Dans son rapport à la Convention « sur la police générale, la justice, le commerce, la législation et les crimes des factions » le 15 avril 1794, Antoine de Saint-Just détaillait les qualités d’un homme révolutionnaire.
Non content d’être inflexible, frugal, sensé, simple, plein d’honneur, sensible, probe, l’égal des malheureux, etc., il « est l’irréconciliable ennemi de tout mensonge, de toute indulgence… […] il dit la vérité afin qu’elle instruise et non pas afin qu’elle outrage. »
Quelques mois plus tôt, en février, devant cette même Convention, il citait pourtant, à l’appui de son argumentaire, des chiffres invraisemblables, qu’on a de la difficulté à ne pas prendre pour des mensonges si outranciers qu’ils ne sont même pas crédibles.
Les « Œuvres de Saint-Just » publiées en 1946 par les Éditions de la Cité Universelle, avec une introduction d’une quarantaine de pages de Jean Gratien, nous serviront de référence. Elles sont disponibles à la BNF – Gallica et présentent l’avantage de comporter une brève explication (de Jean Gratien lui-même, de l’éditeur ?) qui précède la plupart des textes.
Celle qui introduit le « Rapport sur les personnes incarcérées » (p. 190) mérite d’ailleurs d’être citée en entier :
« Les suspects incarcérés, non seulement faisaient souvent ripaille au milieu de la misère générale, mais communiquaient, complotaient à loisir. Les prisons semblaient n’avoir plus d’autre destination que de servir de lieu de réunion aux conspirateurs. Elles étaient haïes, regardées comme les repaires d’où partaient les coups les plus dangereux pour la République. On risquait de nouveaux massacres »
On pourrait comprendre que Saint-Just, sensible comme il l’était, voulait donc éviter sur des prisonniers, qui l’auraient quand même bien cherché, le renouvellement des massacres de septembre 1792.
Puis :
« Le 4 ventôse an II, la Convention demanda donc à ses deux comités de lui présenter un rapport sur les personnes incarcérées. Saint-Just en fut chargé. Le 8 ventôse an II (26 février 1794), au nom du Comité de Salut Public et du Comité de Sûreté Générale , et après y avoir travaillé quatre jours, il lut à la Convention le rapport suivant. La véhémence admirable de ces pages en fait peut-être ce que Saint-Just a écrit de plus inspiré ».
Si l’auteur de ces lignes juge particulièrement inspiré le jeune révolutionnaire, il semble toutefois que cette inspiration soit un peu trop excessive.
À l’appui de son rapport, Louis Antoine Léon de Saint-Just cite en effet des chiffres dénués de toute mesure, sinon de tout bon sens.
On se plaint, à tort, dit-il, des mesures révolutionnaires, « nous » – la Convention sans doute – « sommes des modérés en comparaison de tous les autres gouvernements ».
et il poursuit :
« En 1788, Louis XVI fit immoler huit mille personnes de tout âge, de tout sexe, dans Paris, dans la rue Mêlée et sur le Pont-Neuf. […]. La cour pendait dans les prisons, les noyés que l’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes, il y avait quatre cent mille prisonniers ; l’on pendait par an quinze mille contrebandiers, on rouait trois mille hommes, il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd’hui : […] il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers dont vous n’entendez pas les cris… ».
Il est à remarquer d’ailleurs que Jean Jaurès dans son « Histoire socialiste de la Révolution française », livre 6, troisième partie, quand il cite ce passage : « on rouait trois mille hommes », écrit : « on rouait de coups trois mille hommes » (c’est moi qui souligne). Cette affirmation est en dehors de la logique de la phrase et est également invraisemblable. Il s’agit sans doute d’une erreur de retranscription puisqu’entre le supplice de la roue et « être roué de coups », il y a bien sûr une différence qui n’aura échappé à personne.
Reprenons les chiffres cités :
– 8 000 personnes immolées par Louis XVI en 1788 rue Mêlée et sur le Pont-Neuf.
On trouve une étude d’Hervé Catroux (ref. : Les émeutes de l’été 1788 à Paris : troubles populaires et confrontation à l’heure des réformes. Histoire. 2002 (dumas-05354421)) sur l’ensemble de ces évènements et qui indique p. 49 à propos de l’émeute du 16 septembre 1788 sur le Pont-Neuf et rue Meslée : « de nombreux blessés sont conduits à l’Hôtel-Dieu et 25 sont emprisonnés. Le bilan se porte à 80 tués et blessés selon les estimations ».
Sauf à prendre « immolées » pour autre chose que « mort », et la démonstration serait bien difficile, l’exagération (le mensonge, l’emportement chacun choisira) est remarquable pour un homme dont l’idéal, croyons-nous comprendre, est d’être « un héros de bon sens et de probité » (p. 239 de ses œuvres).
En consultant les autres mais rares sources de renseignement disponibles sur Internet à ce sujet, on trouve des estimations d’environ 50 à 80 personnes tuées (par exemple Wikipédia qui situe d’ailleurs cette émeute le 24 septembre).
– La cour pendait dans les prisons, les noyés qu’on ramassait dans la Seine étaient ses victimes.
Saint-Just ne donne pas de chiffres, mais dire que « les noyés » étaient les victimes de la cour est à l’évidence faux. L’époque voyait, comme à toutes les autres, des accidents, des suicides, des meurtres.
– Il y avait quatre cent mille prisonniers.
On comprend, dans le sens de la phrase, qu’il s’agit de 400 000 prisonniers de la royauté, en France. L’époque n’est pas précisée mais on peut supposer que Saint-Just évoque les années qui précèdent la Révolution.
Aucune statistique, aucun document, ne permet d’avancer un tel chiffre qui semble aussi invraisemblable que les précédents.
Curieusement d’ailleurs il ressort d’une évaluation de Taine (Les origines de la France contemporaine, livre 4, chap. 1, renvoi 13) que la France comptait environ durant la terreur 433 000 personnes retenues » (en prison, à domicile ou assignées à résidence). Camille Desmoulins, lui, parle de 200 000 citoyens détenus en prison en décembre 1793 (Vieux Cordelier nᵒ 4, cité par Taine).
– 15 000 contrebandiers pendus par an, 3 000 hommes roués (par an également dans le sens de la phrase).
Là encore ces chiffres ressortent plus d’une propagande maladroite que d’une évaluation crédible. Selon Diderot, vers 1770, environ 300 personnes étaient condamnées à mort chaque année en France. (cité dans « La mort au siècle des Lumières » – Robert Favre, chap. 2, p. 35 à 66 – OpenEdition).
Le blog « Histoire de bourreaux » conforte cette hypothèse. L’auteur donne pour Aix, de 1700 à 1790, 821 condamnés à mort exécutés, dont 358 par le supplice de la roue, et les deux derniers roués l’auraient en août et septembre en métropole et début 1791 à Saint-Domingue.
Si on étend ce chiffre aux 33 provinces de la France, on arrive à une évaluation – bien sûr hypothétique, mais il n’y a pas d’autres données fiables – de 301 exécutions annuelles (dont 131 roués) sur l’ensemble du Royaume.
Nous avons donc une « exagération » de 300 morts probables à 18 000. Si on l’appliquait, cette proportion aux guerres de Vendée, nous aurions un résultat de plus de 10 millions de morts.
Il aurait sans doute été préférable que Saint-Just avance les conditions des exécutions, beaucoup plus convaincantes, que des chiffres, faux à l’évidence.
– Il y avait dans Paris plus de prisonniers qu’aujourd'hui.
Même si là encore Saint-Just n’avance pas de chiffre, souvenons-nous des 7 prisonniers trouvés à la Bastille (60 y étaient incarcérés sous Louis XIV) et, à titre de comparaison, des 1 300 détenus dans les geôles de la République massacrés à Paris début septembre 1792.
– Il y a dans l’Europe quatre millions de prisonniers…
Il n’y a bien sûr à l’appui de cette information aucune source référencée.
Enfin, pour terminer, nous trouvons dans ce rapport de Saint-Just, du 26 février 1794, des expressions qui seront reprises par Jean-Baptiste Carrier :
– Saint-Just (p. 195) « … on ne peut garder le silence sur l’impunité des plus grands coupables, qui veulent briser les échafauds, parce qu’ils craignent d’y monter… »
– Carrier le 4 mars aux Cordeliers : « On s’apitoie sur le sort de ceux que la justice nationale frappe du glaive de la loi… […] Les monstres ! Ils voudraient briser les échafauds. » (cité par le comte Fleury Carrier p. 191-192),
et les chiffres des morts, côté républicain, durant la guerre de Vendée :
– Saint-Just (p. 194) « On semble ne compter pour rien le sang de 200 000 patriotes répandu et oublié… » puis « cette indulgence […] a depuis coûté la vie à 200 000 hommes dans la Vendée ».
– Carrier le 23 novembre à la Convention (arch. parl.) : « On croyait entendre les cris de 200 000 martyrs de la liberté, les yeux crevés, les pieds, les mains coupés, jetés dans les cachots ». Le 6 décembre lors de son procès : « … a-t-on oublié que 150 000 défenseurs de la patrie ont été tués avant mon arrivée… » puis : « a-t-on oublié les tortures de 200 000 patriotes ? »
Mais on sait que Jean-Baptiste Carrier, non content d’être incompétent, était aussi un affabulateur.