Partie 1
La thèse de doctorat de Gaston Martin « Carrier et sa mission à Nantes » publiée aux Presses Universitaires en 1924 est l’un des rares ouvrages qui cherche à présenter toutes les actions « utiles » du député du Cantal lors de son séjour à Nantes et à atténuer sa responsabilité dans les crimes qui lui ont été reprochés.
Dans son avant propos, l’auteur annonce s’inscrire en faux contre une tradition bien établie et précise que les maîtres qui ont parlé de Carrier n’ont pas traité le sujet à fond, les autres, trop partisans, ayant manqué de sens critique (Lallié et Fleury peut-être).
Sans vouloir écrire une biographie, il a donc tenté la reconstitution de la vie nantaise du 20 octobre 1793 au 25 pluviôse an II (13 février 1794), dates de son séjour et « ... l’étude de sa mission à l’armée de l’Ouest, avec Nantes pour quartier général ».
On peut supposer que le quartier général en question est celui de Jean Baptiste Carrier et non celui de l’armée de l’Ouest puisque le quartier général de cette dernière en 1793/1794 était là où son trouvait son unité de commandement, comme toutes les autres armées : éventuellement à Nantes mais aussi à Angers, Saumur, Vitré, Rennes... Il en va de même pour les différentes divisions qui la composaient avec les généraux Haxo, Moulin, Kléber, Westermann etc... à la poursuite des insurgés.
Le quartier général installé à Nantes qu’évoque Gaston Martin serait donc plus probablement celui du représentant, avec ses proches collaborateurs, qu’on a d’ailleurs de la difficulté à déterminer (Lamberty, Robin, Prigent, Lalouet, O’Sullivan ?).
On pourrait peut-être y inclure les généraux demeurés en poste fixe à Nantes, Boivin commandant de la place et Vimeux, responsable de la Loire Inférieure, nommés fin octobre début novembre 1793, rattachés à l’armée de l’Ouest, ainsi que le commandant de la garde nationale nantaise. Mais on verra que leurs relations sont parfois compliquées, et que les interventions sinon les ordres de tous les intervenants, politiques ou militaires, s’enchevêtrent.
Concernant la période où Jean Baptiste Carrier tint son « état-major » à Nantes, on sait qu’arrivé le 7 octobre 1793, il repart le lendemain, pour n’y retourner que le 19 ou le 20 octobre et y demeurer jusqu’au 16 février 1794, sauf une brève expédition à Ancenis et Oudon fin octobre, puis à Angers du 1 er au 5 novembre et enfin au château d’Aux, près de Bouguenais, peut-être deux jours début janvier 1794. Il aura également une période d’activités réduites à partir du 1 er février pour, écrit-il au Comité de salut public le 29 janvier 1794, « rétablir ma santé et reprendre ma vigueur ».
Les dates ci dessus sont d’ailleurs à prendre avec précaution. Dans son discours imprimé du 23 novembre 1794 Carrier affirmera être arrivé à Nantes le 8 octobre au soir, (Aulard indique le 7), être reparti le 10 au matin auprès de l’armée, (Savary le signale à Montaigu le 8), être retourné à Nantes environ 1 mois après donc début ou mi novembre, mais il y écrit une lettre dès le 20 octobre et pour son départ il indique « vers la fin janvier » au tribunal lors de son procès (BTCR n° 7 – 1794).
Quant aux dates de son séjour à Angers du 1 er au 5 novembre, elles sont déduites par A. Lallié, mais prêtent, elles aussi, à débat.
Citant ses sources, il ajoute, entre autres références, deux documents d’époque, le livre de comptes de Madame Hummel, disponible à la Bibliothèque de Nantes et la correspondance de Jules Gasnier, un bourgeois nantais, publiée dans la Nouvelle revue rétrospective en 1902 et 1903.
Gaston Martin affirme ensuite que l’activité du représentant dans des ouvrages récents, donc avant le sien paru en 1924, a été a priori élaguée « de tout ce qu’il a pu faire d’utile et dont on s’est bien gardé de parler ». De plus, lors de son procès, « -dont le moins qu’on puisse dire est que la défense y fut systématiquement brimée », la sincérité des témoignages à charge est suspecte, « provenant en grande partie d’ennemis politiques acharnés, appuyés sur des copies douteuses de pièces dont les originaux furent refusés ; parfois apportés par des coaccusés qui se défendent en accablant autrui, toujours produits un an après les faits » (p VII)
Député du Cantal à la Convention nationale, Carrier a pourtant bénéficié, le premier, de garanties judiciaires inédites pour la période révolutionnaire, précisées par la loi du 29 octobre 1794 votée alors que sa mise en cause semblait inévitable et ce sont ses pairs, à la quasi unanimité, qui ont souhaité le renvoyer au tribunal révolutionnaire, tribunal d’exception, sans recours, (modifié sur quelques dispositions au 25 thermidor) dont il avait réclamé lui-même la création en mars 1793.
Que des « ennemis acharnés » et des coaccusés, en l’espèce ceux du comité révolutionnaire de Nantes témoignent, même à charge, paraît logique, sinon souhaitable pour connaître leur version des faits.
Les copies « douteuses » et les originaux « refusés » évoqués par l’auteur demanderaient à être cités plus précisément. Les documents remis à la commission des 21 qui constituent l’essentiel des pièces du dossier, ont été collationnés et cotés par l’agent national du district de Nantes, les copies certifiées conformes et les témoignages manuscrits signés ou prêtés devant un tiers. Il suffit de s’y reporter (AD 85 AN W 493). En outre, plus de cent témoins seront interrogés à son sujet et la plupart ne déposeront rien contre lui, beaucoup d’autres lui seront confrontés lors de sa comparution, tandis que ses collègues Bô, Francastel et Hentz seront entendus à sa décharge (BTCR n° 19 – 1794).
On ne peut guère trouver mieux, surtout moins bien et le plus souvent pire dans les pratiques judiciaires de l’époque. Les séances du tribunal révolutionnaire depuis mars 1793, en sont de multiples exemples, sans parler des jugements -quand il y en a- des « brigands » ou autre suspects, exécutés par milliers après une brève comparution, dans les 24 heures, avec confiscation des biens. Cette dernière mesure étant d’ailleurs appliquée à Carrier.
Affirmer que « la défense a été systématiquement bafouée » peut donc sembler, pour le moins, inappropriée.
Que le jugement de Jean Baptiste Carrier ait été « politique » comme on peut le lire parfois est assurément vrai, puisque c’est la Convention elle-même qui a établi l’acte d’accusation, et non le tribunal, mais le jugement d’un « brigand », d’un suspect, d’un émigré, d’un girondin, ou d’un prêtre réfractaire, donc un contre révolutionnaire, l’était tout autant.
Après thermidor et la chute du « tyran » Robespierre, alors qu’étaient révélées les noyades d’hommes mais surtout de femmes enceintes, d’enfants, qui représentent un degré de plus dans la brutalité et le cynisme des exécutions, et que les dénonciations menaçaient à terme l’ensemble du personnel politique, il semblait sans doute nécessaire de rappeler dans un premier temps l’obéissance à la Loi en vigueur, même d’exception, et de désigner un « monstre » coupable de l’avoir transgressée.
Cela n’enlève rien aux faits, aux témoignages, au déroulé judiciaire, neutre, formaliste, chargé de dire, publiquement, le mal, et de punir les coupables.
Le premier chapitre de l’ouvrage « Carrier et sa mission à Nantes », consacré à cette ville, de 1789 à 1793, donne, en dehors d’un bref historique des évènements, des indications intéressantes, en particulier sur les salaires pratiqués en 1793. Ainsi un contremaître fondeur d’Indret gagne 3 livres par jour, un compagnon menuisier 1 livre 10 sous (1 livre vaut 20 sous), un tapissier à façon 15 sous, tandis que la ville avec son activité maritime semble encore offrir du travail à tout le monde.
Si Gaston Martin écrit que fin 1791, début 1792, on ne peut parler de lutte de classes à Nantes, plus tard, en septembre 1793, juste avant la venue de Carrier, il constate « l’antagonisme désormais irréductible de la bourgeoisie qui se cramponne au pouvoir qui lui échappe […] et de la masse de la population que la misère et les pertes militaires exaspèrent -p 31».
Gaston Martin semble donc penser qu’à cette époque, bourgeois et prolétaires s’affrontent déjà à Nantes, la noblesse (en tant que classe?) à peine vaincue.
Pourquoi pas ? Mais il est difficile de voir en la société populaire Vincent la Montagne, base militante des Jacobins, une émanation du prolétariat ouvrier, urbain : « Tous ou presque artisans ou regrattiers (revendeurs) petits personnages besogneux pour la plupart... », indique-t-il. Sans doute, mais dans les différents courriers de la société populaire on y retrouve également des médecins ou officiers de santé (Métayer, Thomas), un procureur fiscal (Goupilleau), un entrepreneur en monuments statutaires (Robinot-Bertrand), des négociants ou marchands (Houdet, Samuel, Sarradin, Vilmain).
Les membres du comité révolutionnaire, de la compagnie Marat, les auxiliaires aux missions plus ou moins précises paraissent eux aussi assez éloignés de la grande majorité de la population urbaine. On trouve parmi ceux qui seront cités au jugement un ancien maître d’armes, adjudant major de la garde nationale à 1 500 livres par an, (Moreau de Grandmaison), un autre maître d’armes, (O’Sullivan), un avoué (Bachelier), un entrepreneur en bâtiment (Perrochaux), un courtier de navires (Durassier), un cloutier (Proust) qui emploie tout de même plus de 60 personnes (AD 85 AN F7 4563), un ex procureur (Coron), un négociant et armateur (Naud), un concierge de prison, ancien commerçant (Forget) et enfin des artisans qualifiés : perruquiers, tonneliers, charpentiers, cordonniers.
Parmi les meneurs du comité et les hommes de main de Carrier nous avons quelques renseignements sur deux d’entre eux.
Les autres paraissent avoir eu des activités moins bien définies : Robin, fils d'un menuisier, est qualifié d’étudiant, Lalouet, un parisien, se prétendait « septembriseur » ami et/ou parent de Robespierre, Lamberty ouvrier carrossier et son adjoint Fouquet, magasinier et/ou tonnelier, étaient surtout réputés pour leur bravoure et leur brutalité. Assez étonnamment plusieurs ont été prisonniers des « brigands » graciés ou évadés : Lamberty, O’Sullivan, le jeune Lavaux, et cacheront, par intérêt ou par reconnaissance, des femmes contre révolutionnaires.
Les auxiliaires (guides, éclaireurs, commissaires) au moins ceux qui vont défrayer la chronique, Beilvert, Lebatteux, Pinard, D’héron sont, dans l’ordre, marchand de vin, cuisinier puis directeur des postes, fabricant/marchand de savons (dont la boutique a été détruite par les insurgés), tailleur d’habit (en 1789) puis charcutier.
Il est bien sûr difficile d’évaluer le patrimoine de chacun, mais au comité révolutionnaire ou à la compagnie Marat le salaire est de 10 livres par jour soit trois fois plus que celui d’un contre maître qualifié, chez les éclaireurs, il est de 15 livres, y compris les frais. Lamberty est nommé adjudant général par Carrier, qui lui fera cadeau d’une galiote de 30 à 40 000 livres, (précis Dugast-Matifeux p 81). Fouquet, devient adjudant général adjoint. Outre la solde attachée à leur grade les deux hommes se partageront les dépouilles de leurs victimes, activité a priori rentable et sujette à affrontements entre bandes rivales.
Carrier lui-même ne semble pas avoir toujours été en mauvais termes avec quelques négociants ou armateurs. Le 22 décembre 1793 il interdit d’attenter aux propriétés, à Orvault, de Jean Riedy, riche négociant suisse, un notable de Nantes. Le 19 mars 1794, Félix Cossin de Chourses, armateur, associé à un fils Schweighauser, le remercie d’une autorisation donnée à l’armement de son navire pour l’Amérique. Sa supposée maîtresse, Louise Angélique Caron, fournisseuse de vivres, se mariera avec un autre fournisseur de vivres et il feront construire à Nantes « le palais de boeuf », sans oublier Ouvrard, célèbre financier, qui commence sa carrière auprès du général Boivin, à Nantes, et James Anderson le consul des Etats-Unis.
Beaucoup de notables nantais, dont quelques uns très fortunés, se sont rangés du côté de la révolution dès 1789 : Coustard de Massy, Giraud du Plessis, Baco de la Chapelle, mais aussi Charles Drouin, Pierre-Joseph Lincoln, Guillaume Bouteiller. Accusés de fédéralisme ils seront écartés après juin 1793, mais certains restent proches du pouvoir où font avec. Cossin de Chourses rapporte à Carrier dans sa lettre pré citée : « J’ai vu un adjoint du général Haxo […] il suit les brigands à la piste comme des lièvres et tu sais comme il les arrange ». Marie Rose Dobrée parlant des insurgés à ses grands-parents de Guernesey le 2 janvier 1794 : « .. ces malheureux qui nous ont fait tant de mal en ont enfin la récompense : ils sont défaits partout et le découragement autant que nos victoires nous en amènent sans cesse ». (cité par S. Guicheteau -une expérience nantaise de la terreur ». Plusieurs notables continuent à servir la révolution et rencontreront Carrier à Nantes, puis à Paris, au cours de leurs missions pour les subsistances ou le commerce : Alexis Monneron (Mosneron de Launay 1743-1797), Prosper Bonnamy, négociant et armateur, Jean Hilaire Godin (ou Gaudin) propriétaire de moulins, François Vilmain, François Claude Rozier, Pierre Le Prevost, négociants.
Gaston Martin persiste toutefois dans son analyse. Nantes serait ainsi en proie « à une véritable révolution sociale ». Il distingue « ceux qui peinent contre ceux qui jouissent » (p 32) et parle déjà de « population ouvrière ».
On a des difficultés à classer les révolutionnaires nantais, dont Carrier lui-même, dans la catégorie de ceux qui peinent, où alors dans des activités assez particulières.
Quant aux opinions politiques de ceux qui seront jugés, quand elles sont formulées, semblent proches de celles des « ultras ».
On trouve, dans les motifs d’incarcération donnés par le comité révolutionnaire, le 5 janvier 1794, pour 124 des 132 « notables » nantais arrêtés mi-novembre 1793, quelques détestations, religieuses : « moine persécuteur des patriotes, ex prêtre pourri de fanatisme, tartuffe religieux», politiques « fédéraliste bête et méchant, suant la contre révolution (pour Benoît Sue…), ayant toute sa famille chez les brigands, fanatique incurable», sociales « ex noble, cy devant émigré, anti clubiste effréné, négociant, agioteur, accapareur égoïste » mais parfois de simples expressions de haine : « père et fils vrais gibiers de guillotine, muscadin égoïste et persifleur » (AD 85 AN F 7).
Louis Naud aurait même dit en les arrêtant ; « C’est ici la guerre des gueux contre les riches » mais en ajoutant « on ne peut se racheter qu’avec de l’argent » (BTCR n° 25 -1794). Chaux et Goullin, en septembre, accusent plus précisément ces « notables » de crimes plus politiques : fédéralisme surtout, mais aussi de contacts avec des émigrés, collusion avec la « caste nobiliaire et sacerdotale », de paroles contre révolutionnaires, attitudes modérées...
Un des rares qui exprime nettement une opinion politique sera Bachelier au cours du procès, un peu plus tard, du comité : « Toute la classe des riches était suspecte dans les circonstances difficiles où nous nous trouvions, il a donc fallu frapper également celui qui pouvait nuire comme celui qui en réunissait le pouvoir et la volonté. Cependant peu de patriotes ont été arrêtés, nous avons principalement sévi contre la classe ci-devant nobiliaire et sacerdotale, contre les accapareurs, contre les capitalistes, qui ne voulaient rien faire pour la patrie... » (BTCR n° 78 – 1794).
Quant à Jean Baptiste Carrier lui-même, il se réclame de la « sainte Montagne » et semble proche d’Hérault de Séchelles, mais, après thermidor il avouera son amitié pour Westermann (exécuté avec les dantonistes), se désolidarisera des hébertistes juste avant leur élimination, et comme tous les autres conventionnels restants condamnera Robespierre. Outre sa haine qui s’adresse à un public assez large (prêtres, nobles, fédéraliste, modérés etc...) il prétend être soucieux des « gens sans fortune ». De ces gens sans fortune il faut bien sûr exclure tous ceux qui ne sont pas d’accord avec lui ou qui osent se révolter, les paysans vendéens par exemple qui constituent quand même la majorité de la population sous son autorité.
Toujours dans ce premier chapitre Gaston Martin, évoquant le général Beysser (qui sera guillotiné en avril 1794… avec les hébertistes), affirme que ses colonnes ont pactisé en juin 1793 avec les fédéralistes, qu’elles « n’obtiennent aucun résultat ; elles sont battues par les blancs, se débandent, pillent et réquisitionnent au-delà de leurs besoins ».
Cette affirmation paraît hâtive, considérant les opérations militaires menées par le général Beysser de l’armée de Brest « des troupes qui s’étaient toujours bien montrées » selon Kléber (mémoires p 94).
Sous les ordres de Canclaux, il reprendra en main en mars 1793 la région guérandaise, puis le pays de Retz, dirigera la résistance de Nantes fin juin, avant d’être battu comme d’autres, y compris Kléber, par les insurgés, en septembre. Si ses troupes, à l’occasion, se débandent et pillent, elles ne sont malheureusement pas les seules de la république à le faire. Quant à sa valeur militaire personnelle elle vaut bien celle de Rossignol, sans parler de Léchelle quasi inexistante et s’il s’est rangé du côté des fédéralistes, la Convention, après une brève arrestation, le renverra combattre en Vendée jusqu’à une défaite cuisante qui lui vaudra la guillotine (comme plus de 30 généraux en 1794)
Le second chapitre consacré à une esquisse psychologique de Jean Baptiste Carrier adoucit un peu le portrait du représentant et on pourrait presque admettre la définition que Gaston Martin en donne p.37 « … si Carrier paraît avoir été dans sa jeunesse un brave homme, un peu taciturne, et point méchant, il n’est en tout cas pas contestable qu’il ne fut jamais un homme du monde ». Qu’il soit « plus porté à la bonté qu’à la cruauté » peut toutefois paraître excessif.
On peut également être d’accord avec le fait qu’il mourut pauvre, dans le sens où il ne s’est pas enrichi, mais sans doute plus difficilement, faute de preuves, qu’il prit l’habitude, homme de loi, « de travailler sur pièces, de ne point décider intuitivement, mais après un lent examen des dossiers dans le silence du cabinet... ».
Une autre hypothèse, celle d’une « ... police secrète qui fut peut-être la plus originale création de Carrier à l’armée de l’Ouest - p 41» semble bien fragile. Nous y reviendrons, mais, et c’est regrettable, nous retrouverons ainsi des hypothèses, des interprétations, des convictions qui ne sont étayées par aucun élément ou alors par des indices trop fragmentaires, au fil de son ouvrage.
Accordons-lui toutefois la réfutation de l’alcoolisme chronique du représentant dénoncé par certains. Rien ne vient confirmer le fait de manière incontestable, excepté des colères hors de proportions dont les causes peuvent être multiples.
Colères, qui selon Gaston Martin se rapportent d’ailleurs à un petit nombre de faits, résultant soit de son « indignation patriotique » soit de son impuissance à tout régler par lui-même. Il ajoute qu’ensuite « littéralement, il n’y pense plus » et « tend la main à celui qu’il menaçait de son sabre un instant auparavant -p 43».
Cette dernière affirmation paraît très exagérée lorsqu’on lit les témoignages recueillis lors de sa mise en accusation par la Convention, ou plus tard à son procès, ou à celui du comité révolutionnaire de Nantes. Le représentant -quand il reçoit- a la colère facile. Il insulte, menace de faire fusiller, noyer, sort son sabre, donne ou essaye de donner des coups, jette du mobilier et beaucoup n’évoquent pas une main tendue à la suite de ces colères, que ce soit Bonnamy, Kirouard, Vaugeois, Mulonnières, Dechartres, Proust, le général Moulin, Freteau ou Gonchon ce dernier pourtant président du tribunal criminel révolutionnaire (voir également A. Lallié p. 207 et suiv.).
Sauf et c’est assez remarquable, lorsqu’un interlocuteur -assez important- lui tient tête, comme le jeune Jullien, qui craignant toutefois pour sa vie en profitera pour s’enfuir dans la nuit, ou Jean Julien Savary, l’aide de camp de Kléber.
Si certains arrivent à le raisonner (Bachelier, Delacour) beaucoup se plaindront de son comportement, dont le comité révolutionnaire, la société populaire de Nantes et jusqu’à une délégation de la commune du Pallet : « Il se jeta sur moi comme un forcené […] … me lança plusieurs coups de poing […] me menaça de me couper par morceaux avec son sabre qu’il courut chercher en sa maison...» (AD 85 AN W 493). Un commis aux écritures venu lui porter un arrêté en décembre/janvier rapporte qu’il fut accueilli par « Va te faire foutre, merde, je n’ai pas le temps » (BTCR n° 11 1794).
En dehors de ses colères à domicile, où il jure facilement, (foutre, bougre…) et insulte (jean foutre, couillon, gueux, scélérat..) Carrier semble avoir des difficultés à contrôler son exaltation révolutionnaire.
Le 16 novembre 1793 lors de l’inauguration des nouveaux locaux de la société populaire le greffier note qu’il devient furieux et croit entendre les mânes d’un million de victimes égorgées. Le 15 décembre suivant après avoir hurlé des insultes et des menaces, coupé des chandelles avec son sabre, il dissout la société, pour autoriser sa réouverture quelques jours après.
Ses courriers, au style grandiloquent, courant à l’époque, trahissent la haine, le mépris, qu’il éprouve pour ses adversaires (ce qui ne l’empêche pas de s’extasier, lors de la fête de la Raison, au passage de la déclaration des Droits de l’Homme portée par des sans culottes). Les girondins sont des « infâmes conspirateurs vomis du sein de la Convention », les croyants un « troupeau d’imbéciles que conduisait la calotte », les prêtres « des anciens et luxurieux hypocrites en soutane », les brigands une «… horde de scélérats », les femmes de la Vendée « une engeance proscrite », et « Il n’est point d’horreurs dont elle ne se soient rendues coupables, tout ce que la fable a dit des furies n’approche pas de ce qu’elles ont osé faire », son collègue Tréhouard « le crapaud Tréhouard ». De plus, sa peur, feinte ou réelle, des complots, des contre révolutions, est omniprésente : dans ses discours, ses lettres (voir celle du 6 janvier entre autres) et dans ses trois mémoires imprimés sur ordre de la Convention.
Une autre accusation que Gaston Martin réfute est celle de Carrier abusant de prisonnières. Elle est portée, entre autres, par Phelippes-Tronjolly ancien président du tribunal criminel révolutionnaire, un « individu dont la conduite depuis 1789, n’a été qu’un tissu de trahisons et de palinodies et qui a passé son temps à dénoncer haineusement tous les régimes dont il avait avec une ignominieuse platitude sollicité emploi et protection ». Ce genre de propos pour disqualifier un témoin entache la qualité de l’ouvrage de Martin. Phelippes-Tronjolly, soucieux de la légalité, même révolutionnaire, est l’un des rares à avoir eu assez de courage pour s’opposer, sur place, au comité révolutionnaire et, par la suite, au représentant.
Concernant les abus sexuels, il est exact que le seul témoignage circonstancié repris par la commission des 21, mais non retenu dans l’acte d’accusation, est celui de Perrote Brevet, de Saint Julien de Concelles, dont le frère est détenu comme « brigand ». Elle vient solliciter Carrier deux fois, la seconde pour qu’il l’autorise à aller lui porter de la nourriture et elle affirme que c’est en repartant, après avoir avoir été chassée brutalement, qu’il la rattrape et lui propose un « marchandage ».
Gaston Martin met en doute ce récit : il est isolé, c’est une accusation récurrente « au cours de la réaction thermidorienne », il est produit plus d’un an après les faits (en fait 9 mois, comme la plupart des autres témoignages), et serait dans le « goût de l’époque », thermidorienne sans doute.
Ce témoignage est à prendre comme il est, possiblement mensonger bien sûr, mais susceptible alors de lourdes peines, lors d’une époque encore bien incertaine. Qu’il soit isolé ne change rien à sa crédibilité éventuelle. A contrario on pourrait ne pas exclure d’autres chantages de cette nature qui seraient restés impunis, par peur, par honte, ou par disparition pure et simple de la victime. La pratique de vie sauve ou de liberté en échange de faveurs sexuelles, est documentée pour Fouquet et Lamberty ses hommes de main, les viols commis par ses auxiliaires (Pinard, Guilbaudeau..), ou les hussards américains également, sans parler des accusations sur les noyeurs ( voir déposition de Victoire Abraham femme Pichot -BTCR N° 71 – 1794) et la compagnie Marat (Bretonville contre Perrochaux). Si Carrier, doté des pleins pouvoirs, a ignoré ces crimes malgré sa « police secrète » c’est un incompétent, s’il les a tolérés, il en est complice et, réaction thermidorienne ou pas, il était normal de les dénoncer.
L’auteur aurait pu également se souvenir des accusations d’inceste portées un an plus tôt contre Marie-Antoinette avant de parler du « goût de l’époque ».
Pour sa défense, concernant Perrote Brevet le député du Cantal affirme le 23 novembre à la Convention qu’elle est une brigande comme tous les habitants de sa commune « ils y ont été engagés par les femmes qui combattaient avec eux et qui exerçaient les plus grandes cruautés [….] Quelle foi peut mériter une brigande contre le destructeur de la Vendée ? ». Il prétend ensuite ne l’avoir jamais vue, ce qui est douteux, n’avoir jamais frappé une femme et avoir tout fait « à Montaigu et à Cholet pour faire respecter le sexe ».
Gaston Martin indique ensuite, pour rester peut-être sur ce thème féminin, que deux maîtresses ont été attribuées à Carrier : la Caron et la Lenormand (née Louise Marie Gandriau 1769 - ?). La première (Louise Angélique Caron 1770-1817) « fut la quasi directrice de ce bureau secret des renseignements, chef féminin de la police occulte, fort intelligente au surplus, pondérée et perspicace... » écrit-il pour, un peu plus loin, admettre toutefois, que ce n’est, là encore, qu’une hypothèse.
La seconde maîtresse potentielle est l’épouse du directeur de l’hospice révolutionnaire, Lenormand. Elle lui fournissait des repas. Rien de scandaleux juge Gaston Martin, madame Hummel, dont nous avons parlé plus haut, approvisionnait « chaque semaine et à bon compte sa table familiale de poulets, d’oies, et d’huitres - p 46» à la même période.
Ce document est disponible à la Médiathèque de Nantes. La réalité semble plus nuancée. Pour mémoire Louise Schweighauser épouse le 4 mars 1794 Jean Daniel Hummel. Ils sont issus tous les deux de familles de banquiers, négociants, originaires de Suisse et d’Alsace. Louise commence aussitôt à tenir les comptes du ménage, y compris l’argent de poche de son mari, un drapier, adhérent à la loge des cœurs unis. Dans ses comptes de l’alimentation, bien souvent nous ne connaissons pas la quantité -ni la qualité- achetée. Pour les légumes madame Hummel note : des patates, des haricots, des betteraves, pour le poisson : des sardines, des huîtres, du poisson, pour la viande la plus grosse dépense est celle de son « mémoire à Brelet, boucher ». Nous avons le détail surtout pour le pain et la volaille, sachant que le « maximum » est mis en pratique fin octobre 1793 à Nantes (madame Hummel achète l’affiche le 22), mais nous y reviendrons plus en détail ultérieurement.
Pour conclure peut-être sur l’entourage féminin de Carrier, nous avons deux témoignages. Le premier est celui de Colas Freteau, un marinier, venu solliciter avec un collègue le représentant en nivôse : « en ouvrant la porte le déclarant vit deux femmes auprès du feu avec Carrier et dont l’une d’elle assise, avait les jupons relevés sur ses genoux ». Il évitera, de peu, un coup de sabre du député du Cantal. Le second est celui du jeune Jullien rapportant à Robespierre « on sait qu’il est dans un sérail, entouré d’insolentes sultanes... » (pièces remises...)
Gaston Martin affirme ensuite que Carrier n’est ni taciturne ni dissimulateur, dans ses courriers au Comité de salut public il assume « la responsabilité de toutes les exécutions - p48 ».
S’il revendique effectivement des fusillades, plus rapides que la guillotine dans sa lettre à la Convention du 20 décembre 1793, quelques mois plus tard, au procès des notables nantais, il les nie et s’insurge, disant n’avoir connu « ni les noyades ni les fusillades..[….] et si j’eusse eu la moindre notion de ces horreurs, de ces actes de barbarie, ils n’eussent pas été mis en exécution ». Le 28 novembre, au tribunal, à la question du président il répond concernant les fusillades : « J’en ai entendu parler, on disait qu’elles étaient ordonnées par la commission » et pour les noyades, qu’il a eu connaissance de celle des prêtres réfractaires « comme d’un évènement que j’ai cru fort naturel... ». Il en rejettera d’ailleurs plus tard la responsabilité sur le comité révolutionnaire et indiquera qu’à Laval, Angers, Saumur, Château Gontier « partout on a fait les mêmes choses qu’à Nantes ».
En outre plusieurs témoins (Chaux, Affilé, Goullin, D’Héron, Vaugeois,) affirmeront que Carrier, lorsqu’ils lui demandaient un ordre écrit, répondait qu’ils devaient lui faire confiance et s’en remettre à la parole d’un représentant, ce qui n’est pas la meilleure façon d’assumer ses responsabilités.
Gaston Martin, après ces qualités de franchise qu’il lui a trouvées, -franchise relative donc- indique qu’il n’est pas non plus « paresseux », vu la masse de sa correspondance officielle, de ses arrêtés, de ses entrevues, et considérant sans doute les résultats de sa mission, qu’il est encore moins inefficace.
Carrier prétendra en effet que c’était à lui que revenait le mérite d’avoir « approvisionné cette commune pendant six mois sans recevoir pour elle aucun secours [….] je l’ai préservée de toute invasion, de toutes attaque des brigands » se défendait-il.
Gaston Martin concède qu’: « Il y a beaucoup de vrai dans l’apologie que le représentant fait de sa conduite et où il expose les résultats de son action – p 50 ».
Nous y reviendrons également. Mais Carrier n’a jamais été le seul en charge des approvisionnements de Nantes, de ceux de l’armée de l’Ouest ou même de la division d’Haxo. Chaque armée, chaque division, et partout où cela semble nécessaire, (il y en a eu par exemple au camp de la Hibaudière) un commissaire aux vivres est désigné, parfois même pour une mission ponctuelle d’achat et par secteur (viande, grains, habillement...). En outre le député du Cantal n’y est resté qu’un peu plus de 3 mois et demi, et non pas 6 comme il le prétend.
Gaston Martin conclut en disant que Carrier ne fut ni prévaricateur, ni dissolu, et beaucoup moins un monstre qu’un ardent patriote, certes brutal, peu accessible, mais c’est aussi « une intelligence très lucide, un travailleur acharné, un républicain passionné, un mystique de la Révolution ». Cela ne rassure pas vraiment.
1 ère partie
l’œuvre militaire
1- Carrier à l’armée
Carrier, selon Gaston Martin, aurait été le premier ou l’un des rares à voir le danger de l’insurrection vendéenne : « il paraît avoir vu beaucoup plus clair dans la situation que tous les autres – p 62 », affirmation qui ne repose sur aucune démonstration, d’autant que sa perspicacité déjà, en Bretagne, n’est pas évidente : le 21 février 1794 aux jacobins il indique que les chouans se retiraient la nuit dans les montagnes « où un immense rocher leur servait de rempart », description quelque peu sommaire.
Le Comité de salut public, la Convention, ses collègues ne l’ont pas attendu pour réagir à « l’insurrection vendéenne ». D’autres représentants sont sur place, auprès des armées ou pour les levées des « 300 000 hommes ». Antoine François Momoro a été missionné dès mai 93 en Vendée et publiera un long rapport. Le 30 avril, six représentants du peuple sont envoyés auprès de l’armée des côtes de La Rochelle (ils seront 12 en mai), quatre à celle des côtes de Cherbourg et quatre à celle des côtes de Brest. Il y aura donc une vingtaine de représentants aux armées dans l’Ouest de la France à l’été 1793. Le 1 er août la Convention prend le décret « relatif aux mesures à prendre contre les rebelles de Vendée » et décide d’y envoyer l’armée de Mayence, décision qui fera basculer le rapport de force. Le 16 septembre, L. Turreau et Cavaignac, adressent à la Convention un rapport sur les premières opérations militaires conjointes de Kléber et Beysser du début du mois (Aulard t 6 p 522). Barrère, le 1 er octobre, fait un rapport -bref pour lui- de 20 pages sur la Vendée à la Convention.
Missionné en juillet dans plusieurs départements de l’Ouest, il est exact que Carrier s’inquiète de la situation à Nantes, en passe, écrit-il, de devenir « un second Lyon », (lettre à Gohier du 06 09) mais il dénonce, déjà, le général Beysser et le 15 c’est au tour de Baco « un des plus grands contre révolutionnaires qui existent encore ». Il semble avant tout soucieux de pourchasser les fédéralistes, et d’épurer les administrations. C’est d’ailleurs sa première mission à Nantes. Il doit s’y rendre « sur le champ» le 29 septembre pour appliquer le décret du 5 août, vérifier donc que les autorités destituées ne remplissent plus aucun rôle « et y prendre, conformément aux pouvoirs qui lui sont délégués, toutes les mesures de salut public ».
Un courrier daté du même jour d’Hérault de Séchelles lui précise qu’il doit « purger » Nantes et il ajoute: « Nous pourrons être humains quand nous serons assurés d’être vainqueurs ». Phrase lourde de sens, justifiant le pire. Carrier doit toutefois se partager et aller de Rennes à Nantes et de Nantes à Rennes.
Le 5 octobre Carrier annonce à Bouchotte, ministre de la guerre, son départ pour Nantes. Il y arrive le 7 (pour Aulard), se considérant, selon Gaston Martin « comme représentant aux armées. Nous verrons qu’il faut confirmé dans cette interprétation et par le Comité de salut public et par les délégués de celui-ci à l’armée de l’Ouest ».
Il n’y sera nommé que le 13, avec trois autres de ses collègues (voir plus haut). Plusieurs conventionnels, dont deux membres du Comité de salut public, Hentz et Prieur (de la Côte d’Or), sont déjà délégués auprès de la nouvelle armée de l’Ouest, regroupant celles des Côtes de la Rochelle et de Brest, ainsi que l’armée de Mayence.
Le 7 octobre se retrouvent donc à Nantes, Carrier, Hentz, Prieur, Bourbotte, Philippeaux, Gillet, Ruelle et Méaulle tandis que Merlin et Turreau (le cousin du général) restent à Montaigu avec les troupes. Carrier y accompagne Léchelle le nouveau général en chef qui prend son commandement des mains de Kléber. Ce dernier rend compte assez brièvement de sa rencontre avec Carrier. Il le mentionne présent au conseil de guerre du 8 (Carrier indique le 9), avec Merlin, Turreau, puis le lendemain haranguant les troupes « devant le front de la bataille ».
Son collègue Pierre Choudieu dans son rapport du 6 février 1794 (47 pages) en défense de l’action militaire de Rossignol, d’août à décembre 1793, ne le cite même pas. Nicolas Hentz l’évoque à peine dans son mémoire publié en septembre/octobre 1794 et il n’est pas question d’une quelconque mission particulière. Enfin, Léchelle dans son courrier du 11 octobre à Bouchotte, le ministre de la guerre, n’en fait pas état.
Le même jour, 11 octobre, Carrier rapporte à Héraut de Séchelles qu’il est « arrivé » avec le général en chef, puis qu’il l’a « installé » le lendemain.
Des actions entreprises il dit le plus souvent « nous » : « nous » avons rassemblé les généraux, « nous » préparerons une marche, « nous fîmes partir », « nous » combinerons avec les généraux etc., décrivant ainsi des décisions collectives.
De cette lettre Gaston Martin tire des renseignements qu’il juge essentiels : « Elle met en relief, avec force, le rôle de premier plan confié à Carrier, ses pouvoirs particuliers (installation du général en chef, coordination des efforts) -p 71 » . Et il ajoute que la politique de Carrier étant de ne tolérer ni tergiversations, ni compromissions, ni faiblesses, elle aurait eu pour « premier effet, presque immédiat, de rendre victorieuse une armée jusque là battue » avec en outre une unité de direction assumée réellement par Kléber « pressenti par Carrier ». Restant ensuite sur le champ de bataille jusqu’au 19 « il pouvait décompter avec quelque orgueil les résultats de cette offensive qu’il avait fait déclencher - p 77 ».
Il n’y a aucune confirmation de ce rôle de premier plan, d’une direction officieuse qu’il aurait donnée à Kléber et encore moins d’une offensive déclenchée par ses soins : il vient d’arriver, il ne connaît presque rien à l’armée, pas beaucoup plus à la situation militaire sur le terrain et personne ne parle de ce rôle décisif qu’il aurait eu. On peut lui accorder le fait d’avoir lu une proclamation (rédigée par Hentz et Prieur) sur « le front de la bataille », bataille qui n’avait pas encore commencée et de participer à une série de décisions avec ses (nombreux) collègues représentants et les généraux.
2 – La réorganisation de l’armée
Rentré à Nantes le 20 ou 21 octobre, Carrier, aurait vu le danger que présente une ville pour l’armée républicaine durement éprouvée. Gaston Martin écrit qu’il « fait donc diriger sur Ancenis ces 10 000 hommes harassés de marches et de combats, épuisés de privations de toutes sortes. Il s’y porte de sa personne -p 80 ». Mais la citation qu’il fait de la lettre de Carrier datée du 12 novembre contredit le sens de sa phrase : « Bientôt, elles (les troupes) se portèrent sur Oudon et Ancenis, je m’y rendis ». Le représentant n’indique donc pas que c’est lui qui a ordonné la marche, contrairement à ce que Gaston Martin laisse entendre, il la suit.
Lors de cette brève expédition le député du Cantal se vantera d’avoir fait pleuvoir sur les commissaires des guerres, les fournisseurs de vivre, « reproches violents, coups et destitutions », obtenant de suite les subsistances puis, revenu à Nantes, d’avoir mis en réquisition « tous les souliers, tous les cuirs, tous les cordonniers ».
Mais il n’a pas été le premier à soucier de l’équipement des troupes. Canclaux et Dujard, ce dernier coordonnateur des commissaires de guerre, avaient déjà créé un atelier de chaussures dans la salle du Chapeau-Rouge, avec environ 3 000 paires de souliers fournies par décade (Lallié p 142). Le général Vergnes, chef d’état-major de l’armée des côtes de Brest, exposait au conseil de guerre de Saumur le 2 septembre : « Nous avons perfectionné un arsenal de construction et une manufactures d’armes qui existaient à Nantes. Nous avons créé un arsenal de construction, une manufacture d’armes et une fonderie de canons à Rennes » (Kléber, mémoires p 111). Un témoin (non nommé) dira à son procès : « que les représentants Gillet et Ruelle firent des réquisitions […] qui ont rempli les magasins publics de bleds dont on avait besoin et que Carrier ne s’est occupé en aucune manière de ces approvisionnements » (BTCR n° 13 – 1794).
Gaston Martin affirme toutefois que Carrier « s’attache à créer à peu près de toutes pièces l’intendance inexistante […] Il veut redonner à l’armée les qualités combattantes qu’elle lui paraît avoir perdues en reconstituant l’équipement, l’armement, les approvisionnements de vivres -p 81» .
Il en veut pour preuve un arrêté collectif de réquisition de souliers concernant le Finistère, les Côtes du Nord, le Morbihan, l’Ille et Vilaine et la Loire Inférieure, la création d’une cordonnerie fournissant environ 2 500 paires de souliers par décade (celle du Chapeau-Rouge sans doute) et d’un atelier de couture occupant les prostituées.
A la lecture de la correspondance de Carrier, il apparaît que le problème des chaussures, si nous prenons que celui-là, est récurrent, particulièrement en novembre et décembre 1793.
Novembre : arrivé depuis 3 semaines, il se vante le 12 (voir plus haut) de faire fabriquer 500 paires de souliers par jour (donc en théorie 4 500 paires par décade, 13 500 par mois) et un an plus tard, dans son rapport sur ses différentes missions ce sera « pendant tout le temps que je suis resté à Nantes […] près de 600 paires de souliers par jour ». Mais dès le 3, Francastel et Turreau, d’Angers lui avaient demandé de requérir d’urgence tous les cordonniers, et de demander « révolutionnairement » aux nantais leurs souliers en trop, l’armée manquant de 6 000 paires de chaussures. Deux jours plus tard les mêmes lui disent que si les souliers arrivent à temps l’armée pourra se mettre en marche. Le 13 le Comité de salut public prend un arrêté pour faire partie « en poste 4 000 paires de souliers pour l’armée de l’Ouest ». Le 26, Prieur et Bourbotte, à la poursuite des insurgés, disent n’avoir reçu que 700 paires sur les 7 à 8 000 annoncées. Le 29 Carrier les avertit qu’il envoie 5 000 souliers et le lendemain il joint le reçu pour 4 075 paires. Le 30, Prieur et Bourbotte (plus Turreau) lui répondent que l’état n’est pas joint, qu’il est impossible de savoir ce qu’ils sont devenus et qu’une partie de l’armée reste à Rennes faute de souliers.
Décembre : le 8, Haxo, de Machecoul lui demande 1 000 paires en urgence. Le lendemain Bourbotte et Francastel lui écrivent : « des souliers, des souliers et le plus vite possible ». Le 11, peut-être pour se justifier, Carrier prévient le Comité de salut public qu’il fait faire beaucoup de souliers. Il va en envoyer 700 paires (!), mais il faut en livrer 10 000. Le 12 Francastel lui dit que son atelier (de chaussures) à Nantes doit lui en fournir des quantités, et que Moulin en a besoin de 300 paires à Saint Florent. Moulin lui-même, le 13, indique qu’il lui en faudrait 2 000 paires. Le lendemain (aveu d’impuissance?) Carrier exige des administrateurs du Morbihan, des Côtes du Nord, et de la société populaire nantaise, de lui envoyer sur le champ tous les souliers qui ont pu être réquisitionnés. Le 19 décembre Dutruy à 2 h du matin exige « des souliers, des souliers ou foutre on ne peut marcher ». Le même jour, prudent ou perfide, Esnue Lavallée, de Rennes, écrit à Carrier qu’il a fait passer 3 000 paires directement aux armées à Châteaubriant tandis que Francastel, selon Moulin, attend en vain 4 à 500 paires venant de Nantes. Le 22 décembre Carrier indique à ses collègues suivant les armées qu’il attend 8 000 paires de... Saint Brieuc, le 2 janvier encore, le général Carpantier de Machecoul lui écrit « Une seule demande… des souliers…. Des souliers et les soldats républicains iront où l’on voudra les mener ».
Le 8 janvier, Carrier annonce un convoi de 400 paires de souliers (un jour de fabrication...) pour Dufour, à Challans.
Mais il n’y pas que les chaussures.
Sa gestion des transports est également loin d’être sans reproches. Guimberteau, « inspecteur général des charrois militaires » venu à Nantes, écrit à Blondel, un administrateur parisien, le 6 janvier 1794 (pièces remises à la commission des 21, p 35) : « Tout est dans le plus grand désordre. Les chevaux crèvent dans les rues, ou meurent de faim dans les dépôts, les voitures sont éparses, de tous les côtés, découvertes, brisées, les subordonnés mécontents crient et ne sont point payés... ». Le directeur général des charrois de Nantes, Jean Yves Prigent, ancien secrétaire de Carrier, est emprisonné depuis le 29 décembre, soupçonné de malversations. Guimberteau, d’abord mis à la porte de Carrier parvient à le voir et à lui expliquer la situation. Le représentant lui répond « qu’il se foutait de toutes les régies, qu’il les ferait guillotiner quand il s’en occuperait ». Guimberteau se retire, n’ose même pas aller au bureau des charrois et demande à Blondel de venir l’aider à Nantes.
Au procès du comité révolutionnaire de Nantes, un préposé aux subsistances militaires raconte qu’à une date non précisée, mais alors que l’armée de Mayence « manquait absolument de fourrages » Carrier a pris un arrêté de réquisition pour que l’inspecteur des fourrages livre 20 milliers (10 tonnes env) de foin à Chaux. Dans l’impossibilité de s’exécuter -au détriment de l’armée- l’inspecteur va trouver Carrier, qui, après l’avoir insulté, consent à baisser la réquisition à 6 milliers (3 tonnes env). Ce fourrage était destiné, selon l’aveu de Chaux, à nourrir ses bêtes, qu’il élevait, bien sûr, pour le compte de la république.
La situation des transports est telle que le 4 juin 1794, après le départ de Carrier, Bô et Bourbotte devront prendre un arrêté pour rendre les conducteurs des convois de subsistance personnellement responsables de leur chargement « instruits qu’il existe dans les convois de subsistance de l’armée des dilapidations et un gaspillage qui sont le résultat de l’infidélité des charretiers et d’une insouciance coupable des conducteurs.. » (AD 85 AN AF II 269)
Pour sa défense, suite au témoignage de Guimberteau, Carrier dira qu’il ne pouvait pas destituer les employés négligents par manque de remplaçants patriotes. Si la conformité politique était requise, les candidats devaient effectivement être moins nombreux.
Gaston Martin évoque ensuite les « dons au bénéfice des armées » des nantais décuplés par l’action personnelle de Jean Baptiste Carrier. On peut volontiers laisser au bénéfice du représentant cet élan révolutionnaire revigoré par sa présence.
Les résultats obtenus pour les fournitures de l’armée, au final « lui valurent tout naturellement cette reconnaissance des chefs qui semble si surprenante à ses habituels biographes – p 84 ». On retrouve de tels courriers de remerciements surtout pour la fourniture de vêtements personnels ou des congés, des nominations, mais pas pour ses qualités de fournisseur aux armées. Le commandant militaire de Saint Malo, le 8 novembre, le remercie pour sa nomination, le général Dufour, le 12 décembre demande : « si tu peux me faire passer 5 aulnes (6 m environ) de drap bleu pour mon adjoint et moi tu m’obligera, tu les adressera à mon frère commandant de la place aux Sables . Kléber, le remercie également le 23 décembre : « tu as eu la complaisance de m'envoyer du drap pour couvrir ma nudité, […] je ne sais s'il est arrivé à l'adresse que je t'ai indiquée », puis le 18 janvier : « Marceau est sauvé, il est parfaitement rétabli, il m'a fait bien peur pendant deux jours », Marceau le 18 janvier, lui témoigne à son tour de la reconnaissance : « je n'oublierai jamais cette marque d'attention […] Je viens d’obtenir un congé pour aller chez moi ».
Gaston Martin cite ensuite quelques exemples, malheureux, incompris, inefficaces, de l’activité inlassable de Carrier : les forges d’Indret, qui existaient bien avant lui, les mines de charbon, qui resteront à l’état de projet, et écrit que « le représentant est vraiment l’âme, un peu trépidante, un peu trop violente aussi parfois, de cette organisation des fabrications de guerre […] qui sans lui serait demeurée […] lettre morte ». Activité si trépidante que, début pluviôse, cela justifie l’affirmation de l’intéressé « qu’il ne peut plus tenir, n’ayant pas, depuis trois mois, dormi plus de 4 heures par nuit » souligne Gaston Martin. Quatre heures, on est au-delà de ce que Carrier lui-même indique dans son rapport de vendémiaire, puisqu’il a « ...pris tout au plus que 20 heures de sommeil sur 40 nuits et 40 jours.. », soit 1/2 h par nuit, ce qui est effectivement notoirement insuffisant et peut entraîner d’importants troubles nerveux.
Gaston Martin assure également que la ville de Nantes n’a jamais manqué de pain, même si la menace de disette était constante et que la priorité de Jean Baptiste Carrier allait à l’armée : « le principe qui l’inspire est d’assurer à l’armée sans secousses si possible une alimentation régulière, indépendante des prises locales… p 88 ».
Le 1er novembre toutefois, Prieur écrit à Carrier que selon une lettre interceptée d’un soldat servant en Vendée « les chasseurs vont le cul et les pieds nus, la plupart du temps on a pas de pain ». Le 21 novembre, Jules Gasnier, le bourgeois nantais, cité plus haut par Gaston Martin , note: « Il y a beaucoup de presse à la porte de nos boulangeries il n’y a presque pas de provisions ici, et on ne peut y suffire qu’à mesure par ce qu’on peut tirer de nos environs et de quelques autres endroits ». Le 12 décembre, à la demande de Vannes alors en pleine disette, Carrier répond qu’il autorise seulement « l’emplette des vins nécessaires aux patriotes » mais pas les fruits, fromages et légumes « attendu qu’il n’y en a point à Nantes ». Le 12 février 1794 il envoie au Comité de salut public la copie d’une lettre de Duquenoy (alors commandant la colonne de l’armée du Nord venue renforcer l’armée de l’Ouest) qui demande « des cartouches, du pain et des souliers, objets dont manque absolument son armée ».
Que cette continuité dans l’approvisionnement soit uniquement dû à Carrier paraît toutefois très discutable.
Ainsi c’est Francastel qui lui rappelle le 3 novembre 1793 qu’une grande quantité de grains se trouve à Châteaubriant et le 29 il n’est pas capable de fournir à la Commission des subsistances à Paris un état des provisions. Il faut souligner également que, si les fournitures arrivent à Nantes ou à l’armée c’est au détriment des régions insurgées, réduites à la misère, sinon pire, comme l’écrit le comité révolutionnaire des Sables le 16 décembre, qui le prie de ne pas « exposer les bons sans culottes aux horreurs de la famine ». On n’ose pas penser à la situation des autres habitants.
Le 19 décembre le conseil général de Nantes lui demande une réquisition, ses commissaires ayant trouvé du riz à Lorient. Le 22 il autorise des citoyens à se procurer 30 milliers (15 tonnes env) de riz pour les hôpitaux. Le même jour la municipalité de Nantes lui demande une réquisition de 600 « fournitures » de grains (accord noté en marge sur la demande). Le 24 décembre, c’est à la requête de Lourmand, préposé à l’habillement de l’armée qu’il autorise l’achat de draps pour confectionner 6 000 habits. Le 4 janvier il valide également la nomination de deux commissaires pour aller charger deux cargaisons de grains de Suède et du Danemark à Lorient, sauf avis contraire du Comité de salut public précise-t-il par prudence. Le 20 janvier il se contente de faire suivre une demande du Croisic aux administrateurs de la Roche Bernard. Idem le 31, où il reprend simplement le courrier de Legendre, « directeur des vivres -viande des armées des côtes de l’Ouest et de Brest » à Dujard, « commissaire ordonnateur près l’armée de l’Ouest » pour donner son accord, sept jours plus tard, rajouté sur la lettre même, pour nommer des commissaires chargés de réquisitionner des bestiaux dans les pays insurgés.
Les commissaires aux vivres, aux fournitures, sont nombreux auprès des municipalités, des armées et cherchent partout des solutions d’approvisionnement.
Gaston Martin écrit pourtant que Carrier « organise le parc général de l’armée et, à chaque occupation de village, fait faire le recensement du bétail trouvé, de compte à demi avec le département [ …] jusqu’au bout de sa mission» et il cite pour preuve un arrêté du 7 février 1794. De toute sa correspondance c’est le seul arrêté de réquisition que l’on trouve rédigé -presque- ainsi, car le texte ne reprend pas l’idée d’un inventaire qui serait systématique, dressé par commune ou dans chaque village. Les commissaires, dans les pays révoltés, est-il écrit, devront estimer « tous les bestiaux pris », et en dresser procès-verbal. Il s’agit du quitus donné pour des prises et non pas d’un recensement.
Gaston Martin poursuit en indiquant que Carrier a eu le bon sens, alors que la décision du Comité de salut public était la destruction systématique des approvisionnements, « d’en utiliser les ressources au mieux des intérêts qui lui étaient confiés ... p 92».
La politique du Comité et de la Convention n’était pas de « tout détruire » mais de saisir ou détruire ce qui pouvait être utile aux « brigands » (voir arrêté du CSP du 13 11 93 par ex.), Carrier, lui, (mais à sa décharge il n’est pas le seul, voir les courriers de Prieur et Bourbotte du 27 11, et les discours de bien d’autres) a été au-delà dans sa lettre du 13 décembre 1793 à Haxo ; « il entre dans nos projets et ce sont les ordres de la Convention nationale d’enlever toutes les subsistances, les denrées les fourrages tout en un mot de ce maudit pays, de livrer aux flammes tous les bâtiments qui y existent encore, d’en exterminer les habitants, car je vais t’en faire passer incessamment l’ordre... » .
Carrier, prudent, ne lui donnera ni ne signera cet ordre, mais rappelle, en la déformant, la politique de la Convention. Ce qui pourra conduire à la famine, à la mort ou à la révolte, les habitants, y compris les « bons sans culottes », de Vendée.
Ensuite, toujours selon Gaston Martin le représentant « songea à constituer l’important service de renseignements et de reconnaissance dont le rôle fut primordial dans les opérations militaires des mois suivants. […] Carrier eu le très grand mérite d’avoir conçu ce plan d’espionnage et de l’avoir réalisé. P 93 ».
Selon Martin, les agents de renseignements, au début, se répartissent en deux groupes : les itinérants locaux avec de faibles troupes et « la masse des indicateurs locaux ».
Pour les premiers, il cite Lebatteux et Lamberty.
Gaston Martin aurait pu citer également Pinard, qui a écumé les bords de l’Erdre, et Beilvert autour de Bouguenais, D’Héron, mais, mis à part les vols, les meurtres, les viols pour Pinard, ces troupes d’éclaireurs , de commissaires ou de guides locaux, terrorisent surtout la population locale et agissent pour d’autres autorités que la sienne lors des « réquisitions ».
Lebatteux a pu être un indicateur comme un autre, mais qu’il ait « le premier, sinon pressenti, du moins divulgué la descente vers Savenay » de l’armée insurgée ne repose sur rien. A la Convention, le 22 novembre 1794, Carrier indiquera qu’il lui a donné « l’ordre d’agir hostilement contre tous les brigands qui se trouveraient dans les rassemblements contre révolutionnaires » ce qui s’apparente plus à du maintien de l’ordre qu’à des missions de renseignements, ce qu’il fera en brûlant des églises le long de la Vilaine, et en exécutant au passage quelques habitants après leur avoir fait creuser leur tombe. Le 18 décembre Lebatteux, de Redon, prévient Carrier que les brigands ont pris Ancenis, Oudon et Nort. Information tardive puisque la veille, Prieur et Turreau lui avait écrit que venant d’Ancenis, les insurgés « épuisés, manquant de tout » allaient à Nort puis, peut-être sur La Roche Bernard ou Redon. Rossignol y envoyait donc 1 200 hommes. Le 20, Westermann est déjà devant Blain et Cambrai a fait miner le pont de Méan et cacher 2 canons sur la route de Guérande. L’armée républicaine talonne sans cesse les insurgés.
Lebatteux « décisif » et Carrier, faisant couper les ponts, garder les routes latérales pour canaliser « les vaincus du Mans et les engloutir[ent] dans la nasse où les attendait l’armée de Turreau. P 94 » n’est donc pas une affirmation bien étayée.
Gaston Martin admet d’ailleurs que Lebatteux n’était pas le seul à opérer ainsi, mais qu’on ne retrouve que des traces discrètes pour les autres parce que Carrier « ne brûlait pas ses agents », argument loin d’être convaincant.
La masse des indicateurs locaux, seconde partie du supposé service de renseignement de Carrier, est beaucoup plus plausible, mais les exemples que Gaston Martin donne « pour quelques figures qui émergent » laissent perplexe : « jeunes filles vêtues en garçon […] que les commissaires interrogent avec une gaucherie pudique […] relâchées avec un laissez-passer et quelque argent. On se défend mal -sans preuves- d’y voir aussi quelques agents secrets pour des missions plus délicates ». Il précise toutefois que ces figures, qui se rapportent à on ne sait quel document, « enchanteraient des faiseurs de romans historiques », effectivement.
Au centre de ce service, se trouverait Carrier, solitaire, recevant de jour comme de nuit, « les courriers et les espions notoires » et renseignant avec « un peu de vanité naïve » le Comité de salut public. A lire sa correspondance, les informations qu’il possède proviennent essentiellement des militaires et il se contente de les transmettre au Comité de salut public et à ses collègues, qui le font également de leur côté.
A Nantes même et dans les communes alentours, les guides locaux (cf procès des guides du château d’Aux), les « patriotes », les notables, les prisonniers (avant exécution) donnent vraisemblablement de multiples informations y compris des dénonciations, souvent invérifiables. Mais à qui ? A la compagnie Marat, au comité révolutionnaire, au responsable militaire local, à la municipalité, aux « agents » de Carrier ? Et quel crédit leur apporter ?
Gaston Martin évoque les réfugiés « longuement interrogés » et avance que Carrier , dans ses lettres au Comité de salut public, indique, concernant Noirmoutier, « qu’il connaît le domicile de tous ces réfugiés » et qu’il a pu les mettre au service d’Haxo. On verra un peu plus loin que cela n’est pas tout à fait exact.
En outre, s’il n’existe pas de service de renseignements structuré, centralisé, les informations sont difficilement exploitables. Quant aux rescapés de l’armée catholique et royale, un convoi étiré sur plusieurs kilomètres, encombré de malades, de civils, les cavaliers de chaque division républicaine, en particulier ceux de Westermann, les suivent de trop près au retour de la « virée de galerne » pour qu’ils puissent leur échapper.
Le reste de la démonstration de Gaston Martin relève encore d’hypothèses et non de faits documentés : Carrier serait à la tête d’un « vaste réseau de renseignements », « le plus précieux des auxiliaires » pour les généraux, qui « établit des dossiers, donne des ordres, envoie des avis » en étant toutefois « d’une discrétion totale sur les modes employés pour se documenter », si discret qu’aucune information n’en restera.
La compagnie des « éclaireurs de la Montagne » créée le 29 novembre, dissoute le 14 janvier, longuement décrite par Gaston Martin, par contre a exercé une certaine activité, moins importante que prévue toutefois puisqu’elle n’a dépensé que 14 642 livres, dit-il, sur les 200 000 allouées.
Le 8 décembre, le comité des 5 (qui gère les éclaireurs) l’informe qu’ils croyaient, à tort, Haxo tué ou prisonnier mais qu’il a battu l’ennemi au Bois de Céné. Le même jour Haxo le lui confirme. On manque d’autres exemples à l’efficacité, cette fois, certaine.
On pourrait peut-être inclure dans ce dispositif d’espions ou d’éclaireurs, l’envoi du jeune Lalouet sur la route des insurgés. Ce dernier lui écrit, le 18 décembre, qu’ils ont placé 100 hommes à Bout de Bois (à Héric, près de Nort sur Erdre) et qu’ils ont rendu l’officier responsable sur sa tête. Cent soldats ou volontaires, est un effectif bien faible pour arrêter les « brigands », qui, venant de Nort le 18, seront le 20 à Blain.
Malgré son service d’espionnage, le représentant semble parfois bien démuni d’informations. Le 28 novembre, parlant des rebelles : « donnez-moi promptement et sans relâche des nouvelles de leurs mouvements » écrit-il à Rennes. Le 15 décembre il informe le Comité de salut public que les insurgés occupent Châteaubriant, ils passeront à une quinzaine de km. Le 20 il annonce à la Convention que, selon Westermann, La Rochejaquelein et Stofflet ont été tués, à tort.
La plupart de ses lettres reprendront donc les faits, les victoires, annoncées par Westermann, Haxo, ou Dutruy. Mais ses collègues Francastel, Bourbotte, Turreau, en font autant.
Gaston Martin évoque dans ce chapitre « la partie la plus atroce de la guerre de Vendée » à savoir les exécutions de masse, les destructions de villages, les incendies. Et il écrit :« les seules questions que doit se poser l’historien sont donc, d’une part de savoir si ces procédés de lutte correspondent à une nécessité momentanée et d’autre part […] s’il a agi […] par ordre de la Convention ».
Pour répondre à la première question sur la « nécessité » Gaston Martin renvoie aux massacres de Machecoul, à l’âpreté d’une guerre civile, et conclut que « ce sont les blancs qui commencèrent et que les bleus ne firent, en les exécutant, que se défendre ».
Cet argument, ou plutôt cette excuse, justifie les atrocités commises et légitime le combat de ses adversaires. Les noyades de Carrier et le pardon de Bonchamp ont été les meilleures armes des royalistes. Elles faussent encore aujourd’hui le débat politique.
Le détail des « affrontements », massacres ou exécutions avant -parce qu’il y en eu avant- et après Machecoul, et sur Machecoul même, qui semble servir de référence à Gaston Martin ainsi qu’à beaucoup de jacobins, a été documenté beaucoup mieux que ne le ferait cet article et par nombre d’auteurs (voir en particulier A Lallié et Alain Gérard). Il faut s’y reporter.
Notons quand même que les propos prêtés par Gaston Martin aux lettres de Jules Gasnier « petit courtier en vins » sont très biaisés il prétend que celui-ci « ne cesse pas [...] de trembler aux témoignages des pillages, des incendies et des massacres commis par les brigands ».
Lisons donc Jules Gasnier. Sur les massacres de Machecoul, le 25 avril il raconte « on trouva dans les fossés du château les victimes malheureuses que ces brigands avaient sacrifiés et enterrés après avoir commis sur elles toutes sortes de cruautés dont l’humanité même frémit. Les uns en comptent 150, d’autres jusqu’à 300. 60 autres ont été délivrés. »
Carrier et d’autres se vanteront en effet d’avoir délivré 10 000 prisonniers lors de la bataille de Cholet. Momoro, un hébertiste, dans son rapport d’octobre 1793 sur la Vendée écrit « les brigands ont la politique de bien traiter les soldats dits de ligne qu’ils nous font prisonniers afin de les engager à se ranger dans leur parti » (AD 85 SHD 5/7). La réciproque n’est pas vrai.
Mais reprenons l’interrogation de Gaston Martin (p 109) : Carrier a-t-il agi selon les ordres de la Convention ou a-t-il « outrepassé ses droits et, de plus, prolongé la guerre ? »
Tout d’abord l’auteur semble partisan de la manière forte sinon définitive : « les premiers qui furent à Nantes fusillés sur simple reconnaissance aux carrières de Miseri étaient ceux qu’on avaient relâchés, qui avaient fait leur soumission et qu’on reprenait les armes à la main ». Il n’y a aucune preuve, aucune référence, aucun attendu de jugement cité pour ces récidives qui semblent générales à le lire. Puis : « Aussitôt Carrier parti, les premières tentatives de Prieur et de Bô, pour substituer la mansuétude à l’inflexibilité, amenèrent un terrible réveil. L’armée détruite à Savenay sembla ressusciter un peu partout. Nantes, de nouveau, trembla ». Il est donc « hors de doute que les résultats acquis à la fin de nivôse an 2 en justifiaient la dureté » (des méthodes). C’est l’excuse habituelle des dictatures, les plus stupides ou les plus sanguinaires, ces deux particularités n’étant pas contradictoires : ne pas avoir assez tué.
Ensuite, l’auteur en veut pour preuve, même si les chiffres sont « lourdement exagérés » qu’il y avait, selon Carrier lui-même 150 000 brigands armés à son arrivée et tout au plus 300 à son départ. A la séance des jacobins du 27 février 1794, il donnait pourtant des chiffres un peu différents pour ceux qui restaient: 20 000 brigands épars, à peine 4 000 avec Charette, 1 000 avec Stofflet. Les chiffres du représentant sont souvent variables.
A ce propos, c’est peut-être Turreau qui eu la meilleure estimation des forces restantes au moins pour celles de Charette : « Aujourd’hui à la tête de 10 000 hommes, le lendemain errant avec une vingtaine de cavaliers.[…] Vous le croyez devant vous il est sur vos derrières. Hier il menaçait tel ou tel poste, aujourd’hui il est à 10 lieues. Plus habile à vous éviter qu’à vous combattre... ».
Gaston Martin conclut : « c’est par l’implacable sévérité de la répression, mais c’est aussi par ses talents d’intendant, ses qualités d’informateur, son sens de l’organisation, que Carrier avait acquis ses résultats. Représentant aux armées, il y fait figure de chef ».
On a entrevu ses qualités d’intendant, d’informateur, d’organisateur. Mais, il est vrai que dans l’exécution systématique des prisonniers et des suspects ou même de simples réfugiés, Carrier fit preuve d’efficacité. Par contre la destruction de l’armée « catholique et royale », mais non du soulèvement vendéen qui sera réglé, lui, politiquement, est due essentiellement à l’armée de l’Ouest, aux militaires donc, avec, entre autres, les généraux Kléber, Marceau, Westermann.
Gaston Martin affirme ensuite que Carrier n’a fait qu’obéir à la Convention, qui, à maintes reprises ordonne d’exterminer les « brigands » de la Vendée. Mais Carrier, lui, parle des « habitants », pas des « brigands » dans sa lettre déjà citée à Haxo du 13 décembre. Il se rétractera lors de sa mise en cause, prétendant que c’était une erreur, qu’il s’est « constamment battu contre Charette » et qu’il n’a poursuivi, avec Haxo, que les brigands. Or il n’a jamais été, hormis son premier séjour à Cholet du 8 au 20 octobre, au contact des armées et n’a pas suivi Haxo sur le théâtre des combats. Il s’est chargé des prisonniers.
Ce qui nous amène au troisième chapitre de cette première partie de la thèse de Gaston Martin, intitulée :
3- Noirmoutier et Savenay. Carrier et le haut commandement
En préalable Martin affirme que c’est donc bien Carrier, et lui seul « qui se concertera avec Léchelle », le général en chef, qu’il « lui fait désigner Haxo » et que c’est de lui « qu’émane toute la correspondance relative à cette affaire ».
La vérité, là encore, est beaucoup plus nuancée.
Rappelons tout d’abord que Léchelle était notoirement un incapable. La citation de Kléber, (mémoires p 190) qui n’est pas tendre non plus avec Rossignol, est connue : « il était le plus lâche des soldats, le plus mauvais des officiers et le plus ignorant des chefs qu’on eut jamais vu, il ne connaissait pas la carte, savait à peine écrire son nom et ne s’est pas une seule fois approché à la portée des canons des rebelles ».
En outre Carrier n’est pas le seul à s’intéresser à la situation de Noirmoutier. Dés le 7 novembre, Bourbotte, Turreau et Francastel, alertent le Comité de salut public sur le danger que représente la prise de l’île par les insurgés (Aulard, t 8 p 278) « Nous avons également porté notre attention sur l’île de Noirmoutier. Nous avons fait part aux généraux de nos justes inquiétudes sur les forces qui restaient au pouvoir de Charette […] le noyau d’une seconde Vendée ».
Dans sa lettre (la plus longue et a priori la plus réfléchie) du 12 novembre 1793 au Comité de salut public, Carrier indique seulement à propos d’Haxo qu’« il est chargé de l’expédition de Noirmoutier, nul militaire ne pouvait mieux la combiner que lui ». Savary précise (t 2, p 294) : « Le général Haxo fut spécialement chargé de tenir tête à Charette et de s’emparer de Noirmoutier, conformément aux ordres du Comité de salut public ».
Le Comité par courrier du 21 octobre (cf Savary, dito) laissait en effet Prieur et Jean Bon Saint-André (deux des leurs), libres de décider de cette nomination mais il n’est pas question de Carrier. On cherche donc, en vain, l’influence que le représentant aurait eu sur la nomination d’Haxo.
Ensuite Gaston Martin, veut illustrer le « rôle de premier plan » de Carrier. D’après lui, avant même les dispositions d’attaque d’Haxo, il « a eu soin de lui procurer les renseignements utiles » et puisque « la science du général paraît un peu courte au représentant […] rien ne se fait qu’en plein accord des deux pouvoirs », à l’appui, il cite deux phrases prises dans la lettre pré citée du 12 novembre, mais tronquées :
Il est possible que Carrier ait participé à ces décisions mais Jean Bon Saint-André, en charge de la marine au Comité de salut public, et Prieur, missionné régulièrement aux armées, ont été envoyés à Brest en septembre pour réorganiser la marine. Membres du Comité de salut public, chargés de choisir « un homme intrépide » pour diriger l’attaque sur Noirmoutier, ils paraissent les plus aptes à prendre de telles décisions, et avoir les relations militaires requises, d’autant qu’Haxo, selon Carrier « s’est environné de tous les officiers de la marine, de tous ceux du génie... que nous lui avons indiqués ».
L’arrêté du 17 octobre du Conseil exécutif provisoire, de plus, missionne en cascade le ministre de la guerre, puis Léchelle, et le commandant de la marine pour mobiliser les forces de terre et de mer afin de chasser les rebelles de l’île.
Que Carrier et Haxo aient été seuls à organiser l’attaque n’est donc pas crédible et l’emploi du « nous » abusif sinon trompeur.
Nous allons donc nous arrêter sur cette intelligente initiative.
- 2 novembre 1793 : un conseil de guerre suite à l’arrêté du 17 octobre du Comité, affecte 6 000 hommes à Haxo « pour faire la guerre à Charette » et il est noté ensuite « expédition de Noirmoutier ». Le lieu du conseil n’est pas précisé (Nantes pour les AD 85, mais possiblement Angers considérant la date) et les noms des représentants du peuple qui l’ont tenu Bourbotte, Merlin, Turreau, Carrier et Francastel sont rayés (AD 85 SHD B 5/7 33).
- courant novembre 1793, Haxo se concerte à Nantes avec Robert, chef d’état-major de Rossignol et Carrier, le représentant, pour établir son plan de campagne en accord avec Vimeux, qui vient d’être nommé commandant des troupes de Loire Inférieure.
- 21 et 22 novembre, et non début novembre comme l’indique Gaston Martin, les 2 colonnes du général Haxo quittent Nantes (il prend la tête de la seconde).
- 25 novembre, le général en chef de l’armée de l’Ouest, Rossignol, en poste à Rennes, sans nouvelles de son général de division, s’inquiète de l’avancée des rebelles qui reviennent de Granville et qui ont battu sévèrement ses troupes le 23 à Antrain, La crainte est bien sûr qu’ils redescendent pour passer la Loire, et rentrer en Vendée. Il demande donc à Haxo de lui « faire passer sur le champ des détails sur vos opérations, sur votre position et sur celle de l’ennemi ». En post-scriptum il suggère :« il n’est peut-être plus temps en ce moment de hasarder l’opération sur Charette si elle n’est pas achevée attendu que l’armée des rebelles pourrait se porter sur Nantes » (AD 85 AN T 492-39).
- Carrier, mais nous n’avons pas son message, seulement son compte rendu au Comité de salut public, demande, lui aussi, à Haxo de suspendre les opérations : « j’ai cru prudent d’écrire au général Haxo de rester à Machecoul ». Il s’attribue donc le mérite d’avoir, seul, pris cette décision de temporiser dans l’attente de connaître la marche des brigands.
- 30 novembre, Haxo, à réception de la lettre de son général en chef, fait un point de situation (lettre à Rossignol du 30 novembre de la Garnache signée également de Dutruy -AD 85 AN T 492-41). Il précise, (outre les informations vues plus haut) qu’il informe « journellement » Robert et Carrier, qu’il a envoyé son plan de campagne au premier et qu’il a établi trois camps pour sécuriser Nantes, ainsi que son approvisionnement. Mais selon son ordre et celui de Carrier, ils se replient sur Machecoul et attendent les nouvelles directives.
-30 ou 31 novembre, Dutruy fait un aller-retour à Nantes. Il présente probablement à Carrier les avantages de garder une dynamique de succès et lui assure, qu’en cas de péril sur Nantes, 3 000 hommes seront mis à la disposition de Vimeux. Carrier cède. Il l’annonce dans sa lettre du 6 décembre au Comité (Aulard t 9 p 222) mais se défausse un peu en disant que « le général Rossignol avait adopté la même mesure ». Mesure que Rossignol donnait plus à titre indicatif qu’autoritaire.
- 1 er décembre, Francastel - Carrier n’est donc pas le seul représentant à s’intéresser à Noirmoutier- informe le Comité de salut public des opérations militaires victorieuses d’Haxo et de la mise en attente des projets sur Noirmoutier.
- 5 décembre, un arrêté du Comité « rend à Haxo la liberté de reprendre le cours de ses avantages » selon Barrère (mémoire du 15 12 1793).
Cette initiative opérationnelle de Carrier montre plus une hésitation et un revirement qu’une « tactique de temporisation prudente » ou une « intelligente initiative » et il faudra attendre un mois pour que l’offensive sur Noirmoutier puisse reprendre.
D’autant qu’il y aura une autre initiative dont ne parle pas Gaston Martin.
Elle est racontée par Savary (Savary t 2 p 475) et Carrier ne l’évoque qu’en partie dans son courrier du 15 décembre au Comité de salut public (Aulard t 9 p 426).
Carrier informe en effet le Comité que, selon les administrateurs de la Mayenne, les brigands ayant évacué Le Mans, se sont portés sur Châteaubriant et qu’une de leur colonne se trouve entre Candé et Ancenis. Il a donc envoyé une ordonnance extraordinaire à Haxo pour lui demander de faire venir 3 000 hommes pour défendre Nantes.
Malgré ces deux temporisations Gaston Martin brosse dans les pages suivantes le portrait d’un Carrier quasi « chef de guerre ». L’intéressé lui-même s’en vante auprès Comité de salut public le 11 décembre : « j’entends, oui, j’entends aujourd’hui le métier de la guerre, je suis sur les lieux, restez donc tranquilles et laissez-moi faire ».
Il faut cependant mettre à son crédit la confiance qu’il a témoigné à Haxo, ainsi qu’à d’autres généraux de métier y compris des « ci-devant nobles », bien qu’il ne soit pas le seul représentant à l’avoir fait.
Si Carrier fait confiance à Haxo, à Dutruy, cela n’entraîne pas toutefois qu’il entende « le métier de la guerre ». Sa correspondance révèle, s’agissant de décisions militaires, d’autres lacunes professionnelles dans le métier qu’il prétend exercer, en plus de celles que nous venons de voir pour Noirmoutier, fin novembre et mi-décembre.
- Ses collègues Bourbotte et Prieur lui signalent le 26 novembre 1793 que des fuyards, officiers et soldats républicains en déroute se cachent à Nantes. Le 30 Carrier leur répond « comme il faut pour rendre cette mesure bien efficace faire battre la générale et faire une perquisition exacte surtout dans les maisons publiques j’ai cru prudent de différer cette précaution jusqu’au moment où je serai parfaitement instruit des mouvements de l’ennemi ». Le lendemain ils lui rétorquent qu’il fasse comme eux : proclamation, générale et fermeture des portes. La poursuite des déserteurs est pourtant fondamentale pour la cohésion de l’armée. La prudence de Carrier est donc bien étonnante.
- Il envoie fin novembre Ménard (sous réserve commandant du poste d’Angers) prendre le commandement de Saint Florent. L’intéressé lui annonce le 28 que Moulin refuse de lui laisser le poste. Il n’était absent que 24 h pour commander à Tours sur ordre de Francastel et Levasseur. Le même Moulin quelques jours plus tard, lui écrit qu’il a prévu son arrêté et fait évacuer les bateaux mais qu’il garde ceux qui doivent servir à alimenter Angers. (Vengeance ? Carrier le convoquera fin décembre à Nantes, le frappera et le fera emprisonner quelques jours, pour des laisser-passer donnés à des « brigands ».)
- Le 26 décembre Carrier prévient Haxo que 4 000 hommes d’élite de l’armée de l’Ouest doivent arriver et lui dit « tu attendras ce renfort pour peu qu’il te reste d’incertitude sur la prise de Noirmoutier. Soit que tu diffère soit que tu ne changes rien à cette attaque. Instruis nous de suite du résultat de ta détermination » et en PS « tu disposeras ainsi que tu le jugeras convenable des forces que Marceau gal en chef va t’envoyer ». On peut trouver des décisions stratégiques plus impératives.
- Fin décembre début janvier, le commandant du poste particulièrement important de Port Saint Père, Loir-Mongazon, lui écrit pour lui demander du renfort 10 fois sans recevoir de réponse se plaint-il le 8 janvier. Dans la lettre du 2, le général Beaupuy avait pourtant rajouté un mot : « voilà une répétition de ce que je t’ai déjà dit, si j’avais plus de pouvoir, tu ne serais pas tourmenté par ces détails purement militaires mais ici les circonstances commandent et il faut que tu parles et le plus promptement possible ».
- le 1er janvier Marceau, général en chef intérimaire, lui demande à 6 h du soir de faire protéger un convoi par 2 000 hommes commandés par un brigadier général. C’est urgent, décisif, dit-il, qu’il demande cela à la division du Nord. Carrier s’exécute, reprend le message mot pour mot. Bonnaire, le général qui commande cette division envoie un message qui frise l’ironie : 1- il demande si l’officier devra rester à Port Saint Père, ou revenir, 2- il lui fait remarquer que le détachement n’a qu’un jour de vivres, et 3- Carrier doit lui indiquer où se trouve le convoi.
- Le 1 er janvier c’est Francastel (voir plus haut) qui donne des directives à Haxo et il écrit à Carrier : « écrivons nous, concertons nous et tout ira bien » puis « réponse catégorique et prompte » pour connaître la position de l’intéressé.
- Turreau, nouveau général en chef de l’armée de l’Ouest, (et donc cousin du représentant) prend ses fonctions le 30 décembre, des mains de Marceau. Il témoignera au tribunal « Je n’ai eu rien de commun avec Carrier, aucune correspondance avec lui pendant sa mission à Nantes ; je regardais Carrier chargé de révolutionner, comme quelqu’un auquel les détails de la guerre étaient absolument étranger » (BTCR n° 17 -1794).
On trouve un courrier de Carrier à Turreau, le 2 février 1794, où, suite à une déroute républicaine, il lui demande de punir sévèrement les lâches et les traîtres, étant trop malade pour enquêter lui-même, mais pas de correspondance suivie et, poursuivant son témoignage, Turreau indique qu’il n’a rien communiqué (de ses plans) à Carrier. 0’ Sullivan le confirmera en ajoutant qu’il a surpris une violente dispute entre les deux hommes alors qu’il était question d’un plan de campagne que « Turreau ne voulait pas communiquer ».
Gaston Martin poursuit malgré tout la défense des réalisations du représentant : « en réponse aux suggestions de Carrier la Convention a, le 29 novembre, délégué Levasseur de la Sarthe pour inspecter les rives de la Loire […] la Convention ne fait que généraliser un procédé dont Carrier l’avait mise au courant ». Or comme nous l’avons vu, Carrier n’a pas prévenu la Convention puisque sa lettre ne peut pas être du 19 novembre.
Les rebelles ayant essayé de passer en vain la Loire à Ancenis le 16 décembre, ils se replient sur Nort, puis Blain (le 20). Gaston Martin indique que « l’armée blanche devra passer le fleuve à Savenay, Carrier ne lui a point laissé d’autre voie de retraite et là […] Kléber et Marceau l’attendent ». On a le sentiment que Carrier est donc le principal artisan de la destruction de l’armée « catholique et royale », le « destructeur de la Vendée » comme il le dira lui-même..
Ce n’est pas tout à fait le récit que Kléber en fait (mémoires p 336 et suiv). Il raconte que le 21 décembre, il attaque déjà les rebelles à Blain, par trois routes différentes : « l’ennemi n’avait plus d’autre retraite que sur Savenay, d’où il aurait pu se jeter sur l’embouchure de la Loire et se rendre maître de quelques bâtiments pour passer à Paimboeuf ». Le lendemain les républicains passent l’Isac (que Carrier devait rendre infranchissable). Westermann poursuit les rebelles au plus près, Kléber et Marceau occupent les hauteurs de Savenay où l’armée rebelle se réfugie et où elle livrera sa dernière bataille.
Kléber termine son récit avec le sort des milliers de prisonniers « de tout âge et de tout sexe […] et la France et l’Europe entière connaissent toutes les atrocités qu’on a exercées sur ces misérables. La ville de Nantes a particulièrement servi de théâtre à ces scènes sanglantes et inouïes que ma plume se refuse de décrire ».
Quant aux témoignages d’amitié de Kléber et Marceau où d’autres généraux ils concernent comme nous l’avons vu, des congés et des uniformes obtenus. Pas un d’ailleurs (mais Haxo est mort en mars 1794 et Westermann a été guillotiné début avril) n’écrira pour le défendre. Ils emploient, il est vrai, à son égard, un langage très amical, le 18 janvier Kléber lui écrit : « Toi seul mon ami […] sais ouvrir ton cœur à l’amitié […] Carrier je te serai éternellement attaché !», et Marceau : « Adieu je t’aime et vive la république ».
Cette effusion épistolaire n’est pas exceptionnelle mais nous paraîtrait sans doute aujourd’hui déplacée. Gohier, ministre de la justice, est un spécialiste. Il lui écrit le 9 septembre 1793 « Adieu mon cher Décius (son surnom romain). Je t’embrasse de tout mon coeur », le 21 suivant : « ... tu sais combien je t’aime » et le 28 : « ... tu connais mon tendre attachement ». Turreau et Bourbotte terminent, le 9 novembre, par : « nous t’embrassons de tout notre cœur ». Le lendemain, Prieur (de la Marne) l’embrasse également et Francastel le fait le 25 (fraternellement), même Levasseur, le 5 décembre affirme : « si je dois continuer ma route le plaisir de te voir et de t’embrasser est un motif puissant ».
Certains généraux, on l’a vu avec Kléber et Marceau ne sont pas en reste. Dufour (Georges Joseph qui aura son nom gravé sur l’Arc de triomphe, qui lui demandait du drap bleu, voir plus haut) termine son courrier du 12 décembre par « Je t’embrasse et suis à la vie et à la mort.. », et le 9 janvier 1794 : « Accorde moi ton amitié c’est un titre que je suis jaloux d’acquérir ». Joseph Robert, chef d’état-major (mais ancien comédien) veut dissiper un malentendu le 16 février : « Tu n’a pas idée du chagrin que tu me fais »
Carrier, plus réservé, termine la plupart de ses lettres par « salut et fraternité ».
Si aucun ne le remercie pour sa clairvoyance, ou ses qualités de stratège, Gaston Martin conclut pourtant que « le rôle de Carrier à l’armée égale celui des meilleurs parmi les représentants, si l’on excepte Carnot ».
On peut le trouver très indulgent.
Deuxième partie
« L’œuvre politique et sociale. Épuration jacobine et réaction bourgeoise ».
1 - Le premier chapitre est consacré au « renouvellement des corps administratifs. Quel rôle y a joué Carrier. Rapports de Carrier avec la municipalité et le département régénérés ».
Gaston Martin souligne, à juste raison, que ce sont ses collègues, Philippeaux, Ruelle, Gillet, Méaulle, l’ayant précédé ou accompagné à ses débuts à Nantes, qui ont épuré et « régénéré » les administrations et le comité révolutionnaire de la ville.
Au conseil de la commune, les notables de « l’aristocratie bourgeoise », négociants, armateurs, officiers de finances, dit-il, sont évincés au profit des artisans, des ouvriers manuels, peu habitués aux tâches administratives tandis que Goullin et Chaux, brièvement secrétaires de Philippeaux, imposent peu à peu leur volonté au comité révolutionnaire.
Gaston Martin évoque « une municipalité de médiocres », en particulier le maire lui-même, Renard. Le département, lui, sera présidé par Minée, ancien évêque constitutionnel, qui abjurera sa prêtrise le 16 novembre 1793.
Si à Nantes, Carrier effectivement, semble intervenir à la marge dans les administrations, il destitue quand même à son gré.
Le 30 novembre, Rossignol, général en chef lui demande pourquoi il a destitué Brondes, commissaire des guerres (1 ere division de l’armée de Mayence) qui continue pourtant à exercer ses fonctions. Il souhaite donc qu’il lui fasse passer l’arrêté et qu’il informe ses collègues représentants des motifs de sa décision. Destitution reportée sans doute puisqu’on retrouve un courrier du même Brondes, à Carrier, le 10 février 1794, pour lui demander une rallonge budgétaire de 100 000 livres. Le représentant donne son accord sur la lettre même (sans signature).
Il destituera également Champenois, officier municipal de Nantes, venu lui proposer un plan pour capturer Charette, et fermera la société populaire pour la rouvrir 3 jours plus tard..
Par contre il continue d’intervenir à Rennes, ce que ne doivent pas apprécier particulièrement ses collègues sur place. Le 12 décembre, il destitue 18 membres du comité révolutionnaire, (dont 2 garde-champêtres, 1 marbrier, 1 ébéniste, 1 cordonnier, 1 tailleur) et leur rappelle que le comité « ne portera plus désormais que le nom de comité de surveillance ». Le même jour il met en état d’arrestation une vingtaine de contre révolutionnaires et fédéralistes. Le courrier aussi impératif que confus -avec copie au nouveau comité de surveillance- précise que « tous les susnommés et tous autres qui auront été arrêtés ou pourront l’être comme suspects seront conduits […] à Nantes... » et ordonne aux autorités de Rennes, « sous leur responsabilité collective et individuelle et sur leur tête de faire exécuter de point en point le présent arrêté ». Il demande en outre aux bons citoyens de « courir sus » et de mettre à mort ceux qui y mettraient des entraves.
Les rapports entre Carrier et les administrations seront toujours empreints de méfiance, et de brutalité de la part du représentant. Gaston Martin les met sur le compte de ses activités trop importantes : « la charge d’une campagne militaire, du ravitaillement d’une ville, de la défense de la république menacée -p 147» mais également des nécessités du secret opérationnel, mal perçues par les autorités locales.
En effet un des reproches qui sera fait à Carrier, en autres par Jullien dans sa lettre à Robespierre, est d’être « inaccessible aux députations de la société populaire ». Le représentant se défendra en disant qu’il craignait les indiscrétions lors de ses délibérations avec les chefs de l’armée.
Pour Gaston Martin il tient à distance les « gens qui ne savent pas garder leur langue » puisque la ville de Nantes est remplie d’espions : « toutes les correspondances de l’époque, les comptes rendus officiels des représentants en mission, les notes diverses adressées par la police aux comités de surveillance, au comité révolutionnaire, au comité de sûreté générale, mentionnent cette influence d’espions dans Nantes et sa banlieue ».
Gaston Martin relativise d’ailleurs les sautes d’humeur de Carrier, son langage « pour ainsi dire une clause de style » et ses menaces « en définitive, personne n’a pu venir déposer qu’il soit sorti blessé, même légèrement, de l’hôtel du représentant ». Certes, mais on peut être affable tout en inspirant la terreur et vos interlocuteurs ne sont pas obligés de prendre vos insultes vos coups de sabre pour de fines plaisanteries entre camarades.
Carrier , écrit-il, n’a de haine que contre les ennemis de la révolution. Il aurait été important de préciser de « sa » conception de la révolution.
En dernier lieu Gaston Martin développe une analyse, qui semble trop succincte, d’un antagonisme entre l’armée d’un côté, soutenue par Carrier, et de l’autre la ville, « qui déteste les mayençais et leurs chefs », affirmation, là encore, non documentée.
Mis en compétition sur les subsistances, les nantais ne verraient dans l’armée qu’une gêne. Sans elle il n’y aurait pas d’embargo, pas de rationnement. Les témoignages de civils nantais sont bien rares et le seul que Gaston Martin cite au début de son ouvrage, Jules Gasnier, ne fait pas preuve dans sa correspondance d’une animosité particulière, ni contre les mayençais ni contre l’armée en elle-même, au contraire.
2 - les rapports de Carrier avec la société populaire et les tribunaux révolutionnaires.
L’auteur met en avant le rôle important, sinon dirigeant, de la société populaire, « une vaste officine de renseignements » dont toute l’histoire détaillée, indique-t-il en bas de page, a été étudiée par Lallié « … la plus sérieuse source documentaire, très abondante et impartiale, malgré les évidentes répulsions révolutionnaires de l’auteur », cette dernière expression étant tout à fait déplacée.
Gaston Martin indique qu’il y a eu peu d’arrestations de nantais, en dehors des délinquants de droit commun, pas plus de 300, les plus connus étant les 132 notables. Pourtant « jamais la situation n’a été plus tragique. […] Nantes, déjà presque privée de pain » a tout à craindre de la « barbarie vendéenne ». De plus, le peuple, rationné, murmure contre les prisonniers et les prêtres réfractaires « propagateurs de la résistance aux décrets de la Convention ». La municipalité doit donc prendre le 11 octobre 1793 un arrêté interdisant l’exercice public de tout culte pour empêcher « la propagation du fanatisme ».
Avant de parler des frères Thoinnet, reprenons, a minima, ce qui lui a été reproché concernant les arrestations et les exécutions, et qui a été documenté par la commission des 21 ou lors de son procès :
- deux ordres donnés, l’un du 17 décembre 1793 de faire exécuter, sur le champ, 24 brigands, l’autre donné le lendemain 18 décembre, de faire exécuter, sans jugement, 27 brigands, avec une liste nominative. Certains de ses collègues ont argumenté que, pour le premier ordre, « sur le champ » ne voulait pas dire « sans jugement ». Sur le champ, veut pourtant dire immédiatement, donc sans passer par un tribunal ou une commission militaire, comme la loi du 19 mars 1793, article 2, l’exigeait. La mention « pris les armes à la main» commune aux deux ordres de Carrier, étant l’excuse morale, déclarative, et usuelle de la plupart des exécutions. On peut remarquer à ce propos que Jean Baptiste Carrier, homme de loi, a pris la précaution de ne pas donner d’ordre détaillé, quand il en donnait, que ce soit à Lamberty, Haxo, Gonchon pour ne citer qu’eux. Le représentant, conscient de ce faux pas, niera avoir signé de tels arrêtés, puis, que l’on a « distrait » sa signature parmi d’autres documents.
- une lettre à la Convention, du 20 décembre où il annonce qu’il fait fusiller les brigands amenés par centaines, donc en dehors du champ de bataille, la guillotine ne pouvant suffire.
- deux arrêtés du 29 janvier 1794 ordonnant l’arrestation de tous les courtiers, interprètes, acheteurs et acheteuses, revendeurs et revendeuses de denrées de première nécessité sans exception.
- les témoignages, de Jullien, Laignelot, Phelippes-Tronjolly, Fouquet et Lamberty, des membres du comité révolutionnaire de Nantes sur les noyades qu’il a ordonnées. Carrier répondra que ce sont des calomnies, qu’il n’y a aucune preuve, qu’à Nantes, les noyades et fusillades étaient faites par le comité révolutionnaire et qu’à Ancenis, Laval, Château-Gontier, Saumur, les mêmes pratiques existaient.
Le destin des frères Thoinnet, les seuls à avoir été arrêtés par Carrier selon Gaston Martin, est particulier.
Deux de ses fils Jacques (Eutrope) et René s’associent et montent un important commerce principalement de vins à Nantes. Pendant la disette de 1791/1792 ils donnent 300 000 livres à la municipalité et servent dans la cavalerie nantaise. Thomas, (le médecin?), membre de la société populaire fera leur éloge lors du procès du comité nantais : « Je me suis trouvé à plusieurs combats contre les brigands, j’ai vu les Toinette (Thoinnet) combattre à mes côtés […] je les ai vu se porter partout où était le danger […] Leur vie privée ne mérite pas moins d’éloge […] ils soulageaient les infortunés […] ils alimentaient Nantes » etc... (BTCR n° 69 – 1794). Accusés ensuite de fédéralisme et d’accaparement, ils se cachent. Arrêtés en janvier 1794 ils sont conduits devant le comité révolutionnaire de la ville présidé par Socrate Chaux. Emmenés au Bouffay, René y meurt le 8 février. Jacques, transféré au Sanitat décède le 15 mars 1794. Leurs biens sont pillés ou mis sous séquestre. Selon le dictionnaire des vendéens de Jean Rigaudeau, aux AD 85 : « … dans les premiers jours de novembre, les scellés furent apposés chez eux, par ordre du comité révolutionnaire ». Après leurs décès, en juin 1794 les tuteurs des enfants « réclament alors la remise d'une valise que les deux frères emportaient avec eux et dont le comité révolutionnaire s'est emparée, contenant, en or et assignats, environ 60 000 livres et pour une forte somme, en lettres d'échange, billets à ordre et autres papiers [ …] Ils réclament de plus, 227 barriques de vin blanc d'Anjou, quatorze barriques de grain, dans lesquelles il y avait une batterie de cuisine et vaisselle, deux grandes chaudières de cuivre, à eau de vie, qui ont été enlevées […] après avoir cassé portes et fenêtres. […] Ils observent […] que cette opération eut lieu, bien avant que les scellés aient été posés chez eux. Ils demandent aussi aux représentants la libre disposition des marchandises qui sont en divers magasins et notamment 302 pièces d'eau de vie de genièvre […] afin qu'elles puissent être vendues pour payer les divers créanciers ». Les tuteurs, à l’appui de leur demande de restitution, font remarquer que ces deux frères Thoinet, morts en détention, n’ont fait l’objet d’aucun jugement, (donc que les réquisitions sont illégales).
Leur frère Pierre, capitaine de la milice bourgeoise à Ancenis, refuse de suivre les insurgés mais, retenu prisonnier, sur l’honneur, à la Varenne. il est considéré comme émigré et il est arrêté avec sa femme en avril 1794. Emprisonné aux Saintes Claires il est transféré à l’hôpital révolutionnaire où il meurt le 6 juin.
Un autre frère, Nicolas, suit l’armée des insurgés. Arrêté le 24 décembre à Couffé où il se cache après avoir repassé la Loire, il est condamné à mort par le tribunal criminel révolutionnaire, et guillotiné le 10 janvier 1794 place du Bouffay. Ses biens, confisqués, seront revendus 7 200 livres les 13 et 17 février suivants (dictionnaire des vendéens).
Dominique Isaac aura plus de chance. Officier de marine il décédera en 1840.
Le château de la Turmelière sera pillé et détruit puis, en mars 1794 la colonne de Cordellier tuera 102 hommes femmes et enfants à Liré (morts répertoriés).
Pour en revenir aux arrestations ordonnées par Carrier, Gaston Martin se réfère à la page 11 du mémoire du représentant sur la guerre de Vendée, (octobre/novembre 1794), où après avoir assuré qu’il ne « connaissais aucun citoyen dans cette commune », il précise p 12 ; « je n’en ai fait arrêter que deux, que leur commune a accusés des délits les plus graves ».
Les deux frères Thoinnet, on l’a vu, ont été arrêtés et incarcérés sur ordre du comité révolutionnaire de Nantes, présidé par Chaux, pas sur celui de Carrier contrairement à ce qu’écrit Gaston Martin et le qualificatif de « grands accapareurs » qu’il leur attribue aurait mérité quelques développements.
Ce qui ne doit pas faire oublier bien sûr toutes les autres arrestations opérées lors de son séjour à Nantes, donc sous son autorité et partant de sa responsabilité.
Gaston Martin poursuit sa description du Comité révolutionnaire de Nantes, et de la compagnie Marat, créée à la demande de ce dernier et composée dit-il d’artisans, de petits boutiquiers, de quelques basochiers mineurs. Il est aisé d’y deviner « des paresseux, des aigris, de ces ratés qui […] se vengent férocement .. » mais qui ont opéré très peu d’arrestations dit-il « surtout soucieux d’emplir leurs poches ».
Au final donc, Nantes aurait connu peu d’arrestations. Le comité révolutionnaire a tout fait pour imposer sa dictature et a « trouvé dans les captifs du dehors de quoi assouvir ses appétits -p 161».
Gaston Martin indique que Carrier pendant le premier mois de ses fonctions a laissé agir le comité. Leurs relations se sont dégradées ensuite. Le représentant cherche « le triomphe de la république et la disparitions des suspects » mais s’oppose au comité et « menaça Goullin de le faire guillotiner pour avoir voulu noyer des enfants ».
Avant de décrire la scène rapportée par Savary (t 3 p 30 et suiv) il est utile de s’intéresser à une autre entrevue qu’il a eue, début janvier, avec Carrier.
Préoccupé par toutes les « horreurs dont on racontait les détails dans la ville » et après en avoir parlé à Kléber, il va trouver le représentant qui lui fait bon accueil. Il plaide pour la clémence et la paix qui en résulterait avec la libération des vieillards, femmes et enfants détenus. Avec l’accord de Carrier il va au dépôt « un affreux tableau […] dans ce lieu empesté » avec un chef de brigade qui en tombera malade, et revient avec une liste de personnes que Carrier consent à libérer. Mais quand il lui demande une autorisation écrite Carrier lui répond « Un ordre par écrit, me dit-il ? Je ne veux pas me faire guillotiner... ».
Quelques jours plus tard, alerté par Kléber, il retourne voir Carrier. Une affiche posée en ville demande à tous les habitants ayant recueillis des enfants, de les ramener au dépôt, sous peine d’être traité de suspects. « J’entre dans sa chambre » raconte Savary « il était encore au lit, il paraît effrayé en entendant ouvrir sa porte ». Il lui explique la raison de sa venue. Carrier entre alors en fureur, fait amener sur le champ les membres du comité révolutionnaire (ce qui doit quand même demander un certain délai) et à leur venue, prend son sabre, jure, exige : « si dans cinq minutes […] le comité n’a pas fait afficher un avis qui détruise celui-ci, je vous fais tous guillotiner ».
Même si Savary se donne sans doute le beau rôle (ainsi qu’à Kléber) les deux scènes donnent l’image d’un Carrier dépassé par les évènements, lâche, mal informé. On est loin d’un représentant méthodique, infatigable, créateur d’une police secrète innovante.
En outre certaines de ses déclarations laissent penser que cette soudaine humanité pour les enfants n’est que passagère et provoquée par une intervention extérieure influente. Dans son rapport sur la Vendée le 21 février 1794 à la Convention il dira : « les enfants de 13 à 14 ans portent les armes contre nous et les enfants en plus bas âge encore sont les espions des brigands. Beaucoup de ces petits scélérats ont été jugés et condamnés par la commission militaire » (Moniteur 23 02 1794).
En dernier lieu, l’arrêté de Bourbotte, Turreau et lui, dont il se prévaut pour écarter les enfants de moins de 16 ans d’un jugement date du 1 er janvier 1794, date bien tardive, après le massacre de Savenay, pour faire preuve sinon de clémence du moins d’humanité.
Gaston Martin étudie ensuite « deux créations propres à Carrier » la réorganisation des tribunaux révolutionnaires et son état-major occulte.
Gaston Martin souligne que Carrier est « par formation un juriste, un ami de la légalité ». Un ami, on l’a vu, parfois infidèle, de plus la légalité n’a jamais été une garantie de justice, notion qui fait appel à d’autres considérations idéologiques ou morales. Cette légalité révolutionnaire permettait, outre de diluer les responsabilités, de confisquer les biens des condamnés comme rebelles. Les morts sans jugement, noyés, fusillés, en prison, portaient ainsi préjudice aux intérêts de la nation, les familles pouvant réclamer les biens qui leur restaient (voir le cas des frères Thoinnet).
La section révolutionnaire du tribunal criminel de Nantes a été créée le 30 octobre 1793, peu de jours après le retour de Carrier, avec son collègue Francastel.
La commission militaire révolutionnaire « Bignon », que Carrier n’a pas créée, mais qui était « légale », quant à elle, de décembre 1793 à mai 1794, a jugé 4 000 personnes (selon Bignon lui-même) et en a condamnées à la mort 2 919, soit plus de 70 %.
Gaston Martin avance « l’absolue correction de l’attitude de Carrier vis à vis des modes légaux de répression - p 171», oubliant ainsi les deux listes de « brigands » à exécuter sans jugement ou sur le champ données à Phelippes-Tronjolly et la convocation, fin janvier 1794 de Gonchon, président (occasionnel) de la commission Bignon, à qui le représentant a dit « Eh bien jean-foutre, si dans 2 heures tous les prisonniers de l’Entrepôt ne sont pas jugés, je te fais fusiller » (pièces...p 3).
Qu’il ne poursuivait, dans ses actions de répression, « aucune vengeance personnelle ni aucun autre but que le salut de cette république qu’il aima d’un emportement passionné » ne constituent aucunement des circonstances atténuantes.
La deuxième création propre à Carrier, selon Gaston Martin, est son « état-major occulte », composé de gens dont les plus connus sont Fouquet et Lamberty. Ce dernier « fut, à n’en pas douter le chef de sa police secrète ». Après l’hypothèse de Louise Angélique Caron, chef féminin de sa « police secrète », nous aurions donc Lamberty.
Gaston Martin avance qu’il s’est cependant entouré de cet état-major -d’une fiabilité restreinte donc- parce qu’il n’a pu s’appuyer ni sur le comité révolutionnaire ni sur la société populaire Vincent la Montagne.
Carrier aurait reçu Lamberty de jour comme de nuit, sans qu’on en ait aucune preuve, mais Gaston Martin en fait un espion. Il s’appuie sur les déclarations du représentant (suite du rapport sur la Vendée p 10) qui affirme qu’il l’a délivré des brigands alors que « j’éclairai notre armée de Beaupréau à Nantes », (soulignant ainsi son importance militaire), et que Lamberty lui a proposé de lui donner « des renseignements sur les mouvements et la situation des brigands et pour détruire Charette ». Le permis de circuler qu’il lui a donné date toutefois du 6 décembre, plus d’un mois après sa délivrance et nous n’avons aucune trace de missions quelconques.
« Ainsi s’organise autour du représentant toute une police secrète intérieure, dont lui-même ne connaît que les têtes » écrit Gaston Martin qui en veut pour confirmation, ce qu’en dira le jeune Jullien à Robespierre du 14 février 1794 : « les discours sont écoutés, les correspondances interceptées, on n’ose ni parler, ni écrire, ni même penser ». Appréciation qu’il ne faut pas cependant exagérer, précise-t-il.
3 -la réaction bourgeoise.
Quelques lignes plus tôt, Gaston Martin avait indiqué que toutes les mesures révolutionnaires, les arrestations, les perquisitions, « les mesures concernant l’évasion des capitaux et des capitalistes » avaient excité « l’inquiétude de toute la bourgeoisie libérale ».
On cherche en vain les mesures spécifiques concernant les « capitalistes » et leurs capitaux, de plus « toute la bourgeoisie libérale » ne semble pas inquiète. On a vu la protection accordée à Jean Georges Riedy, les courriers de Cossin de Chourses et de Marie Rose Dobrée, les missions confiées à quelques négociants.
Peu importe, Gaston Martin voit dans le « complot » de novembre 1793, qui allait aboutir à l’arrestation des 132 notables nantais, la dernière alliance entre Carrier, la bande à Lamberty, le comité révolutionnaire et les autorités administratives.
Pour mémoire, si plusieurs complots ont déjà été dénoncés lors de la présence de Carrier à Nantes, le comité révolutionnaire de Nantes, au vu de lettres saisis sur des « brigands », décide lors de sa séance du 5 novembre 1793 l'incarcération de suspects, négociants, et « gens d'esprit » qui auraient voulu attenter aux autorités constituées et au représentant du peuple. Le 12 novembre au matin, on bat la générale, des pièces d'artillerie sont mises en batterie, tandis que l’armée boucle les issues éventuelles. La compagnie Marat arrête plus de cent vingt notables au saut du lit et les conduit en prison. Carrier signe l’ordre de transfert à Paris le 16 novembre.
Gaston Martin poursuit sur cette réaction bourgeoise dont les membres étaient « prêts à passer à l’étranger pour sauvegarder leurs capitaux d’abord, négocier la paix ensuite. Ni eux, ni leurs biographes n’admettent que ce faisant ils aient été des traîtres ».
Partir à l’étranger pour sauver sa vie, - d’autres l’ont fait et le feront, y compris chez « l’ignoble Pitt » et à toutes les époques- n’est une traîtrise qu’à l’égard de la dictature révolutionnaire, et serait donc plutôt un acte de résistance. En outre affirmer que la « ville presque toute entière s’insurgeait contre ces traîtres, ces accapareurs, ces contre révolutionnaires » est une opinion, pas une démonstration argumentée. Ce qui conduit Gaston Martin a écrire que l’arrestation des 132 notables ne provoqua aucune surprise à Nantes et même, quelques lignes plus loin, que la population « en marqua dans l’ensemble une vive satisfaction. Des pétitions et des adresses envoyées à Vincent la Montagne en sont la preuve».
Elles sont la preuve surtout de la normalisation du discours en période de dictature. Sitôt l’exécution de Robespierre et de ses amis, toutes les sociétés populaires -y compris celle des jacobins parisiens- les armées, les administrations, envoyèrent des pétitions, des adresses pour stigmatiser le « tyran » alors que quelques jours auparavant, elles l’assuraient encore de leur soutien. Il en a été de même pour les « complots » découverts, celui des Girondins, de Danton, d’Hébert etc. (voir B. Baczko – Comment sortir de la terreur).
Après cet épisode des 132 notables Gaston Martin voit une « haine farouche » s’installer entre le représentant et « tout le parti » de Vincent la Montagne, la société populaire et le comité révolutionnaire. « On utilisera contre lui tous ses défauts de caractère […] et sans songer encore qu’un jour il pourra en mourir on commencera […] à saper sous lui le terrain et à tâcher d’obtenir son rappel - p 187 ». Cette compassion pour Carrier gagnerait à s’étendre à toutes ses victimes.
Quant à la tentative de faire exécuter les notables au cours de leur transfert, Gaston Martin la met à la charge du comité révolutionnaire. L’unique témoignage contre le représentant, dit-il, ne sera pas retenu, « tant le témoin est suspect et de médiocre créance ». Ce témoin est Chereau, « chirurgien aide-major et chirurgien en chef de l’avant garde de l’armée des côtes de la Rochelle » qui était présent au repas pris par Carrier à Ancenis, chez Guesdon, directeur de l’hôpital militaire, en présence d’une douzaine de personnes. Son témoignage, adressé à Laignelot, le représentant, a été transmis par le Comité de sûreté générale à la commission des 21 (pièces remises… p 20). On pourrait trouver pire. Mais Gaston Martin renouvelle ce procédé assez désagréable qui vise à mettre en doute la qualité morale du témoin, nuisant encore à la qualité de son propre ouvrage.
Les autres charges : ses écarts de comportement (insultes, menaces, incompétence...), la terreur imposée aux patriotes, les noyades des prêtres (imputées à Lamberty), le chantage sexuel et la volonté de faire noyer les 132 notables nantais ne sont pas retenues dans l’accusation.
Concernant ce transfert des notables Gaston Martin met au crédit de Carrier deux arrêtés. Le premier pour nommer un inspecteur du convoi chargé des voitures « il serait difficile d’en contester l’humanité » dit-il, et le second pour autoriser leurs épouses à les accompagner « malgré le comité ».
En lisant le récit que font Villenave et de La Guère de leur voyage (disponibles à la BNF) on comprend que le trajet s’est effectué soit à pied -pour ceux qui en étaient capables et selon les circonstances- soit en voiture, mais qu’il a été particulièrement éprouvant, 110 prisonniers seulement arrivent à Partis. Leurs épouses ou leurs proches qui ont pu obtenir un passeport ne peuvent les approcher qu’exceptionnellement et Gaston Martin ne donne pas la référence de ce second arrêté.
« Carrier tout puissant qu’il fut, était loin d’avoir à Nantes une autorité sans limites » relativise-t-il et de décrire un comité révolutionnaire qui « étend sur tout l’ensemble de la ville sa surveillance politique et sociale […] donne les ordres d’arrestation » avec « A ses ordres la compagnie Marat et les commissaires bienveillants... ». Cette dernière étant subordonnée entièrement à la surveillance du comité révolutionnaire selon un arrêté de Carrier, Gaston Martin observe : « Mesure où éclate encore le souci de légalité du représentant ». On a vu que ce souci de la légalité pouvait être relatif.
Martin écrit ensuite que le représentant « dirige personnellement les relations avec l’armée, dont les adjudants assurent la liaison permanente », sans apporter le moindre exemple, mais plus surprenant, qu’« il est censé tout voir, tout diriger, tout ordonner, [...] l’armée à cent mille hommes, épars sur trois départements […] la ville quatre-vingt mille âmes et Carrier a deux secrétaires […] il prépare des plans de combat […] va encore mener personnellement la lutte contre la disette, puis contre la maladie », ce qui explique qu’il se repose sur les républicains et patriotes locaux nommés pas ses prédécesseurs.
Cette vision de Carrier assurant -seul ou presque- la conduite de l’armée de l’Ouest et l’administration de la ville de Nantes, n’est pas conforme à tout ce que nous avons examiné.
Gaston Martin poursuit sa thèse en combattant une légende « c’est celle de l’immense peur qui aurait alors paralysé toute la ville » de Nantes. Il en veut pour confirmation l’affluence à une pièce de théâtre le 21 novembre ainsi que le témoignage de Jules Gasnier, d’abord le 2 novembre : « nous sommes assez tranquilles ici.. » puis quelques jours plus tard lorsqu’il annonce que son frère fait venir ses meubles à Nantes « pour y rester cet hiver ». Mais il aurait pu citer la lettre de ce même Gasnier du 25 octobre 1794 où il annonce que les papiers publics (journaux?) relatant le procès du comité révolutionnaire « ... font voir toutes les horreurs qui se sont commises ici et dont, dans le temps, personne n’osait ni parler ni s’entretenir ».
Gaston Martin fait remarquer en conclusion que les arrestations des nantais sont peu nombreuses, hormis celles des 132 notables, « les autres incarcérés sont tous de ces petits délinquants de droit commun […] des vagabonds, des maraudeurs, des ivrognes, des filous, quelques filles », mêlés dans les prisons avec la masse des captifs pris pas les armées républicaines « tristes déchets de l’humanité ».
« La grand majorité des gens a accepté la révolution» conclut Gaston Martin et plus loin : « les vieux cultes sont abandonnés et personne ne paraît en regretter la chute ». On peut se demander s’il s’agit encore d’une impression, d’une hypothèse puisqu’aucune élection n’a eu lieu et que toutes les églises sont fermées.
À suivre…
Abréviations :
BTCR ; bulletin du tribunal criminel révolutionnaire
Aulard : Recueil des actes du comité de salut public et sa correspondance
Lallié : Carrier, député du Cantal
Pièces remises… : pièces remises à la commission des 21
Savary : Guerre des vendéens et des chouans contre la république française
Klèber : Mémoires