dimanche 25 octobre 2026

Robespierre et le rappel de Carrier

 




Ernest Hamel (1826-1898) a écrit de nombreux ouvrages dont une « Histoire de Robespierre » en trois volumes, disponibles à la BNF – Gallica.

Le dernier tome, intitulé « La Montagne », daté de 1867, porte en exergue une citation latine qui veut dire (si mon traducteur en ligne est fiable) « Il est rédigé pour narrer et prouver ».

Plus précisément, au chapitre qui nous intéresse, « Efforts de Robespierre contre la Terreur », l’auteur veut donc « narrer et démontrer », entre autres choses, que c’est Maximilien de Robespierre lui-même qui, saisi d’indignation en apprenant ses excès, proposa au Comité de salut public le rappel de son collègue, Jean Baptiste Carrier, à la Convention nationale. (p. 398)

Nous verrons qu’il est permis d’en douter.

Ernest Hamel oppose, au début de son propos, celui qu’il appelle parfois familièrement Maximilien à une « bande de coquins et d'intrigants qui forma le noyau du parti thermidorien » parmi lesquels il cite Fouché, Tallien, Rovère… et Carrier qui, par haine, esprit de revanche, provoquèrent ensuite sa mort :

« Comment, en effet, un Carrier, un Rovère, comment un Fouché, dont l'atroce figure était moins atroce encore que l'âme, comment un Tallien, « ce ventre tout à la gueule et aux filles » suivant l’expression triviale mais bien vraie de M. Michelet, comment enfin cette bande de coquins et d'intrigants qui forma le noyau du parti thermidorien, pouvaient-ils ne pas conspirer la mort de celui dont la parole les marquait comme un fer rouge ? Aussi les Thermidoriens ne le laisseront-ils pas juger, ils l'assassineront. » (page 394).

Inclure Jean Baptiste Carrier parmi les Thermidoriens demanderait à être démontré. Ce fut certes un opposant résolu à Robespierre, mais après le 27 juillet 1794, comme la plupart des conventionnels.

Ensuite, on comprend à lire notre auteur, que l’Incorruptible a toujours lutté pour « contenir la Terreur dans les bornes de la justice », une justice sévère, sans doute, mais indispensable (cf. les circonstances) et pour s’en convaincre « on n'a qu'à étudier sa conduite à l'égard des proconsuls envoyés dans les départements ».

Nous allons donc étudier sa conduite mais uniquement à l’égard du seul « proconsul » Carrier, une figure qui nous est bien connue, mais que nous n’oserons pas, bien sûr, appeler Jean-Baptiste.


Les premières réserves de l’Incorruptible ?

Ernest Hamel nous suggère que Robespierre aurait eu rapidement et fort à propos une certaine réserve à l’égard du député du Cantal, pour le moins une absence d’implication dans ses affectations successives.

Il remarque ainsi que, « Par une coïncidence assez singulière, Robespierre ne parut pas au Comité de salut public ni le 29 septembre ni le 9 nivôse (1) ; les deux arrêtés concernant la nomination de Carrier ne portent donc point sa signature ».

Le 29 septembre est la date à laquelle le député du Cantal est missionné à Nantes.

Le 29 décembre (9 nivôse) est celle où cinquante-huit représentants, dont Carrier (et Prieur de la Marne) pour le Morbihan et la Loire-Inférieure, sont chargés d’établir le gouvernement révolutionnaire.

Les arrêtés d’une même journée, au Comité de salut public, ne sont pas toujours signés des mêmes élus. Parfois un seul signe, ainsi Carnot le 29 décembre pour un problème de fabrication des armes, parfois quatre, ou cinq, selon probablement les attributions internes ou les disponibilités de l’instant.

Que Robespierre n’ait pas signé les arrêtés de nomination de Carrier ne prouve donc ni un désaccord éventuel, ni même un doute ou une présomption, une innocence quelconque (et sur quoi, sur le nom, l’opportunité, le contenu ?) et si réserve il y a, sur la personne du missionné par exemple, devrait-elle s’étendre à l’ensemble des 58 représentants désignés par l’arrêté du 29 décembre qu’il n’a pas signé non plus ? Cela ferait beaucoup de monde, dont Bô, ou Francastel, Prieur (de la Marne), Lequinio, Tallien, Legendre, Mallarmé et bien d’autres, farouches montagnards, à l’époque.

Ernest Hamel emploie d’ailleurs le même procédé « d’absence de signature » pour atténuer la responsabilité de Robespierre concernant plusieurs décisions du Comité de salut public. L’arrestation officielle, le 11 avril 1794, du général Lazare Hoche en est un exemple parmi d’autres : « Tous signèrent, tous, excepté Robespierre, qui ne se laissa point fléchir et qui, n'approuvant pas la mesure, ne voulut pas l'appuyer de l'autorité de sa signature » (p. 499). Quelques lignes plus tôt il indiquait pourtant, que le 20 mars précédent : « Robespierre, chargé de la correspondance avec les députés en mission, écrivit aux représentants du peuple près l'armée d'Italie qu'on avait la preuve de la trahison du général Hoche ; qu'il était nécessaire de le faire arrêter sur-le-champ. » Lazare Hoche ne sera libéré que le 4 août 1794, après Thermidor donc, et la chute de l’Incorruptible.

Notons également qu’ Ernest Hamel ne parle pas du décret du 13 octobre 1793 de la Convention nationale qui nomme cinq députés, dont Carrier, auprès de l’armée de l’Ouest en remplacement de plusieurs autres collègues. L’Incorruptible ne semble pas s’y être opposé, publiquement à l’Assemblée ou en privé, bien qu’il soit présent à cette date puisqu’il adresse du Comité de salut public, avec Saint-Just, un courrier à Levasseur. (Aulard – t. 7 p. 396).

En dernier lieu, on ne trouve, par la suite, aucune réserve notable de Robespierre sur ces nominations, aucun regret, ne serait-ce qu’au fil d’un de ses nombreux discours, ni même dans son carnet de notes (retrouvées jusqu’au 27 décembre 1793) qu’Albert Mathiez retranscrit, et commente, de manière scrupuleuse. (Mathiez – Robespierre, p. 200 et suiv)

Cette absence de signature donc, sur les nominations de Jean Baptiste Carrier, ou sur n’importe quel acte du Comité d’ailleurs, ne démontre en rien un désaccord de Robespierre qui, de juillet 1793 à juillet 1794, fut « l’âme et le chef du grand Comité de salut public, le Comité de l’an II » (Mathiez – Robespierre p. 49 )

Comme l’ensemble de ses collègues du Comité, il est donc responsable, ou comptable, des décisions qui y furent prises à cette époque.

« On ne peut point régner innocemment » disait le benjamin de l’Assemblée, le 13 novembre 1792.


Le dégoût pour les méthodes employées

A ces supposées méfiances, ou réserves, à l’encontre du député du Cantal, auraient succédé ensuite un dégoût pour les méthodes employées.

Hamel écrit ainsi, page 395, parlant des « représailles » que Carrier « crut devoir user » à Nantes  : « ses noyades en masse, sœurs jumelles des fusillades de Fouché et Collot d’Herbois, ne sauraient en aucun cas se justifier et l’on comprend que la nouvelle de ces horribles exécutions ait soulevé la cœur de Maximilien ».

Soulever le cœur de Maximilien ? Nous n’avons aucun témoignage en ce sens. Le 28 novembre 1793, jour où la lettre de Carrier annonçant la noyade des prêtres est lue à la Convention nationale, il intervient aux Jacobins le soir même, et sans trouble apparent (ou relaté dans un ouvrage qui nous aurait échappé) en particulier sur l’épuration des comités où se sont peut-être glissés quelques ennemis du peuple, « les banquiers, les financiers, etc. ». (Journal de la Montagne du 30 11 93)

Il est à remarquer également que Carrier a récidivé le 6 décembre dans sa lettre au Comité de salut public concernant les noyades : « Les prêtres ont trouvé leur tombeau dans la Loire. Cinquante-trois autres vont subir le même sort » et le 10 suivant à la Convention « la nuit dernière ils ont tous été engloutis dans cette rivière. Quel torrent révolutionnaire que la Loire ! ».

Il est difficile d’y voir deux accidents consécutifs, surtout avec la précision : « vont subir le même sort ».

Notons au passage que Jean Baptiste Carrier a prévenu également la Convention qu’il ne s’embarrasse pas de jugements contre les « brigands ». Le 26 décembre, sous la présidence de Couthon, est lue à la Convention sa lettre, datée du 20, où il écrit en préambule : « Citoyens mes collègues, vous avez décrété qu'il n'existait plus de Vendée; vous décréterez bientôt qu'il n'existe plus un seul brigand. » puis : « La défaite des brigands est si complète que nos postes les tuent, prennent et amènent à Nantes par centaines. La guillotine ne peut plus suffire, j'ai pris le parti de les faire fusiller. Ils se rendent ici et à Angers par centaines; j'assure à ceux-ci le même sort qu'aux autres. J'invite mon collègue Francastel à ne pas s'écarter de cette salutaire et expéditive méthode. C'est par principe d'humanité que je purge la terre de la liberté de ces monstres. » (Aulard – t. 9 p. 552)

Nous n’avons pas de témoignages, non plus, sur l’indignation éventuelle ou la réprobation de Robespierre à la réception de cette lettre.


La prise de conscience

Les méthodes de Carrier ne parviennent donc pas à « éveiller l’attention du comité de salut public », poursuit Hamel, ce qui semble bien difficile à croire, jusqu’au moment où « un jeune ami de Robespierre nommé Jullien » arrive enfin sur les lieux.

Même si la chronologie des déplacements de Marc Antoine Jullien (fils), indiquée par l’auteur, est difficile à suivre, parlons de ce jeune homme et du rôle qu’il va jouer.

Bien qu’il n’ait pas encore 19 ans, Jullien a été mandaté par le Comité de salut public le 16 septembre 1793, (avec la signature de Robespierre...) pour, selon un itinéraire précis, dans différentes villes de France  : «  prendre des renseignements sur l’esprit public […] le ranimer, éclairer le peuple, soutenir les sociétés populaires ; surveiller les ennemis de l’intérieur, déjouer leurs investigations et correspondre exactement avec le Comité de salut public ». (cité par Dugast-Matifeux – précis p. 45)

De passage à Lorient il rencontre entre autres représentants, Bernard Tréhouart (député d’Ille-et-Vilaine, un capitaine de vaisseau) qui est alors en conflit avec une armée révolutionnaire coupable, sous la conduite du général Jean-Jacques Avril et de François Lebatteux, un agent de Jean-Baptiste Carrier, de nombreuses exactions sur les bords de la Vilaine.

Tréhouard profite de la présence de Marc Antoine Jullien pour lui demander de dissoudre cette troupe, conformément au décret du 4 décembre 1793, qui supprime les milices « irrégulières » et fait arrêter Lebatteux.

Furieux, Carrier adresse de virulentes sommations aux autorités locales et au général Avril pour faire libérer son protégé, ce qu’il obtient.

Tréhouart et Jean-Jacques Bréard, chargé de réorganiser la marine à Brest, envoient séparément un premier courrier au Comité de salut public le 16 décembre 1793 pour se plaindre de l’attitude Carrier. Tréhouart insistera plus longuement le 26 décembre (lettre reçue le 22 janvier) auprès du Comité dénonçant en particulier les insultes grossières de son collègue. (Aulard – t. 9 p. 677)

Jullien fils, qui a donc participé à l’opération contre Lebatteux, écrit à Maximilien, qui est un ami de son père, le 2 janvier 1794, ainsi qu’à Barère pour l’alerter sur la « conduite révoltante » de Carrier. Il l’accuse d’ « avoir donné sa confiance à des hommes patriotiquement contre-révolutionnaires qui ont pillé, tué et brûlé » et de les avoir « déclarés inviolables ». tandis que « les actes les plus tyranniques se commettent. » (cité par E. Hamel).

Le député du Cantal donnera sa version des faits  dans une lettre reçue le 26 janvier au Comité de salut public : « Rappelez avec la même célérité Bréard et Tréhouart; qu'un courrier extraordinaire apporte le rappel. Tréhouart trompe Bréard; ils sont entourés l'un et l'autre de tous les fédéralistes, de tous les conspirateurs du Morbihan et du Finistère. Ils laissent former toute espèce de complots sous leurs yeux. Tréhouart se déclare hautement le partisan des contre-révolutionnaires. » Il continuera le 29 janvier peu avant son retour à la Convention : « Pourquoi laissez-vous encore Tréhouart à Brest ? »

Personne, au Comité de salut public, ne tranche ce conflit entre les deux représentants, y compris Robespierre.

Marc Antoine Jullien poursuivant sa tournée d’inspection, arrive à Nantes fin janvier 1794. Il y restera quelques jours et rencontrera les membres de la société populaire Vincent la Montagne. Une de ses lettres, malheureusement a été ou est interceptée et remise à Carrier. (2)

Après une entrevue orageuse avec l’irascible représentant qui a fait arrêter le jeune homme, une « méprise » dira t-il, Jullien, craignant pour sa vie, parvient à s’enfuir et le 3 février, depuis Angers, le dénonce à son père, à Barère, et aux Jacobins (ou à Robespierre selon Dugast-Matifeux).

Le lendemain, à Tours, il écrit plus longuement à son mentor pour rendre compte de l’état où il a trouvé « l’esprit public » dans la ville de Nantes et demande le rappel de Carrier.

Ernest Hamel nous livre de larges extraits des deux lettres adressées à l’Incorruptible. Jullien signale par exemple que Carrier «  a fait prendre indistinctement, puis conduire dans des bateaux et submerger dans la Loire tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes. Il m'a dit à moi-même qu'on ne révolutionnait que par de semblables moyens ».

C’est en effet un procédé inadmissible, mais qui n’a toutefois rien de nouveau, puisqu’il a déjà été employé et annoncé en décembre 1793 à la Convention pour les prêtres noyés « accidentellement », comme on l’a vu.


Le rappel du 8 février

L’attention du Comité, selon Ernest Hamel, est enfin attirée et « Robespierre ressentit une indignation violente. Sans perdre de temps, il proposa au comité de Salut public le rappel de Carrier. »

Nous n’avons aucune preuve de la « violente » indignation de Maximilien et encore moins de sa proposition au Comité, thèse pourtant reprise couramment par plusieurs auteurs (Dugast-Matifeux, Mathiez).

C’est en effet Lazare Carnot qui signe – seul, et Ernest Hamel, si attaché aux signatures de l’Incorruptible, ne semble pas le remarquer - l’arrêté du 6 février afin de proposer à la Convention de « faire remplacer Carrier, qui demande son rappel, par un autre représentant ; Prieur (de la Marne) ».

Il est possible, certes, qu’absent ou empêché, Maximilien ait pu laisser des consignes, un avis motivé, même si on n’en trouve pas trace, et Aulard en effet ne le note pas présent à la séance du 6 février. Mais quand on reprend les quatorze arrêtés pris ce jour-là , on constate que Robespierre en signe cinq, avec d’autres collègues. (Aulard – t. 10 p. 723 et suiv.)

Serait-il venu de manière impromptue à la réunion du Comité ? Et pourquoi alors ne pas signer avec Carnot cette demande de rappel à la Convention s’il était saisi d’une violente indignation ?

Le 8 février suivant, deux jours plus tard, l’Assemblée ayant probablement donné son accord, un premier courrier est adressé à Prieur pour lui annoncer sa nouvelle mission en remplacement de Carrier qui « a eu des formes dures; il a employé des moyens qui ne font pas aimer l'autorité nationale; il a eu des discussions avec le conseil général de la commune et avec la Société populaire de Vincent-la-Montagne. »

Rien de bien grave en somme. Il est signé de Barère et Billaud-Varenne.

Un second courrier est envoyé au principal intéressé, Carrier lui-même, le Comité ayant remarqué son extrême fatigue : « tes travaux multipliés […] méritent que tu te reposes quelques instants, et tous tes collègues te reverront avec plaisir […] Ta santé a été altérée par tes occupations constantes. L'intention du Comité est de te donner une autre mission ». Il est signé de Barère, Billaud-Varenne et Jeanbon Saint-André (spécialiste lui aussi de la marine, capitaine au long cours) mais pas de Robespierre. (Aulard – t. 10 p. 778).

Les deux arrêtés sont de la main de Barère, selon Aulard.

Puisqu’on ne retrouve pas la signature de Maximilien dans ces différents courriers, alors qu’il était bien présent au Comité les 6 et 8 février (il signe également un arrêté le 8) les aurait-il désapprouvés, ces rappels de Carrier ? On n’ose le croire, quoique...

Joseph-François Laignelot, un montagnard radical, lorsqu’il intervient à la Convention le 23 novembre 1794, témoigne : « Avant que Carrier fût dénoncé, j’avais dit ce fait à plusieurs de mes collègues. J’allai voir Robespierre, qui était incommodé ; je lui peignis toutes les horreurs qui s’étaient commises à Nantes ; il me répondit : « Carrier est un patriote ; il fallait cela dans Nantes. » (archives parl. 23 11 94)

Cette entrevue s’étant déroulée probablement courant janvier, compte tenu des dates des déplacements de Laignelot., il est bien sûr possible que Robespierre ait changé d’avis ensuite, mais cela ne plaide pas pour sa « violente indignation » au récit des horreurs perpétrées. Et d’ailleurs de quoi se serait-il indigné précisément ? Des noyades ? Des exécutions massives ?

Marc Antoine Jullien dans ses lettres d’information à Robespierre reconnaît des mérites au député du Cantal : « Une justice doit être rendue à Carrier, c’est qu’il a dans un temps, écrasé le négociantisme, tonné avec force contre l’esprit mercantile, aristocratique et fédéraliste » pour le critiquer ensuite parce qu’il « a mis la terreur à l’ordre du jour contre les patriotes eux-mêmes ».

La terreur contre les patriotes. Il y a de quoi bien sûr être indigné.

Jullien dénonce certes les noyades (en quelques lignes seulement sur plus de 150) mais en précisant qu’elles ont été faites « indistinctement », pour « tous ceux qui remplissaient les prisons de Nantes » et, il se plaint non pas de l’exécution d’une « foule innombrable de soldats royaux » mais de la maladie contagieuse qu’elle a provoquée. Ses reproches concernent essentiellement la guerre de Vendée que les généraux voudraient éterniser et il préconise qu’ « il faut, sans délai, charger un général, sous sa responsabilité, d’exterminer, à terme fixe, les restes des rebelles ».

Il condamne également la fermeture provisoire de la société populaire, l’incarcération de patriotes, l’isolement de Carrier « entouré de femmes et d’épauletiers flagorneurs », ses « élans despotiques », l’attitude méprisante de ses proches (Lamberty ? Robin, son secrétaire ?), la disparition de l’esprit public et de la liberté (réservés sans doute aux « républicains », seuls considérés comme citoyens).

Que les lettres du jeune Jullien, à son père, à Barère, à Maximilien, aient contribué au retour de Carrier est possible, et deux délégués de la société populaire de Nantes, Métayer et Samuel, qui lui servirent de courriers, furent également reçus au Comité de salut public, conduits par Jullien père afin de témoigner de la situation sur place.

Selon ce dernier, qui désigne son ancien ami Robespierre par « ce conspirateur » (nous sommes le 23 novembre 1794), les membres qui composaient alors le Comité « au vu des lettres et des pièces, […] parurent tous indignés, qu’aucune voix ne s’éleva en sa faveur et que son rappel fut décidé sur-le-champ. Ainsi ce fut mon fils qui sauva Nantes ».

Ce plaidoyer d’un père pour sauver son fils emprisonné, parce que trop proche de l’Incorruptible, est louable (le jeune Jullien sera libéré un an plus tard) mais nous ignorons qui était présent pour recevoir les délégués nantais et à quelle date ils le furent. Métayer affirma, lui, que le Comité n’aurait pas été unanime et que plusieurs députés auraient défendu Carrier. (cité par A. Lallié – Carrier p. 245). On ignore lesquels.


Il n’y a donc aucun document qui permette d’affirmer, comme le fait Ernest Hamel, que Maximilien de Robespierre, saisi d’indignation, proposa au Comité de salut public le rappel de Jean-Baptiste Carrier.



Les suites du rappel

Jean -Baptiste Carrier est de retour à Paris le 21 février 1794.

Il s’exprime à la Convention puis, le soir-même, aux Jacobins où il subit avec succès le scrutin épuratoire, obtenant ainsi l’approbation de ses pairs.

Il rend compte ensuite de sa mission au Comité de salut public. Les délibérations étant secrètes on ignore quand exactement (sans dépasser un délai de quelques jours sans doute) par qui et comment il est reçu.

Couthon, Carnot, Lindet, Barère sont a priori présents, peut-être Saint-Just qui vient juste d’être élu à la présidence de la Convention, mais Robespierre, lui, est absent. Malade, il a été contraint de garder la chambre du 18 février au 13 mars.

Notre député du Cantal siège donc de nouveau sur les bancs de l’Assemblée. Il se rend également aux Cordeliers, aux Jacobins. Il intervient peu mais assez régulièrement jouissant, comme il l’écrira un peu plus tard, de «  la douce satisfaction d’avoir rendu les plus grands services à la patrie ».

Il sera même élu au poste de secrétaire de la Convention nationale, du 20 mai au 4 juin, signe d’une réintégration réussie parmi ses collègues, dont Robespierre, présent à cette époque.

Il est vrai que personne, pour le moment, ne met en cause ses méthodes quelque peu expéditives.

Quant à sa participation, deux mois plus tard, au 9 thermidor, « cette journée lugubre » selon Ernest Hamel, elle reste toujours à démontrer.


Conclusion

Ernest Hamel publiera un autre ouvrage « Thermidor » en 1891, en réaction à la pièce de théâtre éponyme, du célèbre dramaturge Victorien Sardou, d’une grande famille d’artistes, qui fit scandale à l’époque par sa dénonciation de la Terreur et de Robespierre.

Dans la préface, il écrit, sans désigner précisément son contradicteur mais qu’on devine ensuite, « Il ramasse tous les excès, toutes les erreurs, toutes les sévérités de la Révolution, et il les rejette bravement sur Robespierre, sans avoir l'air de se douter du colossal et impuissant effort de ce dernier pour réprimer tous ces excès, « arrêter le cours terrible de la Révolution » et substituer la justice à la terreur. Voilà bien la méthode de M. Sardou. »

Il semble que l’exemple donné par Ernest Hamel, le rappel de Jean Baptiste Carrier, pour illustrer la volonté de Robespierre d’« arrêter le cours terrible de la Révolution », ait été bien mal choisi.

L’abrogation de la loi du 10 juin 1794 qui punissait de mort, sans peine intermédiaire, sans instruction ni défenseur, pas même de témoins ou de preuves, les « ennemis du peuple », dont la liste et la définition ne manquent pas d’intérêt, (3) aurait été beaucoup plus significative.

Malheureusement, cette « loi de prairial » est l’œuvre de Georges Couthon et de Maximilien de Robespierre lui-même, qui la défendra à l’Assemblée.

Elle n’a été abrogée que le 1er août 1794 suivant, quatre jours après son exécution.



(1) ce qui est a priori inexact puisque A. Aulard indique des signatures de Robespierre sur un arrêté le 29 septembre et sur sept le 29 décembre. (t. 7 p. 111 et t. 9 p. 749)

(2) selon A. Lallié il existe des versions légèrement différentes du séjour de Marc Antoine Jullien à Nantes et on ne sait pas précisément quel courrier a été intercepté (Carrier – p. 232 et suiv.)

(3) le tribunal ne peut prononcer que l’acquittement ou la mort pour les ennemis du peuple dont la définition est particulièrement étendue. On y trouve par exemple ceux qui auront cherché à inspirer le découragement, répandu de fausses nouvelles, cherché à égarer l'opinion ou à dépraver les mœurs « par des écrits contre-révolutionnaires ou insidieux ». Le texte complet est disponible aux Archives parlementaires.



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