dimanche 5 avril 2026

"Decius" Carrier

 



Le 7 septembre 1793 Louis Jérôme Gohier, ministre de la justice, adresse un courrier à Jean Baptiste Carrier de passage à Rennes pour, entre autres choses, lui recommander deux émissaires. Il termine sa lettre par « Adieu mon cher Decius. Je t’embrasse de tout mon cœur ».

Deux jours plus tard, le 9, nouvelle missive, très amicale, qui se termine par « Rien ne peut égaler ma confiance en toi, mon cher ami, si ce n’est le tendre attachement que je t’ai voué. J’embrasse mon cher Cassius ».

Si les références à l’Antiquité et les effusions épistolaires sont employées à l’occasion entre révolutionnaires, les surnoms romains de « Decius » puis de « Cassius » ne sont sans doute pas choisis au hasard par Gohier.

Publius Decius Mus est un tribun militaire de la plèbe qui mourut en héros en 340 av. JC pour assurer la victoire de l’armée romaine. Carrier lui-même se comparera à lui dans son mémoire de brumaire : «... il y a longtemps que j’ai fait le sacrifice de ma vie […] nouveau Decius, je me dévouerai sans peine au salut de ma patrie ».

Caius Cassius Longinus lui, participe avec Brutus, autre figure emblématique des conventionnels, au complot contre César le « tyran fossoyeur de la république » qu’il poignardera à la tête. Entré en dissidence, il s’emparera plus tard de la Syrie, combattra Antoine et, vaincu, se suicidera.


Louis Jérôme Gohier essaye probablement de flatter Carrier en le comparant à ces hommes de guerre. Avocat, d’une politesse qui peut paraître excessive, il fera carrière dans la magistrature et deviendra - brièvement- président du Directoire avant de se retirer de la vie politique.

Les surnoms romains qu’il emploie pour Jean Baptiste Carrier semblent toutefois assez mal convenir au représentant.

Carrier ne semble pas en effet avoir brillé par son courage physique lors de sa présence aux armées entre le 8 et le 20 octobre 1793.

Jean Baptiste Brondes, commissaire des guerres à l’armée de l’Ouest, témoigne lors du procès : [Carrier] «... en a imposé au peuple, en écrivant et voulant persuader dans sa défense au tribunal  qu’il a contribué à Cholet à la défaite des brigands. La vérité est, qu’au lieu d’être sur le champ de bataille, comme c’était son devoir, il se sauva sur le derrière de l’armée avec tant de précipitation, qu’il ne se donna pas le temps de brider son cheval et qu’il le conduisit avec le seul licou. Carrier arriva vers moi, tout hors d’haleine […] il me pria de lui faire donner une bride ; ne pouvant lui en procurer, parce que nous étions au milieu des champs, pour obliger l’accusé, je fis défaire le bridon de mon cheval et le fis mettre à la tête du cheval de Carrier qui me le doit encore... » (BTCR n° 11- 1794)

Le rédacteur du compte rendu de cette journée d’audiences note qu’en réponse Carrier « selon la coutume a nié les faits et désigné le témoin comme un aristocrate sans pouvoir articuler aucun fait précis ».

Si Jean Baptiste Brondes savoure peut-être une revanche (Carrier l’avait destitué en novembre 1793), il n’y a pas d’autres témoignages de ses éventuels faits d’armes que ceux du représentant lui-même. Kléber, Choudieu ou Léchelle, ne signaleront pas sa présence au plus fort du combat, contrairement à celle, par exemple, de son collègue Merlin (de Thionville).

Dans sa lettre du 12 novembre 1793 au Comité de salut public, lorsqu’il relate la bataille de Cholet le député du Cantal essaye pourtant de se mettre en valeur en restant toutefois dans les bornes d’une remarquable modestie.

Il utilise d’abord un pluriel qui laisse quand même supposer sa participation aux décisions militaires : « nous marchâmes sur Tiffauges […] nous prîmes ces trois postes importants...[…] nous fûmes attaqués par les rebelles […] On ne songea plus alors à la composition de l’état-major [...] On accélérait la marche de notre armée » etc.

Ensuite lorsqu’il évoque son action personnelle il devient plus précis, témoignant ainsi au passage, mais toujours sans ostentation, de son courage physique  : « une déroute de plus de 4 000 hommes que Turreau et moi fîmes de vains efforts pour arrêter. […] je manquai à périr, j’y perdis mon cheval..[…] je me portai dans les champs pour arrêter la fuite de toute une colonne ».

Il se flatte même d’avoir lors de cette bataille accompagné Beaupuy (Michel Bacharetie de Beaupuy) « qui a le malheur d’être un ci-devant mais quel bon et brave général ! », précise-t-il, et : « Il a toujours commandé l’avant-garde. J’ai resté presque toujours à ses côtés dans les affaires des 15 et 17 ».

Le Comité doit donc comprendre que lui-même se trouvait à l’avant, éventuellement sous le feu de l’ennemi, bravant le danger dans les « affaires » utilisant au passage un argot ou un pseudo-argot militaire, sauf que Beaupuy ne le cite pas dans ses rapports, pourtant détaillés au général en chef, Savary non plus.

Plus insidieux, il décrit brièvement l’affrontement dix jours plus tard contre « la horde des brigands » devant Laval où il décrit l’héroïsme et la grave blessure de ce même Beaupuy : « J’ai vu ce brave militaire, étendu sur son lit, luttant contre la mort. On m’apprend aujourd’hui qu’il pourra être rendu à la République ». On pourrait presque croire qu’il était présent à cette bataille - en fait une déroute, celle d’Entrammes- mais à cette date, le 26 octobre, il était à Nantes avec ses collègues Gillet et Ruelle. Demi-mensonge peut-être si Beaupuy, de Laval, a été ramené ou soigné à l’arrière (sur plus de 100 km toutefois) dans un hôpital nantais.

Il continue son récit avec l’évocation très personnelle de la mort de Léchelle, le général en chef de l’armée de l’Ouest (probablement par suicide) le 11 novembre 1793.

Léchelle, qui « n’avait aucuns talents militaires mais quel bon républicain », écrit-il, aurait voulu le voir avant de mourir, signe de la fraternité entre les deux hommes : « à mon approche de son lit, il versa quelques larmes et me dit d’un ton mourant : pourquoi avez-vous quitté l’armée ? Pourquoi m’avez-vous abandonné ? ».

On remarquera au passage la référence religieuse.

Dans cette lettre du 12 novembre, la plus longue qu’il ait écrite, Carrier se prononce en outre et avec beaucoup d’assurance sur les qualités militaires des uns et des autres : Chalbos a « une prudence trop lente pour la guerre de Vendée », Robert, Marceau, Canuel, Muller lui paraissent ne pas posséder « entièrement toutes les connaissances de la tactique militaire, des plans de campagne » - comme si lui les avait - ainsi que Rossignol qui succédera à Léchelle.

S’il fait l’éloge de Kléber qui l’a visiblement impressionné par son sang-froid, sa bravoure, ses compétences, et de Marigny qui  a exécuté tous ses ordres « avec la précision la plus ponctuelle », il émet quelques réserves sur Haxo, Vimeux ce dernier qui « ne fait rien sans se consulter avec moi », et dénonce Nouvion « très suspect », puis Vergnes et Brière, pratique de délation assez habituelle chez lui.


Suite à ce séjour « auprès des armées » du 7 au 20 octobre, « Decius » Carrier n’aura pas l’occasion d’approcher d’autres combats, ce qui, d’ailleurs n’est ni sa mission ni sa place.

Mais il considère qu’il entend dès lors « le métier de la guerre » (courrier du 11 décembre au CSP). Il relatera ensuite volontiers « ses » opérations militaires et se vantera même, lors de son procès, d’avoir été le « destructeur de la Vendée ». On lui concédera d’avoir été efficace dans la destruction des prisonniers, hommes, femmes et enfants, rien de plus.


"Decius" Carrier

  Le 7 septembre 1793 Louis Jérôme Gohier, ministre de la justice, adresse un courrier à Jean Baptiste Carrier de passage à Rennes pour, ent...