samedi 5 septembre 2026

Les bons mots de Jean-Claude Benaben

 



Jean-Claude Louis Gautier Benaben (1746 – 1824), un ancien oratorien, a été nommé d’octobre à décembre 1793 commissaire civil par les administrateurs du département de Maine-et-Loire, auprès de l’armée chargée de combattre les insurgés vendéens.

C’est un militant jacobin, a priori un homme cultivé, issu de la bourgeoisie toulousaine, un enseignant, d’abord des belles-lettres puis des mathématiques, qui approche de la cinquantaine.

Nous disposons d’une partie de sa correspondance réunie par Arsène Launay et publiée en 1886 ainsi que le rapport qu’il a destiné aux administrateurs de son département, après Thermidor, concernant la guerre de Vendée. (BNF – Gallica).

Dans ce dernier document, on lit, page XVI de son introduction :

 …rien n’est comparable aux horreurs qui ont été commises dans le Vendée. Rien n’a été respecté dans ce malheureux pays ; les propriétés ont été pillées, saccagées, incendiées, les habitants, sans distinction d’âge ni de sexe, aristocrates ou patriotes, ont tous été livrés à la mort, ou chassés à vingt lieues des frontières, […] Non, la postérité ne croira jamais que des hommes qui avaient sans cesse à la bouche les saints noms de liberté, d’égalité, de fraternité, aient pu se livrer, contre leurs frères, à des atrocités semblables… ».

On pourrait partager son analyse.

Pourtant, moins d’un an auparavant, le même homme faisait preuve d’un sens de l’humour assez particulier.

Dans un courrier du 27 décembre 1794, il raconte en effet à un ami le « bon tour », l’expression est de lui, qu’un général républicain a joué à 600 brigands qui venaient de se rendre après la bataille de Savenay :

« Il les fit envelopper par deux bataillons et fit faire sur eux une décharge générale ; il y en eut autant à tomber de peur, mais comme il y en avait beaucoup qui remuaient, celui qui avait commandé le feu cria : « Que ceux qui ne sont pas blessés se lèvent. » Ceux qui n’étaient pas blessés, croyant qu’on voulait leur sauver la vie, s’empressèrent de se lever, mais ils retombèrent bientôt, car on avait fait sur eux une seconde décharge, on acheva ensuite de les tuer à coups de sabre, à coups de bayonnettes et à coups de crosse de fusils. » (correspondance privée de Benaben, par A. Launay, p. 75)

On en rit encore.

D’autant que quelques lignes plus haut, il écrivait (toujours après la bataille de Savenay) :

« Pendant que je préparais le logement, on amena beaucoup d’autres prisonniers parmi lesquels des femmes et des enfants, on en guillotina quelques-uns et on a fusillé le reste, ce qui est infiniment plus rapide, ce n’était guère la peine de leur préparer un logement. »

On peut donc combattre au nom des droits de l’homme, au nom de la liberté, de l’égalité, de la fraternité, et approuver avec une certaine ironie l’extermination de ses opposants, hommes, femmes, enfants.

On peut également se permettre quelques euphémismes comme ceux qu’il rapportait la veille, écrivant de Nantes, aux administrateurs de son département, à propos des insurgés vendéens :

« … il paraît qu’on en a fusillé plus de deux mille. On appelle ça envoyer à l’ambulance ».

puis :

« On met tous ces coquins-là dans des bateaux qu’on fait couler ensuite à fond. On appelle ça envoyer au château d'eau »

et de poursuivre avec ce sens de la plaisanterie qui n’appartient qu’à lui :

« En vérité, si les brigands se sont plaints quelquefois de mourir de faim, ils ne pourront pas se plaindre au moins qu’on les fasse mourir de soif. » (correspondance politique de Benaben, par A. Launay, p. 51)

Du grand art comique…

Son récit de la prise du Mans « la plus grande victoire que nous ayons encore remportée » est toutefois beaucoup moins risible.

Témoin, ci-dessous le bref extrait des pages 78 et 79 de son rapport officiel (moins cru que sa correspondance et non compris des passages particulièrement choquants) :

« J’y fus témoin de toutes les horreurs que peut présenter une ville prise d’assaut. […]. Le principal massacre se faisait à la porte même de la maison qu’avaient choisie ces représentants (Turreau et Bourbotte NDLR). C’était une véritable boucherie. Les femmes y étaient entassées par trentaines ; on faisait sur elles de feux de peloton qu’il fallait redoubler, parce que ces femmes se jetant les unes sur les autres pour éviter la mort, il n’y avait guère que celles qui étaient à la surface qui reçurent les premiers coups de feu. »

Un récit plus détaillé se trouve dans sa correspondance privée, p. 71 à 74. (BNF – Gallica), pour ceux que cela intéresse.

La haine, le mépris, l’absence de pitié sinon de morale que manifestait Benaben à cette époque semblent malheureusement habituels. On pourrait remplir des pages entières de citations que l’on jugerait aujourd’hui « inappropriées ».

Un exemple ? Camille Desmoulins lui-même :

(à propos des paysans bretons et vendéens, croyant – selon lui – à leur résurrection après la guillotine) :

« De tels hommes déshonorent la guillotine, comme autrefois la potence était déshonorée par ces chiens qu’on avait pris en contrebande et qui étaient pendus avec leurs maîtres. Je ne conçois pas comment on peut condamner à mort sérieusement ces animaux à face humaine ; on ne peut que leur courir sus, non pas comme dans une guerre mais comme dans une chasse…. » (Histoire des Brissotins p. 72/73 – ouvrage imprimé et envoyé aux sociétés affiliées aux Jacobins).


Surprenant, non ?







Les bons mots de Jean-Claude Benaben

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