cet
argument, ou plutôt cette excuse, justifie les atrocités commises
et légitime le combat de ses adversaires. Les noyades de Carrier et
le pardon de Bonchamp ont été les meilleures armes des royalistes.
Elles faussent encore aujourd’hui le débat politique.
Une
seule phrase de Thomas Alexandre Dumas, qui a eu le courage de
démissionner de son poste de commandement à l’armée de l’Ouest
en octobre 1794 retourne d'ailleurs l'argument : « les
vendéens n’avaient plus besoin du prétexte de la religion et de
la royauté
pour prendre les armes, ils étaient forcés de défendre leurs
chaumières, leurs femmes qu’on violait, les enfants qu’on
passait au fil de l’épée ».
Enfin le
détail des « affrontements », massacres ou exécutions
avant -parce qu’il y en eu avant- et après Machecoul, et sur
Machecoul même, qui semble servir de justification à Gaston Martin
ainsi qu’à beaucoup de jacobins et de révolutionnaires a été documenté beaucoup mieux
que ne le ferait cet article et par nombre d’auteurs (voir en
particulier A Lallié et Alain Gérard). Il faut s’y reporter.
Notons
quand même que les propos prêtés par Gaston Martin aux lettres de
Jules Gasnier « petit courtier en vins » sont très
biaisés il prétend que celui-ci « ne
cesse pas [...] de trembler aux témoignages des pillages, des
incendies et des massacres commis par les brigands ».
Lisons
donc Jules Gasnier.
Sur les massacres de Machecoul,
le
25 avril il raconte « on
trouva dans les fossés du château les victimes malheureuses que ces
brigands avaient sacrifiées et enterrées après avoir commis sur
elles toutes sortes de cruautés dont l’humanité même frémit.
Les uns en comptent 150, d’autres jusqu’à 300. 60 autres ont été
délivrées. »
Mais
le 9 mai ; « il
est arrivé hier au soir ici, trois de ceux qui ont été faits
prisonniers […] et à qui le général rebelle a donné la liberté.
[…] ils ont donné des nouvelles des prisonniers […] et y sont
bien traités » ; le
16 :
les brigands ont envoyé 3 prisonniers pour proposer un échange. Le
département a refusé » (Pierre
Haudaudine, avec beaucoup de courage, reviendra se constituer
prisonnier. Il aura la vie sauve et interviendra pour la veuve de
Bonchamps).
Le
9 septembre : « Il
vint, hier, icy trois de nos prisonniers […] les représentants du
peuple ont fait mettre ces trois particuliers à la maison d'arrêt,
pour qu'ils ne retournent pas porter de réponse. On dit que les
rebelles demandaient qu'on leur fit une guerre plus loyale, et de
ménager les propriétés ».
Le
2 septembre : « Comme
on doit incendier dans tous les endroits qui se sont révoltés je
crains beaucoup pour mon frère ».
Le
23 septembre :
« les blessés qui se trouvaient dans les chariots ont été
massacrés » mais,
le 24 octobre : « Par
tous les endroits dont nos troupes se sont emparés, ils ont délivré
nombre de prisonniers. Il en est arrivé icy tous les jours de cette
semaine ».
Carrier
et d’autres se vanteront en effet d’avoir délivré 10 000
prisonniers lors de la bataille de Cholet. Momoro, un hébertiste (guillotiné en mars 1794),
dans son rapport d’octobre 1793 sur la Vendée écrit « les
brigands ont la politique de bien traiter les soldats dits de ligne
qu’ils nous font prisonniers afin de les engager à se ranger dans
leur parti ». (AD
85 SHD 5/7) La
réciproque n’est pas vraie, les bleus exécutent systématiquement leurs prisonniers.
Le
2 janvier 1794, Jules Gasnier relate : « il
nous est venu beaucoup de prisonniers et dont on se défait à mesure
par le fusil ou par l’eau. Il n’y a que les enfants qu’il est
permis de retirer sur un ordre de la municipalité. Beaucoup de
personnes en ont pris pour les nourrir et les élever ».
Et
donc, le 15 février, alors que Carrier s’apprête à partir, « ces
brigands ne font que se multiplier de nouveau ».
Le
15 mars, il note que la guerre continue « qui
oblige de mettre le feu dans beaucoup d’endroits », et
le 27 septembre que « les
brigands sont maîtres de tout le pays vignoble ».
Mais
reprenons l’interrogation de Gaston Martin (p 109) : Carrier
a-t-il agi selon les ordres de la Convention ou a-t-il « outrepassé
ses droits et, de plus, prolongé la guerre ? »
Tout
d’abord l’auteur semble partisan de la manière forte sinon
définitive : « les
premiers qui furent à Nantes fusillés sur simple reconnaissance aux
carrières de Miseri étaient ceux qu’on avait relâchés, qui
avaient fait leur soumission et qu’on reprenait les armes à la
main ».
Il n’y a aucune preuve, aucune référence, aucun attendu de
jugement cité pour ces récidives dont on ignore le nombre et les dates. Puis : « Aussitôt
Carrier parti, les premières tentatives de Prieur et de Bô, pour
substituer la mansuétude à l’inflexibilité, amenèrent un
terrible réveil. L’armée détruite à Savenay sembla ressusciter
un peu partout. Nantes, de nouveau, trembla ». Il
est donc « hors
de doute que les résultats acquis à la fin de nivôse an 2 en
justifiaient la dureté »
(des méthodes).
C’est l’excuse habituelle des dictatures, les
plus stupides ou les plus sanguinaires, ces deux particularités
n’étant pas contradictoires : ne pas avoir assez tué.
Ensuite,
l’auteur en veut pour preuve, même si les chiffres sont
« lourdement exagérés » qu’il y avait, selon Carrier
lui-même 150 000 brigands armés à son arrivée (plus de 200 000 même écrira t-il au Comité de salut public le 4 octobre 1793) et tout au plus 300
à son départ.
A la séance des jacobins du 27 février 1794, il
donnait pourtant des chiffres un peu différents pour ceux qui
restaient: 20 000 brigands épars, à peine 4 000 avec Charette,
1 000 avec Stofflet. Outre ses affabulations, les chiffres du représentant sont souvent
variables.
A
ce propos, c’est peut-être Turreau qui eut la meilleure estimation
des forces restantes au moins pour celles de Charette :
« Aujourd’hui
à la tête de 10 000 hommes, le lendemain errant avec une vingtaine
de cavaliers. […] Vous le croyez devant vous il est sur vos
derrières. Hier il menaçait tel ou tel poste, aujourd’hui il est
à 10 lieues. Plus habile à vous éviter qu’à vous
combattre... ».
Gaston
Martin conclut : « c’est
par l’implacable sévérité de la répression, mais c’est aussi
par ses talents d’intendant, ses qualités d’informateur, son
sens de l’organisation, que Carrier avait acquis ses résultats.
Représentant aux armées, il y fait figure de chef ».
On
a entrevu ses piètres qualités d’intendant, d’informateur,
d’organisateur. Mais, il est vrai que dans l’exécution
systématique des prisonniers et des suspects ou même de simples
réfugiés, Carrier fit preuve d’efficacité.
Par contre la
destruction de l’armée « catholique et royale », mais
non du soulèvement vendéen qui sera réglé, lui, politiquement, d'abord avec Thermidor, est due essentiellement à l’armée de l’Ouest, aux militaires
donc, avec, entre autres, les généraux Kléber, Marceau,
Westermann.
Gaston
Martin affirme ensuite que Carrier n’a fait qu’obéir à la
Convention, qui, à maintes reprises ordonne d’exterminer les
« brigands » de la Vendée. Mais Carrier, lui, parle des
« habitants », pas des "brigands" dans sa
lettre déjà citée à Haxo du 13 décembre. Il se rétractera lors
de sa mise en cause, prétendant que c’était une erreur, qu’il
s’est « constamment
battu contre Charette »
et qu’il n’a poursuivi, avec Haxo, que les brigands "en colonne". Or il n’a
jamais été, hormis son premier séjour à Cholet du 8 au 20
octobre, au contact des armées et n’a pas suivi Haxo sur le
théâtre des combats. Il s’est chargé des prisonniers.
Ce
qui nous amène au troisième chapitre de cette première partie de
la thèse de Gaston Martin, intitulée :
3-
Noirmoutier et Savenay. Carrier et le haut commandement
En
préalable (p.115) Martin affirme que c’est donc bien Carrier, et lui seul
« qui
se concertera avec Léchelle »,
le général en chef, qu’il « lui
fait désigner Haxo »
et que c’est de lui « qu’émane
toute la correspondance relative à cette affaire ».
La
vérité, là encore, est beaucoup plus nuancée.
Rappelons
tout d’abord que Léchelle était notoirement un incapable. La
citation de Kléber, (mémoires
p 190) qui
n’est pas tendre non plus avec Rossignol,
est
connue : « il
était le plus lâche des soldats, le plus mauvais des officiers et
le plus ignorant des chefs qu’on eût jamais vu, il ne connaissait
pas la carte, savait à peine écrire son nom et ne s’est pas une
seule fois approché à la portée des canons des rebelles ».
En
outre Carrier n’est pas le seul à s’intéresser à la situation
de Noirmoutier. Dés le 7 novembre, Bourbotte, Turreau et Francastel,
alertent le Comité de salut public sur le danger que représente la
prise de l’île par les insurgés : « Nous
avons également porté notre attention sur l’île de Noirmoutier.
Nous avons fait part aux généraux de nos justes inquiétudes sur
les forces qui restaient au pouvoir de Charette […] le noyau d’une
seconde Vendée ».(Aulard, t 8 p 278)
Dans
sa lettre (la plus longue et a priori la plus réfléchie) du 12
novembre 1793 au Comité de salut public, Carrier indique seulement à
propos d’Haxo qu’« il
est chargé de l’expédition de Noirmoutier, nul militaire ne
pouvait mieux la combiner que lui ».
Savary précise
(t
2, p 294)
:
« Le
général Haxo fut spécialement chargé de tenir tête à Charette
et de s’emparer de Noirmoutier, conformément aux ordres du Comité
de salut public ».
Le
Comité par courrier du 21 octobre (cf
Savary, dito)
laissait en effet Prieur et Jean Bon Saint-André (deux des leurs),
libres de décider de cette nomination mais il n’est pas question
de Carrier. On cherche donc, en vain, l’influence que le
représentant aurait eue sur la nomination d’Haxo.
Ensuite
Gaston Martin, veut illustrer le « rôle de premier plan »
de Carrier. D’après lui, avant même les dispositions d’attaque
d’Haxo, il « a
eu soin de lui procurer les renseignements utiles »
et puisque « la
science du général paraît un peu courte au représentant […]
rien ne se fait qu’en plein accord des deux pouvoirs »,
à l’appui, il cite deux phrases prises dans la lettre pré citée
du 12 novembre, mais tronquées :
(Haxo)
« est
entouré de tous les patriotes réfugiés de Noirmoutier que nous lui
avons indiqués »,
puis :
« nous
avons fait passer de concert des corvettes de Nantes et, de concert
encore nous avons appelé de Lorient deux chaloupes canonnières et
un chasse-marée armé de deux pièces de 12 ». Ce « nous » est abusif, sinon trompeur.
Il est possible que Carrier ait participé à ces décisions, mais a priori, outre lui-même, le « nous » comprend Turreau et Merlin présents au conseil de guerre du 8 octobre selon Savary (t. 2 p. 228), ainsi que Hentz et Francastel affectés près de l’armée de l’Ouest, sans oublier Jean Bon Saint-André, en charge de la marine au Comité de salut public, et Prieur, missionné régulièrement aux armées, qui ont été envoyés à Brest en septembre pour réorganiser la marine. Membres du Comité
de salut public, chargés de choisir « un homme intrépide »
pour diriger l’attaque sur Noirmoutier, ils paraissent les plus
aptes à prendre de telles décisions, et avoir les relations
militaires requises, d’autant qu’Haxo, selon Carrier « s’est
environné de tous les officiers de la marine, de tous ceux du
génie... que nous lui avons indiqués » : encore un "nous" collectif.
L’arrêté
du 17 octobre du Conseil exécutif provisoire, de plus, missionne en
cascade le ministre de la guerre, puis Léchelle, et le commandant de
la marine pour mobiliser les forces de terre et de mer afin de
chasser les rebelles de l’île.
Que
Carrier et Haxo aient été seuls à organiser l’attaque n’est
donc pas crédible et si Haxo n’a pas les talents de Kléber selon Carrier, c’est un soldat expérimenté, sous-officier sous l’Ancien Régime, remarqué pour son intelligence tactique et sa bravoure lors du siège de Mayence. Il mènera avec son collègue Dutruy la campagne militaire contre Charette et se distinguera par son efficacité… et sa modération. Il accordera ainsi la vie sauve aux insurgés de Noirmoutier en échange de leur reddition. Accord que les députés Prieur, Turreau et Bourbotte ignoreront, faisant fusiller les 1 200 prisonniers, et le commandant républicain de la place, Jean-Conrad Wieland, en prime.
Gaston
Martin argumente pourtant sa description du représentant en acteur
décisif, avec son service de renseignements, une tactique de
temporisation prudente progressant par surprises répétées, un
nettoyage lent, prenant même l’« intelligente initiative »
de suspendre une attaque sur Noirmoutier.
Nous
allons donc nous arrêter sur cette intelligente initiative.
-
2 novembre 1793 : un conseil de guerre suite à l’arrêté du
17 octobre du Comité, affecte 6 000 hommes à Haxo « pour
faire la guerre à Charette » et il est noté ensuite
« expédition de Noirmoutier ». Le lieu du conseil n’est
pas précisé (Nantes pour les AD 85, mais possiblement Angers
considérant la date) et les noms des représentants du peuple qui
l’ont tenu Bourbotte, Merlin, Turreau, Carrier et Francastel sont
rayés. (AD
85 SHD B 5/7 33)
-
courant novembre 1793, Haxo se concerte à Nantes avec Robert, chef
d’état-major de Rossignol et Carrier, le représentant, pour
établir son plan de campagne en accord avec le général Vimeux, un militaire de carrière (depuis 1753) qui vient d’être
nommé commandant des troupes de Loire Inférieure.
-
21 et 22 novembre, et non début novembre comme l’indique Gaston
Martin, les 2 colonnes du général Haxo quittent Nantes (il prend la
tête de la seconde).
Dans
la semaine suivante il s’avance en tenaille et prend Legé où
Dutruy, venant des Sables le rejoint. Après avoir fortifié la
place, ils poursuivent Charette et le chassent encore de Machecoul,
puis de La Garnache et enfin de Challans. Ils cernent alors les
rebelles réfugiés dans les marais et prennent leurs dispositions
pour aller sur Beauvoir, Bouin puis Noirmoutier. Tout est prêt pour
l’attaque de l’île.
-
25 novembre, le général en chef de l’armée de l’Ouest,
Rossignol, en poste à Rennes, sans nouvelles de son général de
division, s’inquiète de l’avancée des rebelles qui reviennent
de Granville et qui ont battu sévèrement ses troupes le 23 à
Antrain, La crainte est bien sûr qu’ils redescendent pour passer
la Loire, et rentrer en Vendée. Il demande donc à Haxo de lui
« faire
passer sur le champ des détails sur vos opérations, sur votre
position et sur celle de l’ennemi ».
En post-scriptum il suggère :« il
n’est peut-être plus temps en ce moment de hasarder l’opération
sur Charette si elle n’est pas
achevée
attendu que l’armée des rebelles pourrait se porter sur Nantes ». (AD
85 AN T 492-39)
-
Carrier,
mais nous n’avons pas son message, seulement son compte rendu au
Comité de salut public, demande, lui aussi, à Haxo de suspendre les
opérations : « j’ai
cru prudent d’écrire au général Haxo de rester à Machecoul ».
Il
s’attribue donc le mérite d’avoir, seul, pris cette décision de
temporiser dans l’attente de connaître la marche des brigands.
A
tort, mais il se fie sur l’information donnée par Aulard, Gaston
Martin date ce courrier au 19 novembre et précise que la colonne
d’Haxo : « cantonne
à Machecoul, au moment où se précise au Nord -inopinément- la
menace d’une attaque de l’armée royaliste qui vient d’être
victorieuse à Laval et Château-Gontier ».
Or
le 19 novembre les colonnes d’Haxo n’ont pas encore quitté
Nantes et l’armée « catholique et royale » après son
échec devant Granville se trouve entre Pontorson et Dol, à 160 km de là.
La lettre de Carrier au Comité (voir
article « interrogations sur quelques courriers de Jean
Baptiste Carrier) est
donc plutôt du 29 novembre (et l’ordre de Carrier donné quelques
jours plus tôt).
-
30 novembre, Haxo, à réception de la lettre de son général en
chef, fait un point de situation. (lettre
à Rossignol du 30 novembre de la Garnache signée également de
Dutruy -AD 85 AN T 492-41) Il
précise,
(outre les informations vues plus haut) qu’il informe
« journellement » Robert et Carrier, qu’il a envoyé
son plan de campagne au premier et qu’il a établi trois camps pour
sécuriser Nantes, ainsi que son approvisionnement. Mais selon son
ordre et celui de Carrier, ils se replient sur Machecoul et attendent
les nouvelles directives.
- 30
ou 31 novembre, Dutruy fait un aller-retour à Nantes. Il présente probablement à
Carrier les avantages de garder une dynamique de succès et lui
assure, qu’en cas de péril sur Nantes, 3 000 hommes seront mis à
la disposition de Vimeux. Carrier cède. Il l’annonce dans sa
lettre du 6 décembre au Comité (Aulard
t 9 p 222) mais
se défausse un peu en disant que « le
général Rossignol avait adopté la même mesure ».
Mesure que Rossignol donnait plus à titre indicatif qu’autoritaire.
-
1 er décembre, Francastel (Carrier n’est donc pas le seul
représentant à s’intéresser à Noirmoutier) informe le Comité
de salut public des opérations militaires victorieuses d’Haxo et
de la mise en attente des projets sur Noirmoutier.
-
5 décembre, un arrêté du Comité « rend
à Haxo la liberté de reprendre le cours de ses avantages »
selon
Barrère.
(mémoire du 15 12 1793)
Cette
initiative opérationnelle de Carrier montre plus une hésitation et
un revirement qu’une « tactique de temporisation prudente »
ou une « intelligente initiative » et il faudra attendre
un mois pour que l’offensive sur Noirmoutier puisse reprendre.
D’autant
qu’il y aura une autre initiative dont ne parle pas Gaston Martin.
Elle
est racontée par Savary (Savary
t 2 p 475) et
Carrier ne l’évoque qu’en partie dans son courrier du 15
décembre au Comité de salut public. (Aulard
t 9 p 426)
Carrier
informe en effet le Comité que, selon les administrateurs de la
Mayenne, les brigands ayant évacué Le Mans, se sont portés sur
Châteaubriant et qu’une de leurs colonnes se trouve entre Candé et
Ancenis. Il a donc envoyé une ordonnance extraordinaire à Haxo pour
lui demander de faire venir 3 000 hommes pour défendre Nantes.
Mais
il semble que la demande soit beaucoup plus importante et que Carrier
cède à l’inquiétude sinon plus.
En
effet, Haxo, selon Savary, écrit à Vimeux le 18 décembre « Je
viens d’écrire à Carrier […] Je trouve bien extraordinaire que
vous m’écriviez l’un et l’autre de me porter sur Saint Florent
et Champtoceaux dont je suis éloigné de 27 lieues (env
100 km)
pour m’opposer au passage des rebelles […] après avoir retiré
mes postes je n’y serai pas avant 6 jours […] et moitié de mes
hommes sont sans souliers. […]...nous avons des troupes commandées
par les généraux Moulin, Bard et plusieurs colonnes […] bien plus
à portée que moi de s’opposer à l’entrée des rebelles. […]
Je suis obligé d’évacuer mes postes et toutes mes
conquêtes.. ».
Haxo
reçoit un contre-ordre le lendemain. L’armée « catholique
et royale » ira en fait sur Nort, puis Blain, évitant Nantes.
Malgré
ces deux temporisations Gaston Martin brosse dans les pages
suivantes le portrait d’un Carrier quasi « chef de guerre ».
L’intéressé lui-même s’en vante auprès Comité de salut
public le 11 décembre : « j’entends,
oui, j’entends aujourd’hui le métier de la guerre, je suis sur
les lieux, restez donc tranquilles et laissez-moi faire ».
Cela
paraît bien présomptueux de sa part, après quelques mois d'expérience dont une quinzaine de jours seulement sur le théâtre des opérations militaires.
Il
faut cependant mettre à son crédit la confiance qu’il a témoignée à Haxo, ainsi qu’à d’autres généraux de métier y compris des
« ci-devant nobles », bien qu’il ne soit pas le seul
représentant à l’avoir fait.
Bouchotte,
le ministre de la guerre avait destitué le 5 décembre, Haxo,
Marigny, (mort la veille) et Kléber, qui continuera à exercer son
commandement grâce à Marceau, nommé général en chef à titre
temporaire. Carrier ne transmettra pas le courrier selon Kléber qui
écrit : « la
conduite de ce général avait été suivie de l’œil par le
représentant Carrier, aussi ne permit-il pas que cette destitution
lui fût communiquée » (mémoires
p 318).
Barrère
dans son long rapport du 15 décembre apportera un démenti à cette
destitution. Il indique que c’était l’erreur du ministre de ne
pas avoir compris Haxo dans le nouvel état-major de l’armée de
l’Ouest et que l’article 7 de l’arrêté du 29 novembre
précisait que « le
général Haxo est particulièrement chargé de garder les postes de
la rive gauche de la Loire en même temps qu’il contiendra l’armée
de Charette […] Jamais le comité n’a eu la pensée de
destituer ce général utile ».
Si
Carrier fait confiance à Haxo, à Dutruy, cela n’entraîne pas
toutefois qu’il entende « le métier de la guerre ». Sa
correspondance révèle, s’agissant de décisions militaires,
d’autres lacunes professionnelles dans le métier qu’il prétend
exercer, en plus de celles que nous venons de voir pour Noirmoutier,
fin novembre et mi-décembre.
-
Ses collègues Bourbotte et Prieur lui signalent le 26 novembre 1793
que des fuyards, officiers et soldats républicains en déroute se
cachent à Nantes. Le 30 Carrier leur répond « comme
il faut pour rendre cette mesure bien efficace faire battre la
générale et faire une perquisition exacte surtout dans les maisons
publiques j’ai cru prudent de différer cette précaution jusqu’au
moment où je serai parfaitement instruit des mouvements de
l’ennemi » (où est donc son service de renseignements ?). Le
lendemain ils lui rétorquent qu’il fasse comme eux :
proclamation, générale et fermeture des portes. La poursuite des
déserteurs est pourtant fondamentale pour la cohésion de l’armée.
La prudence de Carrier est donc bien étonnante.
-
Il envoie fin novembre un certain Ménard (sous
réserve Jean François Xavier de Ménard, commandant temporaire du poste d’Angers)
prendre le commandement de Saint Florent. L’intéressé lui annonce
le 28 que Moulin refuse de lui laisser le poste. Moulin n’était absent
que 24 h pour commander à Tours sur ordre de Francastel et
Levasseur. Le même Moulin quelques jours plus tard, lui écrit qu’il a prévu son arrêté et fait évacuer les bateaux mais qu’il garde
ceux qui doivent servir à alimenter Angers. (Vengeance ?
Carrier le convoquera fin décembre à Nantes, le frappera et le fera
emprisonner quelques jours, pour des laisser-passer donnés à des
« brigands ».)
-
Le 26 décembre Carrier prévient Haxo que 4 000 hommes d’élite de
l’armée de l’Ouest doivent arriver et lui dit « tu
attendras ce renfort pour peu qu’il te reste d’incertitude sur la
prise de Noirmoutier. Soit que tu diffères soit que tu ne changes
rien à cette attaque. Instruis nous de suite du résultat de ta
détermination » et
en PS
« tu disposeras ainsi que tu le jugeras convenable des forces
que Marceau gal en chef va t’envoyer ».
On peut trouver des décisions stratégiques plus impératives.
-
Fin décembre début janvier, le commandant du poste particulièrement
important de Port Saint Père, Loir-Mongazon, lui écrit pour lui
demander 10 fois du renfort sans recevoir de réponse se plaint-il le
8 janvier. Dans la lettre du 2,
le
général Beaupuy avait pourtant rajouté un mot : « voilà
une répétition de ce que je t’ai déjà dit, si j’avais plus de
pouvoir, tu ne serais pas tourmenté par ces détails purement
militaires mais ici les circonstances commandent et il faut que tu
parles et le plus promptement possible ».
-
le 1er
janvier Marceau, général en chef intérimaire, lui demande à 6 h
du soir de faire protéger un convoi par 2 000 hommes commandés par
un brigadier général. C’est urgent, décisif, dit-il, qu’il
demande cela à la division du Nord. Carrier s’exécute, reprend le
message mot pour mot. Bonnaire, le général qui commande cette
division envoie un message qui frise l’ironie : 1- il demande
si l’officier devra rester à Port Saint Père, ou revenir, 2- il
lui fait remarquer que le détachement n’a qu’un jour de vivres,
et 3- Carrier doit lui indiquer où se trouve le convoi.
Le
5, rancunier, Carrier lui renverra un message pour lui demander
d’envoyer (enfin) des renforts à Port Saint Père et qu’il en
est responsable « sur sa tête ».
-
Le 1 er janvier également c’est Francastel (voir plus haut) qui donne des
directives à Haxo et il écrit à Carrier : « écrivons
nous, concertons nous et tout ira bien » puis
« réponse catégorique et prompte » pour
connaître la position de l’intéressé.
-
Turreau, nouveau général en chef de l’armée de l’Ouest, (et
donc cousin du représentant) prend ses fonctions le 30 décembre,
des mains de Marceau. Il témoignera au tribunal « Je
n’ai eu rien de commun avec Carrier, aucune correspondance avec lui
pendant sa mission à Nantes ; je regardais Carrier chargé de
révolutionner, comme quelqu’un auquel les détails de la guerre
étaient absolument étrangers ». (BTCR
n° 17 -1794)
Carrier d'ailleurs confirmera à son procès qu'il n'a jamais fait la guerre avec lui. (BTCR n° 10 - 1974) Les colonnes infernales avaient alors mauvaise presse.
On trouve toutefois un courrier de Carrier à Turreau, le 2 février 1794, où,
suite à une déroute républicaine, il lui
demande de punir sévèrement les lâches et les traîtres, étant
trop malade pour enquêter lui-même, mais pas de correspondance
suivie et, poursuivant son témoignage, Turreau indique qu’il n’a
rien communiqué (de ses plans) à Carrier. 0’ Sullivan le
confirmera en ajoutant qu’il a surpris une violente dispute entre
les deux hommes alors qu’il était question d’un plan de campagne
que « Turreau ne voulait pas communiquer ».
Gaston
Martin poursuit malgré tout la défense des opérations stratégiques du
représentant : « en
réponse aux suggestions de Carrier la Convention a, le 29 novembre,
délégué Levasseur de la Sarthe pour inspecter les rives de la
Loire […] la Convention ne fait que généraliser un procédé dont
Carrier l’avait mise au courant ».
Or comme nous l’avons vu, Carrier n’a pas prévenu la Convention
puisque sa lettre est selon toute vraisemblance du 29 novembre et non du 19, donc reçue après la décision de la Convention. (voir article sur le blog consacré à Jean-Baptiste Carrier, interrogations sur quelques courriers)
Les
rebelles ayant essayé de passer en vain la Loire à Ancenis le 16
décembre, ils se replient sur Nort, puis Blain (le 20). Gaston
Martin indique que « l’armée
blanche devra passer le fleuve à Savenay, Carrier ne lui a point
laissé d’autre voie de retraite et là […] Kléber et Marceau
l’attendent ».
On
a le sentiment que Carrier est donc le principal artisan de la
destruction de l’armée « catholique et royale », le
« destructeur de la Vendée » comme il le dira
lui-même..
Ce
n’est pas tout à fait le récit que Kléber en fait. (mémoires
p 336 et suiv)
Il raconte que le 21 décembre, il attaque déjà les rebelles à
Blain, par trois routes différentes : « l’ennemi
n’avait plus d’autre retraite que sur Savenay, d’où il aurait
pu se jeter sur l’embouchure de la Loire et se rendre maître de
quelques bâtiments pour passer à Paimboeuf ».
Le lendemain les républicains passent l’Isac (que Carrier devait
rendre infranchissable). Westermann poursuit les rebelles au plus
près, Kléber et Marceau occupent alors les hauteurs de Savenay où
l’armée rebelle se réfugie et où elle livrera sa dernière
bataille.
Kléber
termine son récit avec le sort des milliers de prisonniers « de
tout âge et de tout sexe […] et la France et l’Europe
entière connaissent toutes les atrocités qu’on a exercées sur
ces misérables. La ville de Nantes a particulièrement servi de
théâtre à ces scènes sanglantes et inouïes que ma plume se
refuse de décrire ».
Quant
aux témoignages d’amitié de Kléber et Marceau ou d’autres
généraux ils concernent comme nous l’avons vu, des congés et des
uniformes obtenus. Pas un d’ailleurs (mais Haxo est mort en mars
1794 et Westermann a été guillotiné début avril) n’écrira pour
le défendre. Ils emploient, il est vrai, à son égard, un langage
très amical, le 18 janvier Kléber lui écrit : « Toi
seul mon ami […] sais ouvrir ton cœur à l’amitié […] Carrier
je te serai éternellement attaché !», et Marceau :
« Adieu
je t’aime et vive la république ».
Cette
effusion épistolaire n’est pas exceptionnelle mais nous paraîtrait
sans doute aujourd’hui déplacée. Gohier, ministre de la justice,
est un spécialiste. Il lui écrit le 9 septembre 1793 « Adieu
mon cher Décius (son
surnom romain).
Je t’embrasse de tout mon cœur », le
21 suivant : « ...
tu sais combien je t’aime »
et le 28 : « ...
tu connais mon tendre attachement ». Turreau
et Bourbotte terminent, le 9 novembre, par : « nous
t’embrassons de tout notre cœur ». Le
lendemain, Prieur (de la Marne) l’embrasse également et Francastel
le fait le 25 (fraternellement), même Levasseur, le 5 décembre
affirme : « si
je dois continuer ma route le plaisir de te voir et de t’embrasser
est un motif puissant ».
Certains
généraux, on l’a vu avec Kléber et Marceau ne sont pas en reste.
Dufour (Georges Joseph qui aura son nom gravé sur l’Arc de
triomphe, qui lui demandait du drap bleu, voir plus haut) termine son
courrier du 12 décembre par « Je
t’embrasse et suis à la vie et à la mort.. »,
et le 9 janvier 1794 : « Accorde
moi ton amitié c’est un titre que je suis jaloux d’acquérir ».
Joseph
Robert, chef d’état-major (mais ancien comédien) veut dissiper un
malentendu le 16 février : « Tu
n’as pas idée du chagrin que tu me fais »
Carrier,
plus réservé, termine la plupart de ses lettres par « salut
et fraternité ».
Si
aucun ne le remercie pour sa clairvoyance, ou ses qualités de
stratège, Gaston Martin conclut pourtant que « le
rôle de Carrier à l’armée égale celui des meilleurs parmi les
représentants, si l’on excepte Carnot ».
On
peut le trouver très, mais vraiment très indulgent.
Deuxième
partie
« L’œuvre
politique et sociale. Épuration jacobine et réaction bourgeoise ».
1
- Le
premier chapitre est consacré au « renouvellement
des corps administratifs. Quel rôle y a joué Carrier. Rapports de
Carrier avec la municipalité et le département régénérés ».
Gaston
Martin souligne, à juste raison, que ce sont ses collègues,
Philippeaux, Ruelle, Gillet, Méaulle, l’ayant précédé ou
accompagné à ses débuts à Nantes, qui ont épuré et « régénéré »
les administrations et le comité révolutionnaire de la ville (le 11 octobre 1793 pour ce dernier)
Au
conseil de la commune, les notables de « l’aristocratie
bourgeoise », négociants, armateurs, officiers de finances,
dit-il, sont évincés au profit des artisans, des ouvriers manuels,
peu habitués aux tâches administratives tandis que Goullin et
Chaux, brièvement secrétaires de Philippeaux, imposent peu à peu
leur volonté au comité révolutionnaire.
Gaston
Martin évoque « une municipalité de médiocres », en
particulier le maire lui-même, Jean-Louis Renard (peintre décorateur, entrepreneur en bâtiments). Le département, lui, sera
présidé par Julien Minée, ancien évêque constitutionnel, qui abjurera
sa prêtrise le 16 novembre 1793.
Si
à Nantes, Carrier effectivement, semble intervenir à la marge dans
les administrations, il destitue quand même à son gré.
Le
30 novembre, Rossignol, général en chef lui demande pourquoi il a
destitué Brondes, commissaire des guerres (1 ere division de l’armée
de Mayence)
qui
continue pourtant à exercer ses fonctions. Il souhaite en conséquence qu’il
lui fasse passer l’arrêté et qu’il informe ses collègues
représentants des motifs de sa décision. Destitution reportée sans
doute puisqu’on retrouve un courrier du même Brondes, à Carrier,
le 10 février 1794, lui demandant une rallonge budgétaire de
100 000 livres. Le représentant donne son accord sur la lettre même
(sans signature).
Il
destituera également Champenois, officier municipal de Nantes, venu
lui proposer un plan pour capturer Charette, et fermera la société
populaire pour la rouvrir 3 jours plus tard..
Par
contre il continue d’intervenir à Rennes, ce que ne doivent pas
apprécier particulièrement ses collègues sur place. Le 12
décembre, il destitue 18 membres du comité révolutionnaire, (dont
2 garde-champêtres, 1 marbrier, 1 ébéniste, 1 cordonnier, 1
tailleur) et leur rappelle que le comité « ne
portera plus désormais que le nom de comité de surveillance ».
Le même jour il met en état d’arrestation une vingtaine de contre
révolutionnaires et fédéralistes.
Le courrier aussi impératif que
confus -avec copie au nouveau comité de surveillance- précise que
« tous
les susnommés et tous autres qui auront été arrêtés ou pourront
l’être comme suspects seront conduits […] à Nantes... »
et
ordonne aux autorités de Rennes, « sous
leur responsabilité collective et individuelle et sur leur tête de
faire exécuter de point en point le présent arrêté ».
Il demande en outre aux bons citoyens de « courir
sus » et
de mettre à mort ceux qui y mettraient des entraves.
Les
rapports entre Carrier et les administrations seront toujours
empreints de méfiance, et de brutalité de la part du représentant.
Gaston Martin les met sur le compte de ses activités trop
importantes : « la
charge d’une campagne militaire, du ravitaillement d’une ville,
de la défense de la république menacée" (p 147) mais
également des nécessités du secret opérationnel, mal perçues par
les autorités locales.
En
effet un des reproches qui sera fait à Carrier, entre autres par
Jullien dans sa lettre à Robespierre, est d’être « inaccessible
aux députations de la société populaire ».
Le représentant se défendra en disant qu’il craignait les
indiscrétions lors de ses délibérations avec les chefs de l’armée.
Selon Gaston Martin il tient à distance les « gens
qui ne savent pas garder leur langue » puisque
la ville de Nantes est remplie d’espions : « toutes
les correspondances de l’époque, les comptes rendus officiels des
représentants en mission, les notes diverses adressées par la
police aux comités de surveillance, au comité révolutionnaire, au
comité de sûreté générale, mentionnent cette influence d’espions
dans Nantes et sa banlieue ».
Ce n’est pas l’avis de Lucas de La Championnière, un des lieutenants de Charette, qui écrit dans ses mémoires, p. 79 : « On a souvent dit que nos émissaires dans les villes nous fournissaient les meilleurs renseignements ; rien n’est plus faux. Nous étions au contraire dans une si parfaite ignorance... » (et de décrire une fausse alerte).
Il
aurait donc été souhaitable de citer quelques exemples des courriers et des rapports que Gaston Martin prétend avoir relevés à ce sujet et encore aurait-il fallu distinguer la
réalité de la psychose.
Nantes n’a sans doute pas recelé
davantage d’espions que d’autres villes, même si on peut
admettre que dans les campagnes, les rebelles sont mieux renseignés
-c’est le propre de la guérilla- ils le sont surtout sur leur
paroisse, leur village.
En outre, la confidentialité
des conseils de guerre n’empêche pas de recevoir des délégations
sans les menacer du sabre, d’une chaise, en essayant de leur donner
des coups de poing
ou
en leur disant d’aller « se faire foutre ».
Gaston
Martin relativise d’ailleurs les sautes d’humeur de Carrier, son
langage « pour
ainsi dire une clause de style »
et ses menaces « en
définitive, personne n’a pu venir déposer qu’il soit sorti
blessé, même légèrement, de l’hôtel du représentant ».
Certes, mais on peut être affable tout en inspirant la terreur et
vos interlocuteurs ne sont pas obligés de prendre vos insultes, vos
coups de sabre pour de fines plaisanteries entre camarades.
Carrier, écrit-il, n’a de haine que contre les ennemis de la révolution.
Il aurait été important de préciser de « sa »
conception de la révolution et cela fait quand même beaucoup de monde (sans doute la grande majorité de la population essentiellement paysanne).
En
dernier lieu Gaston Martin développe une analyse, qui semble bien succincte et partisane, d’un antagonisme entre l’armée d’un côté,
soutenue par Carrier, et de l’autre la ville, « qui
déteste les mayençais et leurs chefs »,
affirmation, là encore, non documentée.
Mis
en compétition sur les subsistances, les nantais ne verraient dans
l’armée qu’une gêne. Sans elle il n’y aurait pas d’embargo,
pas de rationnement. Les témoignages de civils nantais sont bien
rares et le seul que Gaston Martin cite au début de son ouvrage,
Jules Gasnier, ne fait pas preuve dans sa correspondance d’une
animosité particulière, ni contre les mayençais ni contre l’armée
en elle-même, au contraire.
2
- les rapports de Carrier avec la société populaire et les
tribunaux révolutionnaires.
L’auteur
met en avant le rôle important, sinon dirigeant, de la société
populaire, « une vaste officine de renseignements » dont
toute l’histoire détaillée, indique-t-il en bas de page, a été
étudiée par Lallié « …
la plus sérieuse source documentaire, très abondante et impartiale,
malgré les évidentes répulsions révolutionnaires de l’auteur »,
cette dernière expression étant tout à fait déplacée.
Gaston
Martin indique qu’il y a eu peu d’arrestations de nantais, en
dehors des délinquants de droit commun, pas plus de 300, les plus
connus étant les 132 notables. Pourtant « jamais
la situation n’a été plus tragique. […] Nantes, déjà presque
privée de pain »
a tout à craindre de la « barbarie
vendéenne ».
De plus, le peuple, rationné, murmure contre les prisonniers et les
prêtres réfractaires « propagateurs
de la résistance aux décrets de la Convention ».
La municipalité doit donc prendre le 11 octobre 1793 un arrêté
interdisant l’exercice public de tout culte pour empêcher « la
propagation du fanatisme ».
Gaston
Martin fait remarquer que Carrier n’a fait arrêter que deux
personnes, dénoncées par leur commune, les frères Thoinet « les
grands accapareurs »
indique-t-il p. 158.
Avant
de parler des frères Thoinnet, reprenons, a minima, ce qui lui a été
reproché officiellement concernant les arrestations et les exécutions, et qui a été
documenté par la commission des 21 ou lors de son procès :
-
deux ordres donnés, l’un du 17 décembre 1793 de faire exécuter,
sur le champ, 24 brigands, l’autre donné le lendemain 18 décembre,
de faire exécuter, sans jugement, 27 brigands, avec une liste
nominative. Certains de ses collègues ont argumenté que, pour le
premier ordre, « sur le champ » ne voulait pas dire
« sans jugement ». Sur le champ, veut pourtant dire sur place, donc sans passer par un tribunal ou une commission
militaire, comme la loi du 19 mars 1793, article 2, l’exigeait. La
mention « pris les armes à la main» commune aux deux
ordres de Carrier, étant l’excuse morale, déclarative, et usuelle
de la plupart des exécutions. On peut remarquer à ce propos que
Jean Baptiste Carrier, homme de loi, a pris la précaution de ne pas
donner d’ordre détaillé, quand il en donnait, que ce soit à
Lamberty, Haxo, ou Gonchon pour ne citer qu’eux. Le représentant,
conscient de ce faux pas, niera avoir signé de tels arrêtés, puis, devant les pièces produites, que l’on a « distrait » sa signature parmi d’autres
documents.
Outre
ces deux ordres, nous avons :
-
une lettre à la Convention, du 20 décembre où il annonce qu’il
fait fusiller les brigands amenés par centaines, donc en dehors du
champ de bataille, la guillotine ne pouvant suffire.
-
deux arrêtés du 29 janvier 1794 ordonnant l’arrestation de tous
les courtiers, interprètes, acheteurs et acheteuses, revendeurs et
revendeuses de denrées de première nécessité sans exception.
-
les témoignages, de Jullien, Laignelot, Phelippes-Tronjolly,
Fouquet et Lamberty, des membres du comité révolutionnaire de
Nantes sur les noyades qu’il a ordonnées. Carrier répondra que ce
sont des calomnies, qu’il n’y a aucune preuve, qu’à Nantes,
les noyades et fusillades étaient faites par le comité
révolutionnaire et qu’à Ancenis, Laval, Château-Gontier, Saumur,
les mêmes pratiques existaient.
Probablement.
Dans une lettre du 25 décembre adressée au ministre Bouchotte,
Robert, chef d’état-major de l’armée de l’Ouest, écrivait en
post-scriptum : «
je t’annonce qu’environ 2 000 prisonniers catholiques qui étaient
ici détenus et que de concert avec le citoyen Francastel
représentant du peuple nous faisions évacuer sur différents points
une partie de ces messieurs se sont révoltés contre la garde qui en
fait justice, le reste en passant sur le Pont de Cé, deux arches se
sont écroulées et sont malheureusement tombés dans la Loire où
ils se sont noyés, ils avaient malheureusement les pieds et mains
liés et vive la république. »
(AD
85 SHD 5 7)
Le
destin des frères Thoinnet, les seuls à avoir été arrêtés par
Carrier selon Gaston Martin, est particulier.
C’est
en 1772 que leur père Pierre Thoinnet achète le château de la
Turmelière à Liré, là où a vécu Joachim du Bellay. Négociant,
propriétaire terrien, il devient maire d’Ancenis en 1757,
puis député aux États de Bretagne en 1760. Fermier
général de la baronnie d’Ancenis, il est anobli par sa
charge de secrétaire du roi au Parlement de
Bretagne. Il aura 19 enfants de deux mariages.
Deux
de ses fils Jacques (Eutrope) et René s’associent et montent un
important commerce principalement de vins à Nantes.
Pendant la
disette de 1791/1792 ils donnent 300 000 livres à la municipalité
et servent dans la cavalerie nantaise. Thomas, (le médecin ?), membre
de la société populaire fera leur éloge lors du procès du comité
nantais : « Je
me suis trouvé à plusieurs combats contre les brigands, j’ai vu
les Toinette (Thoinnet) combattre à mes côtés […] je les ai vu
se porter partout où était le danger […] Leur vie privée ne
mérite pas moins d’éloge […] ils soulageaient les infortunés
[…] ils alimentaient Nantes ». (BTCR
n° 69 – 1794).
Accusés
ensuite de fédéralisme et d’accaparement, ils se cachent. Arrêtés
en janvier 1794 ils sont conduits devant le comité révolutionnaire
de la ville présidé par Socrate Chaux.
Emmenés au Bouffay, René y
meurt le 8 février. Jacques, transféré au Sanitat décède le 15
mars 1794. Leurs biens sont pillés ou mis sous séquestre. Selon le
dictionnaire des vendéens de Jean Rigaudeau, aux AD 85 : « …
dans les premiers jours de novembre, les scellés furent apposés
chez eux, par ordre du comité révolutionnaire ». Après
leurs décès, en juin 1794 les tuteurs des enfants « réclament
alors la remise d'une valise que les deux frères emportaient avec
eux et dont le comité révolutionnaire s'est emparé, contenant, en
or et assignats, environ 60 000 livres et pour une forte somme, en
lettres d'échange, billets à ordre et autres papiers [ …]
Ils réclament de plus, 227 barriques de vin blanc d'Anjou, quatorze
barriques de grain, dans lesquelles il y avait une batterie de
cuisine et vaisselle, deux grandes chaudières de cuivre, à eau de
vie, qui ont été enlevées […] après avoir cassé portes et
fenêtres. […] Ils observent […] que cette opération eut lieu,
bien avant que les scellés aient été posés chez eux. Ils
demandent aussi aux représentants la libre disposition des
marchandises qui sont en divers magasins et notamment 302 pièces
d'eau de vie de genièvre […] afin qu'elles puissent être vendues
pour payer les divers créanciers ».
Les tuteurs, à l’appui de leur demande de restitution, font
remarquer que ces deux frères Thoinet, morts en détention, n’ont
fait l’objet d’aucun jugement, (donc que les
réquisitions sont illégales).
Leur
frère Pierre, capitaine de la milice bourgeoise à Ancenis, refuse
de suivre les insurgés mais, retenu prisonnier, sur l’honneur, à
la Varenne. il est considéré comme émigré et il est arrêté avec
sa femme en avril 1794. Emprisonné aux Saintes Claires il est
transféré à l’hôpital révolutionnaire où il meurt le 6 juin.
Un
autre frère, Nicolas, suit l’armée des insurgés. Arrêté le 24
décembre à Couffé où il se cache après avoir repassé la Loire,
il est condamné à mort par le tribunal criminel révolutionnaire,
et guillotiné le 10 janvier 1794 place du Bouffay. Ses biens,
confisqués, seront revendus 7 200 livres les 13 et 17 février
suivants (dictionnaire
des vendéens).
Dominique
Isaac aura plus de chance. Officier de marine il décédera en 1840.
Le
château de la Turmelière sera pillé et détruit puis, en mars 1794
la colonne de Cordellier tuera 102 hommes, femmes et enfants à Liré
(morts répertoriés).
Pour
en revenir aux arrestations ordonnées par Carrier, Gaston Martin se
réfère au mémoire du représentant sur la guerre de
Vendée, (octobre/novembre 1794), où après avoir assuré qu’il ne
« connaissais
aucun citoyen dans cette commune »,
il précise p 12 ; « je
n’en ai fait arrêter que deux, que leur commune a accusés des
délits les plus graves ».
Témoin
au procès des 132 notables nantais Carrier indiquait pourtant quelques
semaines auparavant qu’il avait « seulement
fait arrêter Arnault, qui m’a été dénoncé par la commune de
Saint Sébastien ».
Les
deux frères Thoinnet, on l’a vu, ont été arrêtés et incarcérés
sur ordre du comité révolutionnaire de Nantes, présidé par Chaux,
pas sur celui de Carrier contrairement à ce qu’écrit Gaston
Martin et le qualificatif de « grands accapareurs » qu’il
leur attribue aurait mérité quelques développements.
Ce
qui ne doit pas faire oublier bien sûr toutes les autres arrestations opérées
lors de son séjour à Nantes, donc sous son autorité et partant de
sa responsabilité.
Gaston
Martin poursuit sa description du Comité révolutionnaire de Nantes,
et de la compagnie Marat, créée à la demande de ce dernier et
composée dit-il d’artisans, de petits boutiquiers, de quelques
basochiers mineurs. Il est aisé d’y deviner « des
paresseux, des aigris, de ces ratés qui […] se vengent férocement
.. »
mais qui ont opéré très peu d’arrestations dit-il
« surtout
soucieux d’emplir leurs poches ».
Au
final donc, Nantes aurait connu peu d’arrestations. Le comité
révolutionnaire a tout fait pour imposer sa dictature et a « trouvé
dans les captifs du dehors de quoi assouvir ses appétits" (p
161)
Gaston
Martin indique que Carrier pendant le premier mois de ses fonctions a
laissé agir le comité.
Leurs relations se sont dégradées ensuite.
Le représentant cherche « le
triomphe de la république et la disparition des suspects »
mais s’oppose au comité et « menaça
Goullin de le faire guillotiner pour avoir voulu noyer des enfants ».
Une
affiche en effet avait été posée dans Nantes pour ordonner aux
habitants ayant pris des enfants de les ramener à leur dépôt ce
qui les conduisait à la mort, par maladie ou noyade.
Avant
de décrire la scène rapportée par Savary (t
3 p 30 et suiv) il
est utile de s’intéresser à une autre entrevue qu’il a eue,
début janvier, avec Carrier.
Préoccupé
par toutes les « horreurs
dont on racontait les détails dans la ville »
et après en avoir parlé à Kléber, il va trouver le représentant
qui lui fait bon accueil. Il plaide pour la clémence et la paix qui
en résulterait avec la libération des vieillards, femmes et enfants
détenus.
Avec l’accord de Carrier il va au dépôt « un
affreux tableau […] dans ce lieu empesté » avec
un chef de brigade qui en tombera malade, et revient avec une liste
de personnes que Carrier consent à libérer. Mais quand il lui
demande une autorisation écrite Carrier lui répond « Un
ordre par écrit, me dit-il ? Je ne veux pas me faire
guillotiner... ».
« Tel
fut le triste résultat que j’en obtins » conclut
Savary .
Quelques
jours plus tard, alerté par Kléber, il retourne voir Carrier. Une
affiche posée en ville demande à tous les habitants ayant
recueilli des enfants, de les ramener au dépôt, sous peine d’être
traités de suspects. « J’entre
dans sa chambre »
raconte Savary « il
était encore au lit, il paraît effrayé en entendant ouvrir sa
porte ».
Il lui explique la raison de sa venue. Carrier entre alors en fureur,
fait amener sur le champ les membres du comité révolutionnaire (ce
qui doit quand même demander un certain délai) et à leur venue,
prend son sabre, jure, exige : « si
dans cinq minutes […] le comité n’a pas fait afficher un avis
qui détruise celui-ci, je vous fais tous guillotiner ».
Savary
ajoute « Carrier
m’a semblé un grand enfant qui aurait eu besoin de bonnes lisières
ou d’occuper une place à Charenton ».
(Savary
t 3 - p 30 et suiv.)
Même
si Savary se donne sans doute le beau rôle (ainsi qu’à Kléber)
les deux scènes donnent l’image d’un Carrier dépassé par les
évènements, lâche, mal informé épuisé et/ou atteint nerveusement. On est loin d’un représentant
méthodique, infatigable, créateur d’une police secrète
innovante.
En
outre certaines de ses déclarations laissent penser que cette
soudaine humanité pour les enfants n’est que passagère et
provoquée par une intervention extérieure influente.
Dans son
rapport sur la Vendée le 21 février 1794 à la Convention il dira :
« les
enfants de 13 à 14 ans portent les armes contre nous et les enfants
en plus bas âge encore sont les espions des brigands. Beaucoup de
ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par la
commission militaire ».
(Moniteur 23 02 1794)
Bignon,
témoignera au procès que « Carrier
disait en parlant des enfants qui étaient à l’entrepôt : ce
sont des vipères, il faut les étouffer ».
(AD 85 AN W 493-13)
En
dernier lieu, l’arrêté de Bourbotte, Turreau et lui, dont il se
prévaut pour écarter les enfants de moins de 16 ans d’un jugement
date du 1 er janvier 1794, date bien tardive, après le massacre de
Savenay, pour faire preuve sinon de clémence du moins d’humanité.
Gaston
Martin étudie ensuite « deux créations propres à Carrier »
la réorganisation des tribunaux révolutionnaires et son état-major
occulte.
Gaston
Martin souligne que Carrier est « par
formation un juriste, un ami de la légalité ».
Un ami, on l’a vu, parfois inconstant, de plus la légalité n’a
jamais été une garantie de justice, notion qui fait appel à
d’autres considérations idéologiques ou morales. Cette légalité
révolutionnaire permettait, outre de diluer les responsabilités, de
confisquer les biens des condamnés comme rebelles. Les morts sans
jugement, noyés, fusillés, en prison, portaient en effet préjudice
aux intérêts de la nation, les familles pouvant réclamer les biens
qui leur restaient (voir le cas des frères Thoinnet).
La
section révolutionnaire du tribunal criminel de Nantes a été créée
le 30 octobre 1793, peu de jours après le retour de Carrier, avec
son collègue Francastel.
Présidée
par Phelippes-Tronjolly, elle aura à juger « tous
les prévenus de trahison et de conspiration contre la république
française ».
La définition de ces prévenus est particulièrement étendue, ce
sont par exemple, ceux « qui
par leurs discours, ont témoigné le désir d’apprendre le
triomphe des rebelles et ont applaudi ou témoigné leur joie aux
nouvelles vraies ou fausses de leur succès ».
Gaston
Martin y voit le souci « d’assurer
une garantie juridique aux mesures de salut public et la volonté de
réprimer par des mesures d’exception des dangers exceptionnels »,
rhétorique
bien connue des régimes totalitaires. Il en profite également pour,
au passage, essayer encore de discréditer Phelippes-Tronjolly.
Il
insiste ensuite pour défendre la légalité révolutionnaire :
« dans
l’ensemble, il y a jugements réels, établis sur des faits, étayés
par des témoignages ».
Peut-être, mais sur simple déclaration sans droit à la défense et sans appel.
Sur 1 an,
de mai 1793 à mai 1794, ce tribunal a jugé 1 042 personnes et en a
condamné 273 à la mort soit un peu plus du quart. La commission
Lenoir (un négociant nantais), sur 7 mois d’existence, de novembre
1793 à mai 1794, a jugé 744 personnes et en a condamnées 241 à la
mort soit près du tiers. (Lallié,
la justice… statistique).
La
commission militaire révolutionnaire « Bignon », que
Carrier n’a pas créée, mais qui était « légale »,
quant à elle, de décembre 1793 à mai 1794, a jugé 4 000 personnes
(selon Bignon lui-même) et en a condamnées à la mort 2 919, soit
plus de 70 %.
Gaston
Martin avance « l’absolue
correction de l’attitude de Carrier vis à vis des modes légaux de
répression" (p 171), oubliant
ainsi les deux listes de « brigands » à exécuter sans
jugement ou sur le champ données à Phelippes-Tronjolly et la
convocation, fin janvier 1794 de Gonchon, président (occasionnel) de
la commission Bignon, à qui le représentant a dit «
Eh bien jean-foutre, si dans 2 heures tous les prisonniers de
l’Entrepôt ne sont pas jugés, je te fais fusiller ».
Qu’il
ne poursuivait, dans ses actions de répression, « aucune
vengeance personnelle ni aucun autre but que le salut de cette
république qu’il aima d’un emportement passionné »
ne constitue aucunement une circonstance atténuante.
Il
faut souligner également qu’il ne semblait pas se soucier des
bornes de la légalité lorsqu’il autorisa ou laissa faire, les
perquisitions, les « contributions », les saisies du
comité révolutionnaire ou de ses commissaires tels Pinard ou Le
Batteux.
Goullin, à propos d’argent et d’objets de valeur que Pinard s’étaient appropriés, chez le couple de la Bauche confirmera que Carrier avait autorisé « cette retenue, en disant […] que cette dépouille comme toutes les autres appartenait aux patriotes qui avaient le courage d’arrêter les aristocrates, tous les ennemis du gouvernement républicain ». En l’occurrence, il s’agissait d’un couple âgé dont le mari avait 70 ans.
La
deuxième création propre à Carrier, selon Gaston Martin, est son
« état-major occulte », composé de gens dont les plus
connus sont Fouquet et Lamberty. Ce dernier « fut,
à n’en pas douter le chef de sa police secrète ».
Après l’hypothèse saugrenue de Louise Angélique Caron, chef féminin de sa
« police secrète », nous aurions donc Lamberty.
Lamberty
dont il a dit lors d’une de ses comparutions au tribunal (BTCR
1794- n° 7)
qu’il ne sait pas précisément s’il est allé en Vendée mais
qu’« il
m’a fait de l’armée des rebelles des rapports qui se sont
trouvés très conformes à la vérité »
pour ajouter aussitôt : « au
reste les espions sont toujours menteurs, peu dignes de confiance ».
Guillaume Lamberty, ouvrier carrossier nommé adjudant général d’artillerie, paraissait en effet plus préoccupé par les noyades, le vol des effets des détenus et la capture des « belles comtesses » plutôt que par la centralisation d’hypothétiques renseignements au sein d’une police secrète qui n’a laissé aucune trace. Quant à Robert Fouquet, son complice, un ancien tonnelier nommé également adjudant général, sans brevet toutefois, Carrier dira qu’il ne le connaît pas et qu’il ne l’a jamais rencontré.
Gaston
Martin avance qu’il s’est cependant entouré de cet état-major
-d’une fiabilité restreinte donc- parce qu’il n’a pu s’appuyer
ni sur le comité révolutionnaire ni sur la société populaire
Vincent la Montagne.
Il
a épuré le comité révolutionnaire de Rennes, (voir plus haut) et
n’a pas pu destituer ou modifier celui de Nantes où il était ? Il n’a
pas pu mettre au pas la société populaire alors qu’il l’a
fermée trois jours après avoir traité ses militants de gredins de gueux, de scélérats, de contre révolutionnaires (lettre de Goupilleau à son frère du 03 02 794) ? Difficile à admettre, alors, répétons-le,
qu’il était doté des pleins pouvoirs, dans une période de
dictature révolutionnaire et de terreur politique.
Carrier
aurait reçu Lamberty de jour comme de nuit, sans qu’on en ait
aucune preuve, mais Gaston Martin en fait un espion. Il s’appuie
sur les déclarations du représentant (suite
du rapport sur la Vendée p 10)
qui affirme qu’il l’a délivré des brigands alors que
« j’éclairai
notre armée de Beaupréau à Nantes », (soulignant
ainsi son importance militaire),
et
que Lamberty lui a proposé de lui donner « des
renseignements sur les mouvements et la situation des brigands et
pour détruire Charette ».
Le permis de circuler qu’il lui a donné date toutefois du 5 novembre et nous n’avons
aucune trace de missions quelconques.
« Ainsi
s’organise autour du représentant toute une police secrète
intérieure, dont lui-même ne connaît que les têtes »
écrit Gaston Martin qui en veut pour confirmation, ce qu’en dira
le jeune Jullien à Robespierre du 14 février 1794 :
« les discours sont écoutés, les correspondances
interceptées, on n’ose ni parler, ni écrire, ni même penser ».
Appréciation
qu’il
ne faut pas cependant exagérer, précise-t-il.
Mais,
là encore, Gaston Martin en tire l’hypothèse d’« une
vaste organisation occulte, une tcheka non pas même accréditée,
mais travaillant à son compte »,
supposition invérifiable d’autant que Lamberty n’était pas
homme « à
laisser beaucoup de traces écrites d’opérations dont les unes
-les noyades et les spoliations consécutives devaient le mener à
l’échafaud ».
Contrairement
à ce que Gaston Martin affirme, Lamberty -et Fouquet- n’ont pas
été guillotinés pour des noyades ou des spoliations mais parce
qu’ils avaient soustrait à la vengeance nationale des femmes contre révolutionnaires : madame Giroult de Marcilly « seconde Marie Antoinette », réservée à Lamberty, sa femme de chambre pour Fouquet, ainsi que la femme de chambre de Lescure (Agathe
Gingreau dont la vie serait bien, elle, un véritable roman)
et les « filles » Dubois.
Pour
décrire ce service occulte d’espionnage, Gaston Martin évoque
« des
gens tarés, vieux chevaux de retour, des galères, ou marins sans
engagement […] toute cette écume de ruffians interlopes... »,
puis, côté féminin, en plus de la « protagoniste »
Louise Angélique Caron, des « filles
de joie, anciennes maîtresses de ces grands négociants Nantais […]
Dénonciatrices, et au besoin agents provocateurs, elles faisaient le
port et signalaient les tentatives d’évasion ».
Aucun
document n’est cité à l’appui de ces descriptions romanesques.
3
-la réaction bourgeoise.
Quelques
lignes plus tôt, Gaston Martin avait indiqué que toutes les mesures
révolutionnaires, les arrestations, les perquisitions, « les
mesures concernant l’évasion des capitaux et des capitalistes »
avaient
excité « l’inquiétude
de toute la bourgeoisie libérale ».
On
cherche en vain les mesures spécifiques concernant les
« capitalistes » et leurs capitaux, de plus « toute
la bourgeoisie libérale » ne semble pas inquiète. On a vu la
protection accordée à Jean Georges Riedy, les courriers de Cossin
de Chourses et de Marie Rose Dobrée, les missions confiées à
quelques négociants comme Godin et Bonnamy.
Peu
importe, Gaston Martin voit dans le « complot » de
novembre 1793, qui allait aboutir à l’arrestation des 132 notables
nantais, la dernière alliance entre Carrier, la bande à Lamberty,
le comité révolutionnaire et les autorités administratives.
Pour
mémoire le comité révolutionnaire de
Nantes, au vu de lettres saisies sur des « brigands »,
décide lors de sa séance du 5 novembre 1793 l'incarcération de
suspects, négociants, et « gens d'esprit » qui auraient voulu
attenter aux autorités constituées et à la vie du représentant du peuple.
Après avoir préparé les arrestations, on bat la générale le 12 novembre au matin, des pièces
d'artillerie sont mises en batterie, tandis que l’armée boucle les
issues éventuelles.
La compagnie Marat accompagnée de commissaires bienveillants arrête plus de cent vingt
notables au saut du lit et les conduit en prison. Carrier signe
l’ordre de transfert à Paris le 26 novembre.
Gaston
Martin poursuit sur cette réaction bourgeoise dont les membres
étaient « prêts
à passer à l’étranger pour sauvegarder leurs capitaux d’abord,
négocier la paix ensuite. Ni eux, ni leurs biographes n’admettent
que ce faisant ils aient été des traîtres ».
Partir
à l’étranger pour sauver sa vie, - d’autres l’ont fait et le
feront, y compris chez « l’ignoble Pitt » et à toutes
les époques - n’est une traîtrise qu’à l’égard de la
dictature révolutionnaire, et serait donc plutôt un acte de
résistance. En outre faudrait-il prouver tous ces départs et affirmer que la « ville
presque toute entière s’insurgeait contre ces traîtres, ces
accapareurs, ces contre révolutionnaires »
est une opinion, pas une démonstration argumentée.
Ce qui conduit
Gaston Martin à écrire que l’arrestation des 132 "notables" ne
provoqua aucune surprise à Nantes et même, quelques lignes plus
loin, que la population « en
marqua dans l’ensemble une vive satisfaction. Des pétitions et des
adresses envoyées à Vincent la Montagne en sont la preuve».
Il aurait été souhaitable d'en citer quelques extraits. De plus ces pétitions si pétitions il y a seraient plutôt la preuve de la normalisation du discours en période de
dictature.
Sitôt l’exécution de Robespierre et de ses amis,
toutes les sociétés populaires -y compris celle des jacobins
parisiens- les armées, les administrations, envoyèrent des
manifestes, des adresses, pour stigmatiser le « tyran »
alors que quelques jours auparavant, elles l’assuraient encore de
leur soutien. Il en a été de même pour les « complots »
découverts, celui des Girondins, de Danton, d’Hébert etc. (B. Baczko – Comment sortir de la terreur).
Après
cet épisode des 132 "notables" Gaston Martin voit une « haine
farouche » s’installer entre le représentant et « tout
le parti » de Vincent la Montagne, la société populaire et
le comité révolutionnaire. « On
utilisera contre lui tous ses défauts de caractère […] et sans
songer encore qu’un jour il pourra en mourir on commencera […] à
saper sous lui le terrain et à tâcher d’obtenir son rappel" (p 187)
Cette compassion pour Carrier gagnerait à s’étendre à toutes ses
victimes.
Quant
à la tentative de faire exécuter les notables au cours de leur
transfert, Gaston Martin la met à la charge du comité
révolutionnaire.
L’unique témoignage contre le représentant,
dit-il, ne sera pas retenu, « tant
le témoin est suspect et de médiocre créance ». D'où tient-il cette information ?
Ce témoin est Chereau, « chirurgien aide-major et chirurgien
en chef de l’avant garde de l’armée des côtes de la Rochelle »
qui était présent au repas pris par Carrier à Ancenis, chez
Guesdon, directeur de l’hôpital militaire, en présence d’une
douzaine de personnes. Son témoignage, adressé à Laignelot, le
représentant, a été transmis par le Comité de sûreté générale
à la commission des 21 (pièces
remises… p 20). On
pourrait trouver pire. Mais Gaston Martin renouvelle ce procédé
assez désagréable qui vise à mettre en doute la qualité morale du
témoin, nuisant encore à la crédibilité de son propre ouvrage.
Chereau,
le chirurgien, rapporte des propos qu’aurait tenus
Carrier concernant les 132 nantais « j’avais
écrit à Francastel qui était à Angers de les faire noyer là ou
au Pont de Cé, mais ce foutu couillon n’a pas osé le faire ».
Que
cet aveu n’ait pas été repris dans l’acte d’accusation,
établi par la commission des 21 au nom de la Convention, ne montre
rien d’autre que les bornes (politiques) posées au jugement par la
représentation nationale. Sur l’ensemble des faits, seuls 10 ont
été retenus et Carrier s’en servira pour essayer de ne pas
répondre aux autres crimes reprochés. (BTCR
n° 6 -1794)
Il
est accusé d’avoir : donné 2 ordres d’exécution de
brigands sans jugement (1 et 2), autorisé l’exécution de gens de
la campagne, paisibles depuis plus de 2 mois (3), fait noyer ou
fusiller des brigands malgré une amnistie (4), fait également
exécuter 80 cavaliers brigands venus se rendre (5), ordonné ou
toléré des noyades d’hommes, d’enfants et de femmes dont
certaines étaient enceintes (6), donné des pouvoirs illimités à
Lamberty qui s’en est servi pour noyer des prêtres (7), défendu
d’obéir à Thréouard (8), écrit à Haxo d’exterminer les
habitants de Vendée (9) donné des pouvoirs exorbitants à la
compagnie Marat (10). Ce qui pourrait ressortir du non respect de la
légalité révolutionnaire et des consignes données par la
Convention.
Les
autres charges : ses écarts de comportement (insultes, menaces,
incompétence...), la terreur imposée aux patriotes, les noyades des
prêtres (imputées à Lamberty), le chantage sexuel et la volonté
de faire noyer les 132 notables nantais, ne sont pas retenues dans
l’accusation.
Concernant
ce transfert des "notables" Gaston Martin met au crédit de Carrier
deux arrêtés. Le premier pour nommer un inspecteur du convoi chargé
des voitures « il
serait difficile d’en contester l’humanité »
dit-il, et le second pour autoriser leurs épouses à les accompagner
« malgré
le comité ».
En
lisant les récits que font Villenave et de La Guère de leur voyage
(disponibles
à la BNF) on
comprend que le trajet s’est effectué soit à pied -pour ceux qui
en étaient capables et selon les circonstances- soit en voiture,
mais qu’il a été particulièrement éprouvant. 110 prisonniers
seulement arrivent à Paris. Leurs épouses ou leurs proches qui ont
pu obtenir un passeport de la Commune ne peuvent les approcher
qu’exceptionnellement et Gaston Martin ne donne pas la référence
de ce second arrêté.
« Carrier
tout puissant qu’il fut, était loin d’avoir à Nantes une
autorité sans limites »
relativise-t-il et de décrire un comité révolutionnaire qui
« étend
sur tout l’ensemble de la ville sa surveillance politique et
sociale […] donne les ordres d’arrestation »
avec « A
ses ordres la compagnie Marat et les commissaires bienveillants... ».
Cette
dernière compagnie étant subordonnée entièrement à la surveillance du
comité révolutionnaire selon un arrêté de Carrier, Gaston Martin
observe : « Mesure
où éclate encore le souci de légalité du représentant ».
On a vu que ce souci de la légalité pouvait être relatif.
Martin
écrit ensuite que le représentant « dirige
personnellement les relations avec l’armée, dont les adjudants
assurent la liaison permanente »,
sans apporter le moindre exemple, mais plus surprenant, qu’« il
est censé tout voir, tout diriger, tout ordonner, [...] l’armée à
cent mille hommes, épars sur trois départements […] la ville
quatre-vingt mille âmes et Carrier a deux secrétaires […] il
prépare des plans de combat […] va encore mener personnellement la
lutte contre la disette, puis contre la maladie », ce
qui explique qu’il se repose sur les républicains et patriotes
locaux nommés par ses prédécesseurs.
Cette
vision de Carrier assurant -seul ou presque- la conduite de l’armée
de l’Ouest et l’administration de la ville de Nantes, est tout simplement une fiction.
Du
Comité de salut public aux représentants dans les départements,
auprès des armées ou nommés pour des missions déterminées
(intendance, fortifications, charrois...) les intervenants politiques
sont nombreux, les intervenants civils ou militaires également. Si
Léchelle, le premier général en chef de l’armée de l’Ouest,
particulièrement incompétent, mais politiquement sûr, semble
influençable, les suivants, Kléber (en poste très brièvement mais
toujours indispensable), Rossignol, Marceau puis Turreau ne semblent
pas se soumettre aux avis du premier venu.
Gaston
Martin poursuit sa thèse en combattant une légende « c’est
celle de l’immense peur qui aurait alors paralysé toute la ville »
de
Nantes. Il en veut pour confirmation l’affluence à une pièce de
théâtre le 21 novembre ainsi que le témoignage de Jules Gasnier,
d’abord le 2 novembre : « nous
sommes assez tranquilles ici.. » puis
quelques jours plus tard lorsqu’il annonce que son frère fait
venir ses meubles à Nantes « pour
y rester cet hiver ».
Mais il aurait pu citer la lettre de ce même Gasnier, un an plus tard, du 25 octobre
1794 où il annonce que les papiers publics (journaux?) relatant
le procès du comité révolutionnaire « ...
font voir toutes les horreurs qui se sont commises ici et dont, dans
le temps, personne n’osait ni parler ni s’entretenir ».
Gaston
Martin fait remarquer en conclusion que les arrestations des nantais
sont peu nombreuses, hormis celles des 132 "notables", « les
autres incarcérés sont tous de ces petits délinquants de droit
commun […] des vagabonds, des maraudeurs, des ivrognes, des filous,
quelques filles »,
mêlés dans les prisons avec la masse des captifs pris pas les
armées républicaines « tristes
déchets de l’humanité ».
Aucune
liste de condamnés, aucun registre d’écrou, ne vient confirmer ce
qui ressemble à une simple supposition. Les « déchets de
l’humanité » venus il est vrai d’autres communes occupent,
c’est encore exact, les hôpitaux, les prisons, les deux étant
parfois confondus.
Entre 1793 et 1795, uniquement pour ces deux
communes (voir
article sur les fusillés du château d’Aux) 50
habitants de Pont Saint Martin, et 41 de Bouguenais meurent en
détention où à l’hôpital à Nantes.
« La
grande majorité des gens a accepté la révolution»
conclut Gaston Martin et plus loin : « les
vieux cultes sont abandonnés et personne ne paraît en regretter la
chute ».
On peut se demander s’il s’agit encore d’une impression, d’une
hypothèse, puisqu’aucune élection n’a eu lieu et que toutes les
églises sont fermées.
À
suivre…
Abréviations :
BTCR ;
bulletin du tribunal criminel révolutionnaire
Aulard :
Recueil des actes du comité de salut public et sa correspondance
Lallié :
Carrier, député du Cantal
Pièces
remises… : pièces remises à la commission des 21
Savary :
Guerre des vendéens et des chouans contre la république française
Klèber :
Mémoires
(mise à jour septembre 2026)
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